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Jean Cau : à contre-courant

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Publié le

10 juin 2024

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Deux jeunes gens des années 2020 s’éprennent de l’œuvre et de la figure presque oubliée d’un écrivain remarquable de la fin du xxe siècle. Ils lui offrent, sous la forme d’une excellente biographie, un début de résurrection. Rencontre autour de Jean Cau.
© Gallimard

D’abord, comment avez-vous connu Jean Cau et qu’est-ce qui vous a poussé à écrire cette biographie ?

Les deux questions appellent sans doute une même réponse. Il y a un double mouvement dans notre découverte de Jean Cau. D’abord, il y a la rencontre avec un style, à travers Croquis de Mémoire, qui est certainement un chef-d’œuvre de ce point de vue. Ensuite, nous nous sommes demandé qui était cet homme (on est donc plutôt du côté de Sainte- Beuve que de Proust). Et nous nous sommes vite rendu compte qu’il n’y avait pas grand-chose à son sujet, hormis une page Wikipédia et des articles ici et là. Nous sentions bien, malgré ça, que l’homme avait l’air tout aussi intéressant que son œuvre. Et après six mois de lecture intensive de ses livres, nous nous sommes décidés, en octobre 2021, à se lancer dans cette biographie.

Cau est un méridional déraciné dans le Paris de la littérature et du journalisme, mais il garde aussi une fidélité tout au long de sa vie pour son pays occitan et ses traditions. Comment marche-t-il sur ces deux jambes ?

Le sens de la venue de Cau à Paris à juste dix-huit ans, c’est sa volonté de réussir en tant qu’écrivain. Rapidement, il devient une personnalité parisienne des lettres : ce qu’il restera toute sa vie. Néanmoins, il garde, c’est vrai, un enracinement. La corrida, bien sûr, sera pour lui une passion essentielle qui l’amènera à passer de nombreux mois entre son pays audois et les villes taurines du sud-ouest.

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Après son succès au Prix Goncourt 1961, il achète une propriété proche de Narbonne où il se rendra souvent l’été, mais pas seulement. Il passera sans cesse de l’un à l’autre de ces lieux, de Paris à sa terre natale, sans pouvoir jamais se passer de l’un ou l’autre.

Dès son arrivée à Louis-le- Grand, son tempérament de querelleur et d’opposant à la foule se révèle. Est-ce que la nature de Cau le pousse à se construire plutôt contre qu’avec ?

En vérité, c’est d’abord les camarades de khâgne de Jean Cau qui sont, à ce moment de sa vie, à l’exact opposé de lui. Ils sont pour la plupart bourgeois, lui vient du peuple ; ils veulent renommer un amphithéâtre Robert Brasillach, lui est prêt à se battre physiquement contre ; ils sont tirés à quatre épingles, les cheveux bien peignés, tandis que Cau arrive avec des sandales trouées, une ceinture en corde, et l’allure dégingandée d’un escogriffe. Bien sûr, en plus de ça, son tempérament s’agace déjà – et il le fera toujours – face aux foules dociles et suiveuses des modes intellectuelles. Que ce soit en tant que sartrien, que gaulliste ou que dit « réactionnaire » du temps de Paris-Match, Jean Cau est toujours à contre-courant. Ce trait de caractère est une permanence chez lui, mais il se manifeste à des niveaux différents selon les périodes.

Vous l’expliquez dans votre biographie, la rencontre avec Sartre est un hasard. Cau avait également envoyé des lettres à Aragon, Montherlant ou Benda pour devenir leur secrétaire. C’est Sartre qui, in extremis – Cau pensait rentrer bredouille à Carcassonne – lui répond et accepte qu’il devienne son secrétaire. Qu’est-ce que Sartre a été pour Cau?

Ces lettres envoyées témoignent effectivement de ce désir viscéral qu’a Cau de réussir une ascension balzacienne, donc de devenir secrétaire d’un grand écrivain, ce qui se faisait beaucoup à l’époque. Il écrit exactement la même lettre, sous les yeux médusés de son ami et camarade khâgneux qu’est alors Claude Lanzmann, à Giono, Montherlant, Aragon, Ponge et enfin Sartre – qui sera le seul à lui répondre. Il est certain que Cau secrétaire de Ponge, ça aurait été toute autre chose ! Une lettre envoyée à cette époque à ses parents indique à quel point il était plein d’envie, de dynamisme et prêt à aller chercher ce qu’il voulait en jouant des coudes pour réussir ce pari dingue, pour un enfant de la paysannerie occitane, de devenir le secrétaire du philosophe le plus en vue de son temps.

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Il dit aussi à ses parents qu’il va être plutôt bien payé, mais ce qui l’intéresse surtout c’est de ne « strictement rien foutre » : il aura donc à loisir le temps de lire et d’écrire, ce qui était le plus important pour lui. Petit à petit, Cau devient celui qui organise et gère le quotidien du philosophe. À l’inverse, Sartre sera celui qui permettra à Cau de rencontrer énormément de monde, d’être édité chez Gallimard… Il ne l’oubliera jamais et aura toujours une admiration fidèle et attendrie pour l’homme.

Il y a une zone d’ombre dans la vie de Jean Cau, ce sont les femmes. Qu’avez-vous à en dire ?

Il y a une admiration de la virilité chez lui, qui est plus une admiration disons morale et esthétique qu’affective. Il y a à l’époque des rumeurs sur son éventuelle homosexualité : nous avons exploré toutes les pistes et nous en avons conclu – jusqu’à ce que ce soit invalidé un jour, qui sait… – que c’était faux. En revanche, on sait grâce à des lettres, des témoignages, des photographies, qu’il a eu un enfant, ainsi qu’une romance très longue avec Louisa Colpeyn, la mère de Patrick Modiano. Avant ça (vers 1955-1956), il demande en mariage Maria Felix, une grande actrice mexicaine, qui refuse et part avec un banquier genevois.

Jean Cau est un généalogiste, parce qu’il enquête sur les causes et les manifestations de notre décadence

Louis Michaud

Il ne faudrait pas aller trop loin mais il est possible que cette déception amoureuse, qui a été pour lui traumatisante, ait pu conditionner pour partie sa relation avec les femmes par la suite. Il y a aussi ce petit manifeste, Ma Misogynie, qui est délicieux de mauvaise foi, de provocation et d’humour, et indique bien que l’on est, pour lui, « d’un sexe comme on est d’une race ». C’est donc un misogyne pur jus qui concède à des femmes de qualité et parfois d’exception une hauteur équivalente aux hommes.

Et puis, bien sûr, il y a la corrida…

En 1960, il est alors un journaliste-star de L’Express qui s’ennuie sans doute avec le milieu existentialiste, il va bientôt atteindre le fait de sa gloire avec le Goncourt, et cette injonction occitane arrive à ce moment-là. Ça lui permet de compléter son identité personnelle et intellectuelle, donc d’accoucher de nouvelles idées qui sont fondamentalement différentes de celles qu’il a connues durant les dix années précédentes, auprès des sorbonnards gauchistes des Temps Modernes. Soudainement, il suit des toreros qui vivent dans un élan vital pur, sans être ni jargonneux ni verbeux, qui font l’amour, qui risquent la mort, qui sont encensés dans cette atmosphère méridionale et hispanique dans laquelle il vit torse nu, sous le soleil, des moments de joie, de félicité et de renaissance.

En 1969, Jean Cau entre à Paris-Match. Est-ce le début d’une nouvelle ère pour lui ?

C’est à la fois une évolution, mais aussi une continuité. Paris-Match convient tout à fait à son style subjectif, plein d’images, et à son regard singulier, puisqu’il y a chez Match une importance primordiale donnée à la photographie. Les articles de Cau font donc merveilleusement écho aux clichés des reporters. Franz-Olivier Giesberg écrit à raison qu’il est l’un des plus grands écrivain-journaliste de ce siècle, et c’est en intégrant Paris-Match que sa réputation à ce niveau explose.

Vous regroupez dans un chapitre passionnant plusieurs livres (Les Écuries de l’Occident, La Grande Prostituée, Discours de la Décadence…) de Jean Cau souslenomde«cycledela décadence ». Ce ne sont pas les livres que l’on cite le plus de lui. Quel rapport avez- vous avec cette partie de son œuvre ?

Il porte la prose française à un niveau de beauté que nous avions rarement vu pour des auteurs des années 1970- 1980, tout en s’attaquant à des sujets rarement traités. C’est aussi la première fois que Jean Cau essaye de créer non pas exactement un système, mais un cycle. Il y a à l’intérieur une sorte de trinité entre Les Écuries de l’Occident où il diagnostique le mal en s’attaquant à l’égalitarisme et au socialisme, entre autres ; puis, dans La Grande Prostituée, en se posant la question de quelle morale individuelle apporter ; et à la fin, un message de vigueur, appelant à relever la tête et à retrouver une foi politique ou religieuse, peu importe, mais une foi qui permette à l’Occident de trouver une nouvelle morale, celle de la victoire, dans Le Chevalier, la Mort et le Diable, livre qui clôt ce cycle. C’est un généalogiste, parce qu’il enquête sur les causes et les manifestations de cette décadence. À ce titre, il n’a jamais été aussi profond que dans ce cycle de la décadence où l’on retrouve un Cau inquiet et qui ne s’attarde pas sur le temps court de l’actualité, mais sur des pensées larges sur le temps long.

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Dans cette vaste bibliographie qui s’étale sur presque quarante ans, que garderiez-vous ?

Louis Michaud: Le Chevalier, la Mort et le Diable, qui pose la question de la chute de l’Occident ; Une nuit à Saint-Germain-des-Prés, pour ceux qui se demandent comment arracher le masque de la littérature face à des faussaires ; et enfin Pourquoi la France pour son patriotisme. Ludovic Marino: Le Meurtre d’un enfant, parce que c’est son autobiographie ; La Grande Prostituée, pour savoir ce que Cau pense ; et enfin Pourquoi la France pour sa vision politique.


Au jeu de l’oubli posthume, il est difficile de gagner en sachant qui restera ou non. Sans mentir, nous avions misé depuis un certain temps sur le cheval – ou devrait-on dire sur le taureau – Jean Cau. Voilà que deux jeunes gens, gaillards à la fois raffinés, pétillants et sympathiques que sont Ludovic Marino et Louis Mi- chaud, ont décidé de lui consacrer une biographie éditée par Gallimard. Celle-ci restera par son exigence, sa limpidité, mais aussi pour les documents (lettres inédites, photographies, témoignages) qui sont utilisés pour la première fois. L’ensemble de la vie et de l’œuvre de Jean Cau est présenté ici avec une distinction délicate et une admiration fidèle pour cet auteur qui restera sans doute un sommet dans l’art du journalisme, bien sûr, mais aussi l’un des plus grands stylistes de la seconde partie du XXe siècle. On y découvre aussi un généalogiste de la décadence occidentale qui avait vu dès les années 70 que nous creusions le tombeau dans lequel nous nous sommes désormais allongés, peut-être pour l’éternité.ED

JEAN CAU, L’INDOCILE, LOUIS MICHAUD et LUDOVIC MARINO, Gallimard, 336 p., 21,50 €

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