Breaking news. 15 septembre 1916, 5 h 15 du matin, devant Delville Wood, dans la Somme, le capitaine Harold Mortimore, vingt-trois ans, fait avancer Daredevil, son Mark I, dans le no man’s land. Sa mission : partir en éclaireur et nettoyer une poche allemande, puis filer vers Flers pour soutenir l’offensive prévue pour 6h20. On me souffle dans l’oreillette que les deux autres chars qui devaient opérer avec lui sont en panne. Désormais seul, « Morty » ne se dégonfle pas pour autant : il gagne une tranchée allemande, pose l’engin à cheval sur le fossé et ouvre le feu. Voilà, le premier char de l’histoire au combat. Il est seul, pataud, un peu gauche, lent comme un escargot asthmatique, mais il y avance.
Pourquoi ce jour, pourquoi cet endroit ? Parce qu’en septembre 1916, cela fait déjà deux mois et demi qu’on s’écharpe dans la Somme. Pourtant, l’offensive franco-britannique, devait être LA grande poussée, mais voilà, Verdun, est entré en scène et les Français ont du lever le pied dans la Somme. Le « Big Push » a donc surtout poussé des morts anglais, pas des Allemands. C’est peu dire : le 1er juillet, premier jour, les Britanniques perdent plus de 57 000 gars. Depuis, on se dispute des bois, des trous, des bouts de routes. Mi-septembre, le front allemand tient toujours. Et l’infanterie, elle, doit traverser un champ de lune retourné par les obus, hérissé de barbelés et mitraillé sans cesse.
Foutu pour foutu, les Britanniques tentent une réponse audacieuse : mettre de l’acier et des chenilles devant les hommes.
L’idée n’est pas née dans la Somme. Les tranchées non plus d’ailleurs. Déjà pendant la guerre de Sécession, à Petersburg, on les avait utilisées. Et à Port-Arthur, en 1904-1905 (guerre russo-japonaise, pour les intimes), les assauts tournaient au carnage. Pour les chars, dès 1912, un ingénieur australien, Mole, propose un engin blindé à chenilles au War Office. Refusé. Sauf qu’en 1914, avec l’enlisement et les centaines de kilomètres de tranchées, les militaires commencent à se dire qu’il faudrait peut-être écouter les ingénieurs avec une oreille plus attentive.
C’est ici qu’entre en scène Winston Churchill. En janvier 1915, alors qu’il est First Lord of the Admiralty, il écrit au Premier ministre Herbert Asquith que le problème posé par la guerre moderne est désormais de franchir quelques dizaines ou centaines de mètres de terrain découvert, de tranchées et de barbelés sous le feu. Il pousse alors l’idée de véhicules blindés montés sur chenilles, capables d’écraser les réseaux et de soutenir l’infanterie. Surtout, il possède ce qui manque aux projets restés jusque-là sur le papier : du poids politique, des crédits et une administration. En février 1915 est créé le Landships Committee. On y bricole sec et on tâtonne dur. Fin 1915, les ingénieurs mettent au point un prototype plus convaincant : Mother. Les essais réalisés en janvier puis en février 1916 sont concluants et le modèle est retenu pour la production en série, ce sera le Mark 1, avec100, puis 50 exemplaires commandés.
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Mais quelle est donc cette grosse machine ? Le Mark I n’a rien d’un bolide, non c’est certain. 28 tonnes, huit hommes à l’intérieur, vitesse de pointe : 6 km/h (en descente et avec du vent dans le dos). Sa silhouette rhomboïdale permet aux chenilles d’envelopper presque toute la caisse afin de franchir les tranchées. Les Male portent deux canons de 57 mm et les Female surtout des mitrailleuses. Dedans, c’est le luxe : moteur qui crache, transmissions qui grincent, chaleur de four, fumée à s’étouffer, bruit d’enfer et secousses à vous briser les reins. Le progrès, oui ; le confort, on verra plus tard.
Le 15 septembre, la mécanique rencontre enfin le monde réel. 49 Mark I sont prévus, 32 atteignent leur ligne de départ, 18 combattent finalement. Les autres ont déjà capitulé : pannes, fossés, cratères. Ceux qui avancent (lentement et en ordre très dispersé) écrasent les barbelés, enjambent des tranchées et résistent aux armes légères. Flers et Courcelette tombent, mais la percée décisive n’est pas au rendez-vous.
Les Allemands, eux, cherchent à se blinder contre les blindés. Après Flers, ils créent cinquante batteries antichars, distribuent des tonnes de munitions perforantes, élargissent certaines tranchées de la ligne Hindenburg et lancent un programme national. Mais ils jugent les chars lents, fragiles et vulnérables. Plutôt que d’en produire massivement, ils préfèrent apprendre à les vaincre. Résultat : sur 100 de leur modèle A7V commandés, seuls 20 sont construits. Et en 1918, ironie du sort, l’armée allemande utilise plus de Mark IV britanniques (capturés à Cambrai) que de ses propres chars A7V. La guerre, c’est aussi, voire beaucoup, une affaire de récup’.
Pendant ce temps, côté Alliés, l’idée du char fait son petit bonhomme de chemin. Les Britanniques produisent plus de 1 200 Mark IV. Les Français testent les modèles Schneider CA1 et Saint-Chamond, puis Jean-Baptiste Estienne imagine avec Louis Renault une autre voie : non pas celle d’un « cuirassé terrestre », mais plutôt celle du « fantassin blindé ». Petit, léger, mobile, produit en série, capable d’accompagner l’infanterie au plus près. C’est le Renault FT, conçu à partir de 1916, environ 6,5 tonnes, conducteur à l’avant, moteur à l’arrière, tourelle tournant à 360°. Il entre au combat le 31 mai 1918, près de Soissons, à Ploisy-Chazelle, lors d’une contre-attaque française contre la grande offensive allemande. Au 11 novembre 1918, 3 177 Renault FT ont été construits. Petit mais costaud et efficace, il fixe l’architecture générale qui devient celle du char moderne.
Alors, ce 15 septembre 1916, c’est une révolution ? Oui et non. C’est le jour où une innovation expérimentale, un peu bancale, rencontre la guerre réelle. Les Britanniques y voient une arme à développer, les Allemands une menace à détruire, et les Français en réinventent la forme.
Et vingt-trois ans plus tard, c’est pourtant l’armée allemande que l’imaginaire collectif associe aux blindés (c’est sûr qu’avec leur Panzer Tiger et Panther, mais bref c’est une autre histoire ça). Mais, de Flers à la Blitzkrieg, aucune ligne droite, plutôt vingt ans d’essais, d’erreurs, de chars qui calent, et de doctrines différentes. La guerre, ça s’apprend aussi à coups de pannes.




