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Antoine Volodine : Crépuscule grandiose

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Publié le

8 septembre 2026

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La plus fascinante aventure littéraire du dernier demi-siècle, mouvement littéraire à part porté par un auteur démultiplié, s’achève en cette rentrée, après quarante et un ans de publication et quarante-huit livres honorés de plusieurs prix prestigieux. La fin du post-exotisme, accomplie, comme Antoine Volodine et ses hétéronymes l’avaient annoncé depuis des décennies, de leur vivant, surprend néanmoins par l’ampleur du phénomène : onze livres publiés simultanément chez onze éditeurs parmi les plus importants du pays constituent en effet ce monument conclusif nommé Retour au goudron. Du jamais-vu dans l’histoire littéraire. Mais si ce dernier acte aux allures de supernova illumine cet automne, il projette également vers une glorieuse postérité une œuvre hors-norme sur tous les plans. Il fallait prendre la mesure de l’événement. Rencontre avec son maître d’œuvre, un génie du désastre.
© Benjamin de Diesbach

Quelle était la première forme souhaitée pour cet acte final du post-exotisme ?

La première forme n’était pas moins monumentale : une série de cahiers d’une quinzaine de pages, 343 exactement, composés sur un même format : une première page de couverture délirante, avec un titre au bouddhisme dévoyé et un ou plusieurs auteurs fantaisistes, une dernière page où figuraient les ouvrages « du même auteur » ou « des mêmes auteurs » ; à l’intérieur, quatre photos noir et blanc du port intérieur de Macau ; sept brefs récits de rêve, authentiques, patiemment recueillis pendant plus de quinze ans ; et, enfin, des proses, des fictions, des narrats, des histoires, des nouvelles, des listes. L’ensemble comptait près de 4500 pages et avait de fortes connotations « bardiques » : une sorte de suite de témoignages issus de l’au-delà. J’ai pensé exposer cela dans une installation de grande dimension, une promenade immersive au milieu des textes. Une première performance, éloignée du cadre proprement éditorial. Difficile à mettre en œuvre, nécessitant de trouver des lieux, des institutions d’accueil. Des sponsors éloignés du monde de l’édition. Pour le moment, ce projet est mis en sommeil.

Comment avez-vous organisé cette version multi-éditoriale, réparti et attribué les textes ?

La performance monumentale une fois mise de côté, j’ai imaginé d’extraire, de l’ensemble des cahiers, de quoi composer des volumes. L’un de ces volumes, Retour au goudron, dernière livraison, reproduit intégralement les sept derniers cahiers bardiques et, outre qu’il donne une idée de la totalité, permet au post-exotisme de faire sonner son ultime proclamation : « Je me tais ». Les autres ont été construits à partir des proses inédites contenues dans les cahiers, et regroupées par genre, inspiration, affinités.

Quelle a été votre méthode de composition et depuis combien de temps prépariez-vous Retour au goudron ?

Il s’agit bien d’une œuvre collective, avec la signature d’un collectif, je ne pense pas qu’on puisse l’attribuer à un seul auteur post-exotique. Les voix se croisent constamment, même si l’arrière-plan est toujours bardique. C’est le résultat d’un travail long, incessant, dont la mise en chantier date de plus de quinze ans. La collecte des rêves, tout à fait authentique, m’a demandé plus de temps que cela. En réalité (si ce mot a un sens), je ne me rappelle plus très bien les étapes de cette construction : celle des 343 cahiers. En revanche, le projet éditorial (les onze livres signés Infernus Iohannes) a été lancé très vite, en seulement quelques semaines.

Il m’avait semblé que dans les derniers livres du post-exotisme et encore davantage avec cet ultime projet, certaines de ses caractéristiques s’amplifiaient : la lenteur s’alentissait, la confusion se faisait plus indécidable, l’obscurité s’assombrissait encore, la dérive onirique se prolongeait plus loin, l’humour du désastre était encore plus comiquement calamiteux…

D’abord, au fil des décennies, on change. L’écriture change, les contraintes narratives évoluent, les récits prennent de nouveaux chemins. Les expériences personnelles se reflètent toujours, d’une manière ou d’une autre, dans les fictions apparemment les plus éloignées de l’autobiographie. Vous relevez avec une belle justesse le glissement du post-exotisme vers des ténèbres plus ténébreuses, et, en ce qui concerne l’humour du désastre, une tendance à un au-delà du détachement, plus nettement comique ou même loufoque, peut-être. D’une certaine manière, l’humour des camps a migré pour devenir un humour des errances bardiques. Les auteurs post-exotiques, dans leurs dernières productions, ont tenu pour acquis que les durées n’existaient plus, que les univers dans lesquels ils avaient abouti étaient oniriques, que leurs idéologies de référence étaient désormais purement poétiques, que leurs prières n’étaient plus destinées qu’à eux-mêmes. Les paysages sont désolés, divinités, démons et leaders ont failli, l’extinction est en marche : il faut faire avec.

Comme toujours dans le post-exotisme, ce qui apparaît comme un roman est en fait un recueil structuré de textes brefs cultivant la même matière, mise-en-abyme du projet entier lui-même, puisque chaque livre représente un élément post-exotique articulé à toute la constellation, tout cela selon des règles numériques et un fétichisme des multiples de 7. Le 49e volume, déployé en 11 livres, expose
 ces logiques de manière encore plus spectaculaire…

Depuis le début, le post-exotisme s’est construit de façon pragmatique, certes avec des principes, une unité et des contraintes, mais avec beaucoup de souplesse. Ce qui est sûr, c’est que nous nous sommes efforcés de ne jamais dévier de notre vaste construction, par exemple en écrivant des romans qui n’auraient pas pu s’inscrire dans la totalité des 49 titres. Cohérence, logique, obstination, oui, d’accord. Mais, quand les contraintes nous contrariaient, nous n’avons pas hésité à les transgresser. Ainsi pour ce quarante-neuvième titre, qui ajoute dix volumes à la totalité qui devait être limitée à 49 ! Retour au goudron est un tour de passe-passe, mais c’est aussi un adieu nécessaire et ludique et, de fait, il ne contredit nullement ce qui avait été annoncé il y a près d’un quart de siècle.

Lire aussi : Antoine Volodine (Manuela Draeger) : l’art de sombrer

En 2010, vous aviez déjà envahi la rentrée littéraire avec trois livres chez trois éditeurs sous trois signatures et relié les trois livres à un site Internet dédié et leur promotion à des autocollants-tracts. En cette rentrée, il y a bien un site Internet dédié au projet, mais avez-vous des idées de performances à venir pour faire encore « déborder » le post-exotisme du lit du fleuve éditorial commun ?

La publication, en 2010, de trois romans signés Lutz Bassmann, Manuela Draeger et Antoine Volodine, simultanément, à une même rentrée littéraire, chez trois éditeurs différents, était, en soi, une performance. Le matériel de promotion était militant, des colleurs d’affiches s’étaient mis de la partie, Wikipedia avait été investi, subverti, les trois maisons d’édition avaient organisé la promotion en bonne entente. Cela dit, en tant qu’événement légèrement transgressif (par rapport aux habitudes du monde éditorial officiel), il est passé plutôt inaperçu. Retour au goudron sera, je l’espère, une performance plus remarquée.

Allez-vous publier sur Internet les photographies du port de Macau qui devaient accompagner Retour au goudron ?

Je lie ces photographies à ce projet d’installation monumentale, justement. Il est possible qu’elles soient projetées partiellement pour agrémenter une des causeries publiques de cet automne. Et donc, pourquoi Macau et son port intérieur ? Eh bien, parce qu’il y a là le souvenir d’un espace fantôme, bardique véritablement. Cet endroit, à bien des égards malsain, sordide, même, a disparu ou est en train de disparaître. J’ai vécu des années à Macau et je n’ai pas manqué d’y prendre des milliers de photographies, et c’est le résultat de ces promenades qui a été ainsi archivé. Sans prétention d’artiste, sans technique, j’ai tourné mon objectif vers ces ruelles grises et noires, vers ces fenêtres de maisons abandonnées, vers ces petits temples de rue, nombreux et humbles, toujours maintenus en vie par d’humbles dévotes elles-mêmes fantômes. Et vers les barbelés qui protègent partout à la fois des démons et des voleurs. Et qui ajoutent une note concentrationnaire, carcérale, à un décor déjà en soi naturellement post-exotique parce que marginal, misérable, sombre, peuplé d’ombres.

Quel rapport avez-vous entretenu avec vos hétéronymes signant des livres et avec ceux apparaissant dans le cadre d’un collectif comme Infernus Iohannes ?

L’hétéronymie est une pratique indispensable à la construction post-exotique, fondée sur une multiplication des voix qui interviennent dans les livres ou qui les signent. J’ai développé à droite et à gauche le statut de porte-parole qui m’est échu là-dedans. Il est extrêmement compliqué d’être porte-parole sur la durée d’une existence littéraire qui est marquée par des publications, des rencontres publiques, des entretiens, des correspondances avec des chercheurs, des interventions, etc. Affirmer l’existence d’une autorité auctoriale autre que celle qui répond au nom de Volodine. De plusieurs autorités auctoriales, avec leurs caractéristiques de style, d’inspiration, de poésie, etc. C’est vraiment compliqué de passer du Je au Nous, du Je à Il ou Elle. Sur le long terme, en public, ça ne marche pas complètement, ou ça suppose une complicité des auditeurs et auditrices présents dans la salle. Ça paraît s’assimiler à un truc un peu désinvolte, pas très sérieux, alors que c’est très sérieux et pour moi indispensable.

Quelles ont été les grandes phases d’élaboration du post-exotisme ? Aviez-vous dès l’origine l’idée et le désir de vous consacrer entièrement à un continent littéraire unique et à part ou le projet s’est-il précisé et augmenté au fur et à mesure ?

Ce qui est certain, c’est que j’ai eu, dès Biographie comparée de Jorian Murgrave (Denoël, 1985), l’impression de m’engager sur un chemin qui n’était pas balisé par des références et ne suivait pas de modèles. Dès le début, j’ai eu conscience d’écrire une littérature de sang – c’est ce que je me disais à l’époque  –, complètement à part de ce qui existait autour de moi. Je n’ai pas souhaité ou entretenu volontairement cette rupture, je me suis contenté de suivre mon inspiration. Par bonheur, je n’avais pas suivi un enseignement de narratologie, je ne me heurtais donc jamais à des interdits narratifs. Totale liberté, en dehors du souci d’être lu, et donc de ne pas rebuter un éventuel public que j’ai toujours imaginé comme complice. Puis, après une première phase comparable à la course folle des chiens de traîneau, qui est inarrêtable, j’ai mis les choses en ordre avec Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze (Gallimard, 1998). J’ai commencé à faire exister les hétéronymes qui ne demandaient qu’à avoir leur indépendance, Lutz Bassmann, Elli Kronauer, Manuela Draeger, et j’ai pu le faire grâce à la complicité et l’amitié de fortes personnalités d’éditeurs, Geneviève Brisac (L’École des loisirs), Gérard Bobillier (Verdier), Olivier Cohen (L’Olivier), sans oublier Bernard Comment (Le Seuil), qui ne s’est pas opposé à cette dispersion éditoriale. La route était désormais ouverte, le système et ses rouages bien en place, l’objectif des 49 titres fixé. Cela dit, aucun ouvrage n’a été conçu à l’avance. J’ai écrit en tâtonnant toujours, vers cet objectif aveuglant. En tâtonnant, sans rien de calculé mathématiquement, toujours avec la joie de sentir devant moi un nouvel ouvrage où tout était à la fois fidèle au post-exotisme et surprenant.

Depuis vingt ans, l’image animée est entrée dans une concurrence brutale avec la lecture, or vous avez développé une littérature de l’image, mais d’une image intérieure, onirique, étrange, trouble, que le cinéma aurait du mal à produire. Comment le post-exotisme se situe-t-il vis-à-vis du cinéma ?

L’image a toujours précédé, chez moi, chez nous, l’écriture. Poser l’image dès les premiers mots et entrer dans l’image, puis, au fil du temps, pendant les mois ou les années de travail, revenir sans cesse dans l’image, pour y nager en apnée le plus longtemps possible, et surtout pour la transmettre du mieux possible. Le post-exotisme est une littérature d’images avant tout. Et c’est, bien sûr, le cinéma qui nous a toujours guidés, que nous avons cherché à faire passer dans nos textes. Paradoxalement, j’imagine difficilement une adaptation en films, surtout maintenant que Béla Tarr, Andreï Tarkovski ou David Lynch (qui n’ont jamais lu une ligne de nous) ont rejoint le monde des morts.

Vous m’avez dit que désormais que vous aviez cessé d’écrire, vous aviez repris la lecture de La Comédie Humaine de Balzac. Cette idée me plaît beaucoup, parce que vous avez développé comme Balzac un immense continent littéraire autonome et synthétique. Lui s’intéressa à cartographier toute son époque alors que vous avez comme déployé toute l’ombre cauchemardesque et fabuleuse du xxe et du début du xxie siècle. Il y a autant de similitudes que de contrastes absolus entre vos deux démarches. Qu’est-ce que cette lecture vous inspire ? Comment envisagez-vous la postérité du post-exotisme ?

Franchement, la postérité du post-exotisme n’est pas de mon ressort. Quant à ma lecture de Balzac, elle s’inscrit dans un après « Je me tais », où une ultime plage de silence me permettra de redécouvrir les romans et les univers poétiques de quelques géants classiques du xixe siècle, parmi lesquels je compte aussi Hugo et Dickens : qui représentent à eux seuls une (sur)vie de lecture devant moi.

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