On vous connaissait pour un essai sur Jean Cau écrit avec un camarade. Comment êtes-vous passé de Cau à Cur ?
J’ai découvert Cau un peu de la même façon que Curnonsky : grâce à mes amis bouquinistes du parc Georges Brassens. L’un d’eux vendait un dessin de Curnonsky par Georges Villa, que j’évoque dans mon roman, où on le voit déguster des escargots. Mon ami m’a dit qu’il avait également des livres de l’auteur portraituré. J’ai adoré son style, ses anecdotes, la légèreté sans pédanterie avec laquelle Curnonsky évoque la gastronomie. Ensuite, j’ai compulsé des œuvres de lui qu’on ne lit plus beaucoup et l’enthousiasme est monté. Au même moment, le Krispy Kreme ouvrait à Châtelet, provoquant des phénomènes de foules hypnotisées par les donuts américains. Le contraste était frappant. Je lisais beaucoup Alphonse Boudard, savourant son style argotique et son absence de jugement moral sur ses personnages. C’est du mélange de tous ces éléments qu’a commencé à naître le roman.
Avec ce premier roman, vous vous inscrivez clairement dans la tradition rabelaisienne de la littérature française…
Oui ! En France, il y a une tradition lourde, empesée, dénonciatrice, sartrienne, en somme. Et cette autre tradition, dont je me réclame, avec Rabelais, Scarron ou Villon, qui propose de traiter de sujets importants mais sans esprit de sérieux, en invitant plutôt le lecteur à danser qu’à recevoir une leçon.
Les excès du siècle précédent en termes de quantité de nourriture et d’alcool donnent l’impression que notre époque est puritaine aussi sur ce point…
Oui, mais je serais quand même plus nuancé. Ma compagne est norvégienne et lorsque je l’ai amenée pour la première fois, avec quelques-uns de ses compatriotes, au salon de l’agriculture, ils n’en revenaient pas de découvrir 100 000 personnes au visage rougi par le vin qui coulait à flots ! Et puis tous les week-ends, en France, il y a des fêtes orgiaques. Je viens de Lille, je me promène beaucoup en France pour mon travail de speaker dans des salons et des conférences, et je constate que ce phénomène de camaraderie autour de la nourriture n’a pas disparu. Ce qui a changé depuis la Belle Époque, ce sont plutôt les élites parisiennes, autrefois tout aussi gourmandes et buveuses que le reste du peuple, qui se sont maintenant un peu déconnectées de ces mœurs. L’élite a mauvaise conscience dans les excès, ce qui est la conséquence d’une société d’abondance où la maîtrise de soi devient une qualité primordiale.
Lire aussi : Jean Cau : à contre-courant
Vous faites le procès du vin nature dans votre roman. Ce fut pourtant une belle révolution !
Ah, mais le vin nature, heureusement que ça a existé ! Dans les années 70, 80, c’était n’importe quoi : on a fait des vins technologiques, industriels, mais sans substance et sans vie. Tous ceux qui ont commencé dans le vin nature ont permis de retrouver des goûts perdus et la génération des jeunes vignerons si prometteuse d’aujourd’hui a bénéficié, évidemment, de ce retour au terroir et au travail précis du vin. Sauf qu’on en profite aussi pour vendre à 20 balles hors taxe du vin qui n’a pas fini de fermenter, embouteillé sans intrants, avec une étiquette marrante. Ça devient un genre de snobisme politique que je critique, en effet. D’autant qu’il y a tout un cérémonial autour du vin nature pour des gens qui croient être aux antipodes du cérémonial classique alors qu’ils font exactement la même chose avec le lexique du « cool ».
La réhabilitation de l’argot dans votre roman participe-t-elle à ce grand retour des saveurs contre l’uniformisation ?
Quand on lit Boudard, Bastiani et Simenon, on découvre une langue très inventive avec des métaphores à chaque phrase. C’est une langue truculente, débordante, très généreuse qui relie mieux les êtres humains. Je voulais faire de mon roman un manifeste contre l’affadissement des spécificités de la France, autant gastronomiques que linguistiques.
Entre la langue qu’on parle et celle qui nous permet de savourer, le lien entre nourriture physique et spirituelle est aussi évident dans votre roman que durant la sainte messe…
Les polémiques, comme celle qui a entouré l’ouverture d’un Master Poulet à Saint-Ouen en mai dernier, trahissent bien le fait que nous savons pertinemment que l’on devient ce que l’on mange. Je critique aussi les mauvais Bouillons, dans mon roman, et le fait que beaucoup de Français s’enferment dans leur propre folklore. La gastronomie est un des rares domaines où la primauté de la France demeure incontestée. On est désindustrialisés, on a perdu la diversité intellectuelle des années 60 et 70, mais le bien-manger résiste tout de même à l’affadissement global.
Cela peut néanmoins disparaître et plus rapidement qu’on le pense. Si l’on se caricature et qu’on finit à la merci de capitaux étrangers, on peut perdre en un siècle ce qui a fait notre trésor. L’acmé de la France, c’est sa littérature, sa langue et sa gastronomie qui est aussi un art de vivre et toute une générosité. S’il y a une réelle menace, on a aussi beaucoup de motifs d’espérance. Mon livre invite à rejoindre une conspiration qui est proposée à tous les pays du monde !
C’est une internationale du goût avec la France en tête de file !
Voilà, exactement ! Curnonsky faisait d’ailleurs l’éloge de la cuisine chinoise. Mais la Norvège est complètement américanisée, par exemple, alors que c’est un pays riche. Et ne parlons pas de l’Espagne, la cathédrale de Séville est cernée par trois Starbucks. Il y a des résistances et des créations, mais il ne faut pas baisser la garde et surtout, rester joyeux, car la joie est communicative.





