Comment décrire l’immigration en France depuis 2017 ?
Le constat saillant est celui d’une décennie de tous les records : il n’y a jamais eu autant d’immigration en France que depuis 2017. Cette accélération migratoire n’a certes pas débuté avec la présidence d’Emmanuel Macron. Elle est engagée depuis la fin des années 1990 et s’est déployée à travers les mandats élyséens successifs, sans qu’aucun gouvernement ne l’ait endiguée. Mais cet emballement a pris une dimension inédite pendant ces dernières années.
Durant les mandats d’Emmanuel Macron, la France a accordé chaque année, en moyenne, 35% de titres de séjour en plus que sous François Hollande, et 55% de plus que sous Nicolas Sarkozy. Environ un million de premières demandes d’asile ont été enregistrées sur la même période. La France a ainsi accueilli l’équivalent de la deuxième ville du pays (plus peuplée que Marseille) entièrement composée de demandeurs d’asile. Le nombre de bénéficiaires de l’AME, qui sert à évaluer la dynamique de l’immigration clandestine, a augmenté de 47% depuis 2017.
Quelles sont les nationalités les plus présentes en France ? Et lesquelles à l’évolution la plus importante depuis 2017 ?
Les natifs d’Afrique représentent à eux seuls la moitié (48%) de l’ensemble de la population immigrée en France. Parmi ceux-là, six sur dix sont nés au Maghreb, le pays d’origine majoritaire restant l’Algérie, suivie de près par le Maroc. Mais la plus forte poussée africaine des dernières années concerne la population subsaharienne : le nombre d’immigrés originaires d’Afrique sahélienne (Mali, Sénégal…), guinéenne (Côte d’Ivoire, Cameroun…) ou centrale (Congo-RDC, Centrafrique…) a bondi de 50% depuis 2017.
Cette augmentation rapide est portée par deux facteurs. D’une part, la croissance démographique de certains pays de la zone : parmi les cinq États du monde qui ont le plus fort indice de fécondité, quatre sont situés en Afrique francophone. D’autre part, les écarts persistants de niveau de vie par rapport à l’Europe – le PIB par habitant du Mali étant cinquante fois inférieur à celui de la France, par exemple.
Certaines diasporas historiquement peu présentes dans notre pays, ou sans lien particulier avec celui-ci, ont aussi pris une ampleur nouvelle ces dernières années. La population immigrée venue du Moyen-Orient (Irak, Syrie, Yémen…) a connu une hausse de 64% depuis 2006. Celle originaire d’Asie du Sud (Pakistan, Bangladesh, Inde…) a augmenté de 45%.
Regroupement familial, droit d’asile, immigration de travail : quelle est la part de chacune de ces filières dans les flux réels depuis 2017,
et laquelle est la plus sous-estimée dans le débat ?
Le motif « étudiant » est devenu le plus fréquent parmi les nouveaux titres de séjour accordés chaque année, suivi des motifs humanitaires et familiaux, puis des motifs professionnels loin derrière (seulement 13% du total en 2025).
Parmi tous les moteurs de l’emballement migratoire, l’asile apparaît singulier à plusieurs titres. Il est le canal d’immigration ayant connu la plus forte croissance depuis les années 2010 : plus de 700 000 étrangers bénéficient aujourd’hui du droit d’asile en France, un nombre qui a triplé en dix ans et représente désormais un habitant du territoire sur 100. Mais il est aussi la voie migratoire sur laquelle les pouvoirs politiques ont le moins de prise – et qui est la plus déconnectée des intérêts comme des capacités d’intégration de la société d’accueil. 100 000 Afghans sont aujourd’hui présents en France. Ils sont devenus, l’an dernier, la quatrième nationalité à recevoir le plus de nouveaux titres de séjour – derrière le trio du Maghreb. Cette arrivée s’est faite quasi-exclusivement dans le cadre de l’asile. Près de 60% des réfugiés n’ont aucun diplôme, ou seulement un niveau brevet de leur pays d’origine, à leur arrivée en France.
Comment expliquer que la France soit devenue l’un des premiers pays récepteurs de demandes d’asile en Europe, alors qu’elle n’est pas géographiquement en première ligne ?
Cela tient notamment à l’attractivité matérielle du statut des demandeurs d’asile en France.
Environ 120 000 places d’hébergement leur sont spécialement dédiées. Les demandeurs sont affiliés à la « protection universelle maladie », alors que le droit de l’UE impose seulement de prendre en charge leurs soins les plus pressants. Si leur demande est acceptée (plus de 50% des cas l’an dernier), la durée des titres de séjour qui leur sont délivrés est trois fois plus longue que ce qu’exige le droit européen.
À l’inverse, lorsqu’ils sont déboutés et basculent dans le séjour irrégulier, ces mêmes profils bénéficient de conditions uniques en Europe. Il en va ainsi du « principe d’hébergement inconditionnel » dont ils peuvent se prévaloir – et qui produit des effets très concrets : 40 à 60 % des places d’hébergement d’urgence « généralistes » de l’État sont occupées par des étrangers sans statut régulier. Plus de neuf déboutés sur dix restent en France après le rejet de leur dossier.
Sous la présidence Macron, plusieurs lois sur l’immigration ont été votées – dont la loi de 2024. Quel bilan tirez-vous de neuf ans de politique migratoire sous la présidence actuelle ?
La responsabilité des gouvernements de l’ère Macron est double : active et passive.
L’immigration étudiante appartient au premier cas de figure. Sa hausse rapide (+70% de nouveaux titres de séjour depuis 2015) relève d’une politique volontariste, avec un objectif fixé par le gouvernement d’Édouard Philippe et poursuivi depuis lors : compter 500 000 étudiants internationaux en mobilité en France d’ici à 2027. Cette approche par le nombre a de quoi interroger, au regard de ses conséquences budgétaires – un coût net d’un milliard d’euros par an selon la Cour des comptes – et du faible niveau académique des étudiants accueillis – les deux tiers ne valident pas leur licence en trois ans.
La responsabilité passive est illustrée par le droit d’asile : ayant laissé entre les mains des juges le soin de décider du nombre et des profils qui en bénéficient, l’exécutif d’Emmanuel Macron n’a entrepris aucune des réformes dissuasives lancées par de nombreux pays européens pour réduire leur attractivité. Nous devenons plus attractifs au fur et à mesure que nos voisins le deviennent moins.
Vos données sur le taux de chômage et les prestations sociales des descendants d’immigrés contredisent la thèse classique de l’immigration qui financerait nos retraites. Comment répondez-vous à ceux qui jugent ces corrélations trompeuses ou idéologiquement orientées ?
Je réponds que les faits sont têtus.
L’immigration reçue en France est l’une des moins « au travail » de toute l’Europe. À peine 46% des immigrés récents en âge actif occupent un emploi : c’est tout simplement le taux le plus faible de l’Union européenne, vingt-trois points en dessous de celui constaté dans la population générale. Lorsqu’elles travaillent, les personnes immigrées le font plus souvent sur des postes peu qualifiés, donc peu rémunérés, qui contribuent peu en recettes fiscales ou sociales – et ont toutes les chances d’en faire des « consommateurs fiscaux nets ».
Ces difficultés ne se limitent pas à la première génération, loin de là. Le taux de chômage des descendants d’immigrés du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne est plus élevé que celui des immigrés eux-mêmes. Et ces réalités conduisent à une sollicitation plus forte des dépenses sociales. Hors pensions de retraite et même allocations-chômage (qui sont la contrepartie d’une cotisation préalable), le montant moyen des prestations sociales perçues par les immigrés est le double de celui des personnes sans ascendance migratoire, et reste identique à la « deuxième génération ».
Peut-on chiffrer le coût de l’immigration en France ?
Il ne saurait exister une seule et unique « bonne » estimation de ce coût, car son estimation dépend de choix méthodologiques complexes. Mais au-delà des discussions sur le sexe des anges, une évidence devrait s’imposer à tous : compte tenu des faits que nous venons d’évoquer, il n’existe pas de scénario réaliste d’une contribution positive de l’immigration aux finances publiques françaises. Notre politique d’immigration génère aujourd’hui une perte nette pour les comptes de l’État et de la Sécurité sociale.
La réalité de ce déficit est notamment tracée dans les chiffres de l’OCDE, à travers le calcul de ce que l’on appelle le « ratio budgétaire » : selon la dernière évaluation disponible, les recettes budgétaires apportées par les immigrés en France ne financent que 86% des dépenses publiques qui leur sont affectées. Ce déficit de quatorze points est l’un des plus béants parmi l’ensemble des pays européens.
De toute évidence, cette évaluation est très « prudente » – pour ne pas dire minimaliste. Dans une étude pour l’OID, le chef d’entreprise Pierre Danon estime le coût annuel net de l’immigration pour les finances publiques à 41 milliards d’euros par an, dont 80% sont imputables à la catégorie des étrangers extra-européens sans emploi.
La question démographique est souvent absente du débat. En quoi l’immigration transforme-t-elle la composition de la population française, au-delà des seuls flux annuels ?
31% des naissances enregistrées en 2024 ont été issues d’au moins un parent né hors de l’Union européenne. On mesure ainsi combien l’immigration a déjà changé radicalement la structure de la natalité dans notre pays. Depuis l’an 2000, le nombre annuel des enfants nés sur le territoire et issus de deux parents eux-mêmes nés en France a diminué de 30% ; mais dans le même temps, les naissances issues d’au moins un parent né hors-UE ont augmenté de 35% et celles issues de deux parents nés hors-UE ont augmenté de 74%.
Ce bouleversement résulte évidemment de l’accélération de l’immigration, mais aussi de la « fécondité différenciée » de certaines populations immigrées. L’analyse des données de l’INSEE démontre que l’indice de fécondité (nombre moyen d’enfants) des femmes nées au Maghreb et vivant en France est deux fois plus élevé que celui des natives du territoire, et deux fois supérieur à celui-ci parmi les femmes nées en Afrique hors-Maghreb.
Votre livre décrit des villages bretons en pleine mutation et des quartiers où la langue, les pratiques religieuses et les codes vestimentaires ont changé en quelques années. Comment cela se traduit-il ?
Si l’on veut comprendre à quel point la France change, il faut quitter les tours de la Seine-Saint-Denis ou les quartiers nord de Marseille. Ces lieux sont de plus longue date les laboratoires de cette transformation – bien qu’elle s’y soit amplifiée nettement ces dernières années. Il y a vingt ans, la Bretagne ou les Pays de la Loire constituaient encore une sorte de bulle, largement préservée des grands mouvements migratoires.
Cette exception est morte : nous assistons à une véritable « ruée vers l’ouest ». Dans des villes comme Le Mans, Brest ou Caen, la part des immigrés dans la population a doublé depuis le milieu des années 2000. La hausse est encore plus forte dans des communes petites ou moyennes de ces territoires.
Une ville comme Nantes, qui comptait une proportion d’immigrés inférieure à la moyenne nationale en 2006, est désormais au-dessus de cette moyenne – avec une forte population originaire d’Afrique subsaharienne. La moitié des immigrés y vivent en HLM.
Hors étudiants et retraités : près de 40% d’entre eux y sont sans emploi. Les questions culturelles et sociales soulevées par l’immigration sont désormais palpables au niveau local.
Vous distinguez ce qui peut être fait immédiatement – réduire l’attractivité sanitaire et sociale – et ce qui nécessite des réformes constitutionnelles et européennes. Quel est le premier levier qu’un gouvernement sérieux pourrait actionner dès demain ?
Il s’agirait, pour le premier temps d’action que vous citez, de mettre en œuvre un véritable « choc de non-attractivité » en éteignant l’ensemble des spécificités françaises qui produisent une attraction indésirable : la prise en charge complète des soins pour les clandestins bénéficiaires de l’AME, leur droit à l’hébergement gratuit, l’accord franco-algérien qui fait que notre pays accorde toujours les deux tiers des nouveaux titres de séjour dans l’UE pour les ressortissants de ce pays…
Ces étapes peuvent être engagées très rapidement après une alternance. Elles ne devront cependant pas dispenser les responsables politiques de lever les grands obstacles constitutionnels et européens, ce qui est un préalable au traitement en profondeur des grandes masses de l’immigration – en particulier le droit d’asile et l’immigration familiale.




