On nous accusera peut-être de mettre de la religion partout, mais tant pis : à la différence des orthodoxes qui vénèrent les ratés mystiques, et des catholiques qui ont parfois de la tendresse pour les déclassés, les protestants américains, eux, n’aiment rien tant que se moquer des pauvres mecs. Les comédies de campus regorgent d’histoires de nerds (les inadaptés, les misfits, laids, peu sportifs et aux centres d’intérêt bizarres) maltraités par les jocks (généralement les quarterbacks de l’équipe de foot, qui tambourinent par ailleurs la cheftaine de l’équipe des pom-pom girls). Retour vers le futur, chef-d’œuvre de la pop culture des années 80, joue également, dans la même veine, sur le destin du père de Marty McFly : initialement condamné à la médiocrité et à la lâcheté par une suite de choix veules, McFly senior, grâce au voyage temporel entrepris par son fils, trouve la force de croire en ses rêves, d’écrire des bouquins, d’épouser la plus belle fille du lycée et d’être heureux. Il y a donc quelque chose que la culture américaine (ne parlons pas de civilisation, ce serait leur faire beaucoup d’honneur) cherche à nous dire sur le personnage du pauvre type.
Et, puisque notre domaine est ici celui de la sape, intéressons-nous en particulier à deux figures sartoriales inattendues : Truman Burbank, héros du Truman Show (1998), un des nombreux chefs-d’œuvre de ce génie de Peter Weir, et Forrest Gump, héros du film qui porte son nom (1994), réalisé par l’excellent Robert Zemeckis. Bizarre, hein ? Pas tant que ça.
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Truman est le héros d’une télé-réalité construite autour de lui depuis sa naissance. Il n’en sait rien, mais il est filmé H24 depuis toujours dans un village factice et les téléspectateurs s’en délectent. Forrest Gump, lui, est un simplet, infiniment gentil et volontaire, infiniment premier degré. Et ces deux héros, qui incarnent une forme d’innocence massacrée, font beaucoup de peine. Et pourtant ! Truman sort symboliquement, à la fin du film, de la caverne post-platonicienne dans laquelle tant d’entre nous préfèrent sciemment rester enfermés ; Forrest, héros de la guerre, marathonien, aura un fils avec la femme qu’il aimait depuis toujours. Un fils qui est « l’un des plus intelligents de sa classe », dit d’ailleurs Jenny, dans une phrase qui tirerait des sanglots inconsolables à un congélateur mortuaire.
Côté style, pour leurs tenues les plus célèbres, Forrest porte un costume beige, une chemise en madras (voir numéro précédent) et des Nike Cortez. Et il est impeccable. Truman, lui, porte une veste prince-de-galles, des mocassins bicolores de grand style, un pull jaune inattendu et une épingle à cravate. Et il est tout aussi nickel. Tout ça est par ailleurs très américain, dans le bon sens du terme, avec un classicisme et une fantaisie que n’ont pas les gens « mainstream » qui les entourent. Comme s’ils avaient finalement très bien compris les codes et la manière de les respecter, mais pas trop. Et si le message de ces grands films consistait à nous dire qu’il y a plus de sagesse (et de style) chez ceux que l’on prend pour des idiots que chez les autres ? « Je ne suis pas un homme intelligent, mais je sais ce qu’est l’amour », dit Forrest Gump. Manière de fixer les priorités – et de répondre à la question.




