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L’ère des confusions

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Publié le

6 octobre 2026

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À chaque siècle, son défi. Le nôtre ne souffre pas de misère ou de censure directe, mais de consommation aveugle, et c’est sur ce plan qu’il faut combattre.
© Unsplash

Il y eut des époques où ce qui menaçait la culture, c’était la rareté, la censure, le mépris. Alors, des moines, des initiés, des renégats, conservaient le dépôt sacré du meilleur de l’esprit humain, et se le transmettaient comme le feu des premiers hommes. On était naturellement élitiste parce qu’on n’allait pas s’encombrer avec des braises mornes, et ouvert, parce qu’on n’était pas non plus en position de trier la lumière selon son origine. On révérait les chefs-d’œuvre sans espérer une gratification sociale, simplement parce qu’on s’éclairait avec, et que sans eux, il nous eût semblé que nos vies retomberaient aussitôt dans les ténèbres d’une période éteinte.

Après ce premier quart du xxie siècle, il nous faut constater comment la situation dépend d’un piège inverse. C’est la profusion, le relativisme et la promotion aveugle qui menacent aujourd’hui le meilleur de la culture. On en tire fatalement l’impression de vivre un moment médiocre, simplement parce que le plus intense est voilé par le nombre, qu’on nous reproche de vouloir trier et que la conspiration des faiseurs assure que sa camelote est un nouveau sommet. Notre siècle réclame un autre genre de lucidité et de courage que lors du haut Moyen Âge, il s’agit moins de défendre le feu contre la barbarie aveugle que de parvenir à le sauver des leurres que multiplie la barbarie marchande tandis que la barbarie progressiste nous reproche de ne pas acquiescer à tous les courants.

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En ce temps où les foules miséreuses ne sont plus maigres mais obèses et que la pitié consiste surtout à leur arracher de la bouche une nourriture toxique, faire le point parmi le grand et scintillant désordre du tout-à-l’égout culturel est devenu l’acte essentiel, relevant d’un héroïsme laborieux, ingrat et calomnié (qui sont ces salauds qui se permettent de juger ?) Plus que jamais cet exercice exige de la vigilance, de l’humilité et de la perspective. Il nous fallait donc réunir de brillants esprits pour nous aider à établir ce bilan général de la dernière décennie, apercevoir grâce à eux des lignes de force, les dérives à combattre, les nouvelles pistes à suivre. Qu’ils soient encore remerciés de leur disponibilité, de leur amitié et de leur pertinence.

Que tout excès engendre un choc en retour, que les arnaques ou les tendances frelatées finissent un jour ou l’autre par lasser tout le monde, que le public est toujours moins dupe que ce que s’imaginent ses manipulateurs, voilà autant de constats qui permettent d’espérer. Le naturalisme au cinéma et au théâtre, le militantisme tapageur en poésie, le conformisme narcissique en littérature, le pastiche dans le rock : plusieurs maux furent diagnostiqués. La voie du récit de soi, l’exploration de l’intime, malgré les défiances qu’elles peuvent inspirer en raison de la surcharge, à une époque de déréalisation et d’artificialisation des fantasmes, sont peut-être aussi les veines fécondes de l’époque ; certains arts se transforment, perdent des monopoles, n’ont pas encore pris en compte l’urgence de muter. Mais ces transformations n’appellent pas forcément des épitaphes.

Sans doute que le xxe siècle fut une époque incomparable dans le registre de l’innovation, mais notre époque développe d’autres atouts, présente d’autres défis. En disposant de ressources incommensurables, nous sommes en mesure de produire de nouvelles synthèses, nous avons à domestiquer un réel plus vertigineux que jamais et tout un lyrisme baroque à réinventer pour sauver notre âme face à l’IA et ses spectres. Puisse ce premier bilan nous servir de viatique.

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