D’où vient le qualificatif « extrême droite », et comment son usage a-t-il évolué dans le temps ?
Le terme « extrême droite » apparaît sous la Restauration vers 1820. Il est utilisé par les royalistes qui tiennent la ligne politique de Louis XVIII et fustigent ceux qui souhaitent rétablir la monarchie d’Ancien Régime le plus intégralement possible. En 1830, le journal La Semaine en fait un groupe politique à la Chambre des députés : il s’agit en fait de ceux qu’on nomme « Ultras ». L’usage va rester d’associer cet extrémisme avec les légitimistes, par exemple après les élections de 1871, pour désigner les membres de la réunion des chevau-légers.
Dès le xixe siècle, c’est un qualificatif par lequel votre ennemi vous désigne. Les cibles de cette désignation, elles, se disent « patriotes », jurent de leur fidélité au Roi, à la religion, parfois avec quelque auto-dérision, comme Lucien-Brun qui, bravache, accepte de faire partie des « revenants d’avant 89 », nom dont les républicains avancés l’affublent lui et ses amis. L’étiquette de « nationaliste » se porte dès la fin du xixe siècle et Maurras explique, dans Mes idées politiques, la différence entre le patriotisme et le nationalisme. Le terme « extrême droite » lui, est presque entièrement absent comme autodésignation, exception faite du journal éponyme fondé à Nîmes en 1875 par Adrien Péladan. Dans les années 30, c’est la gauche qui nomme ainsi les ligues. Il en est ainsi depuis, à quelques exceptions près dont celle d’un curieux livre publié en 1982 à la Librairie française, sous la plume de Catherine Fouillet, intitulé Moi, j’aime l’extrême droite. Les groupes concernés utilisent pour se définir le terme « nationaliste » et de plus en plus, avec la percée du mouvement identitaire, des noms liés à la ville, la région, le terroir, où ils sont implantés.
Lorsqu’on qualifie une personne ou un mouvement d’« extrême droite », qu’est-ce que cela désigne : ses origines, ses idées, ses pratiques ?
Si l’on est honnête, cela doit renvoyer à une des définitions scientifiques retenues par la science politique. La définition du politiste néerlandais Cas Mudde repose sur cinq critères : le nationalisme ; le racisme ; la xénophobie ; l’opposition à la démocratie et la volonté d’un État fort. Mais il soutient sa thèse en 1998 et travaille sur les partis de cette décennie-là. Il révise ensuite sa grille de lecture en évoquant des « partis populistes de droite radicale », attachés à une « idéologie peu substantielle » dont le cœur est une vision manichéenne d’une société opposant « le peuple pur et les élites corrompues ». Pour ma part, j’utilise plus volontiers le terme « droites radicales ». Celles-ci sont populistes au sens de Mudde, nationalistes ; nativistes, c’est-à-dire favorables à l’homogénéité culturelle de la nation ; holistes parce qu’elles voient la nation comme un corps homogène que ne doit diviser aucun autre clivage que celui séparant les nationaux des étrangers. Ceci dans le cadre de la démocratie parlementaire, mais en voulant changer, une fois au pouvoir, la règle du jeu pour faire de la consultation du peuple par référendum une norme.
Est-ce que ce label désigne des origines, des idées ou des pratiques ? C’est une excellente question. Se focaliser sur les origines, c’est oublier que les partis sont des objets en mutation qui s’adaptent à la demande. Ainsi il existe des dirigeants de Fratelli d’Italia qui ont milité au MSI, dont une bonne partie des cadres portaient un jugement positif sur le fascisme mussolinien, mais cela ne signifie pas que le parti de Giorgia Meloni doit être résumé à cette filiation. À ce jeu dangereux des généalogies, le PVV de Wilders est un parti libéral, les Démocrates suédois restent des suprémacistes blancs et le FIDESZ est une réincarnation du régime Horthy. Faut-il juger selon les idées ? Selon le discours public ou en prenant en compte la littérature interne, quelquefois d’une tonalité différente ? Selon les idées fondatrices ou celles du moment où on écrit ? On peut juger selon les pratiques les partis qui ont une expérience de gestion locale, régionale ou nationale, mais quid des autres ? Il faut alors prendre en considération les méthodes de management du mouvement, son rapport au pouvoir (pure protestation, recherche d’alliances, vote des parlementaires).
À quelles conditions le qualificatif d’« extrême droite » est-il une catégorie utile pour comprendre le politique, et à partir de quand devient-il une manière de disqualifier un adversaire ?
C’est une catégorie utile à condition de comprendre qu’à toute époque et en tous lieux, des hommes et des femmes ont fait le choix de la radicalité. Aucun jugement moral n’y changera rien. Catégoriser un mouvement à l’extrême droite, voire le qualifier de « fasciste » ou de « néo-nazi », outre que cela appartient le plus souvent au registre de l’injure, est politiquement inopérant, du point de vue de la gauche : les résultats électoraux sont là pour le prouver. Le terme d’extrême droite est utile pour comprendre le politique si ceux qui l’utilisent ont fait l’effort de lire la littérature scientifique abondante sur le sujet, tant celle des politistes que des historiens et des philosophes. Malheureusement nombre d’auteurs importants (Uwe Backes, Piero Ignazi, Tore Bjørgo et Jacob Aasland Ravndal, Taggart, Betz, etc.) ne sont pas traduits et de Cas Mudde, nous n’avons que la brève introduction au populisme, parue aux éditions de l’Aube. La maîtrise des auteurs français qui se sont consacrés, certains depuis les années 80, à ce sujet d’étude (Pascal Perrineau, Nonna Mayer, Pierre-André Taguieff, Olivier Dard, Luc Rouban et bien d’autres) reste indispensable à un débat constructif. N’oublions pas aussi que, hors de France, les termes varient : les Allemands distinguent « Rechtsextremismus » et « Rechtsradikalismus » ; les Italiens étudient la « destra radicale », mais le terme s’applique peu à Fratelli d’Italia ; en anglais, la querelle sémantique est entre « radical right » et « far right ». Ce sujet qui devrait être tout en nuances est hélas brouillé par la moraline et les anathèmes militants, par une sorte d’impossibilité à le penser en dehors du cadre des années 1930-1945.
Le problème du qualificatif « extrême droite » n’est-il pas sa dimension purement relative ? On a parfois l’impression qu’on appelle extrême droite ce qui s’appelait droite hier…
Le principal problème, me semble-t-il, est d’abord la variété des critères retenus pour élaborer une définition cohérente : il n’existe guère de consensus scientifique en la matière. Être un nationaliste radical est d’abord un état d’esprit, une vision du monde ainsi qu’une manière d’être, définis par ce qu’Armin Mohler appelait des « images conductrices ». Je suis idéologiquement très éloigné de Mohler mais mon « terrain », depuis 40 ans, me conduit à la même conclusion que lui.
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Sur le point que vous soulevez, un jésuite d’Action française, le R.P. Yves de La Brière, S.J., publie en 1937 une brochure intitulée Nationalisme et objection de conscience. Pour lui, le nationalisme, c’est le souci de la patrie, de l’effort militaire et de l’expansion coloniale. Il donne en exemple de mouvement de droite le Front national, celui qui va de Louis Marin et Pierre Taittinger jusqu’à l’Action française et Darquier, fondé en réaction au Front populaire et que ses adversaires déclarent « fasciste ». Il est vrai que le Manifeste des Croix-de-Feu (1929, donc avant La Rocque) distinguait entre un « bon » fascisme, autoritaire et patriote, et « mauvais » fascisme, intolérant et répressif. Il y avait plus malin. Mais effectivement, et l’aura intellectuelle de Maurras, Barrès, Bainville le prouve, ce qui nous semble « extrême » fait, avant 1945, partie de la grande famille des droites, hormis les plus radicales des ligues et les mouvements de la Collaboration idéologique, qui entendent dépasser le clivage droite-gauche et utilisent à tout bout de champ le terme « révolutionnaire ». Parmi les dirigeants du mouvement Algérie française, mêmes mots : Joseph Ortiz emploie, dans ses souvenirs, les mots « nationalisme » et « révolutionnaire », mais jamais extrême droite.
Le recours par facilité rhétorique à cet anathème signifie-t-il que la gauche a cessé de vouloir comprendre les droites au sens large ?
Ce n’est pas uniquement facilité rhétorique. Quand le racisme biologique, l’antisémitisme, le refus de la démocratie, sont assumés, on est bien dans l’extrémisme. De droite parce que fondé sur des valeurs d’autorité, de hiérarchie, de suprématie ethnique, qui sont celles d’une droite. Pas de toutes. Et de toute manière dans le combat politique, les anathèmes ne servent à rien, les excommunications elles-mêmes ne résolvent aucun différend de doctrine ou de méthode. Comprendre, ce n’est pas acquiescer. Pour un militant, c’est un préalable nécessaire à l’élaboration de l’argumentation et de la riposte. Pour moi qui ne le suis pas, cela signifie décrypter les raisons d’un vote ou d’un engagement, la généalogie
des idées, les mécanismes de production et de diffusion des idéologies.
La gauche a-t-elle renoncé à cela ? Non, pas toute, sans quoi je ne serais pas dans une Fondation qui porte le nom de Jean Jaurès. Par contre, la gauche radicale continue dans le droit fil des excès révolutionnaires, elle s’en réclame même parfois. Elle blanchit ou relativise le communisme et ses crimes. Or une partie de ma belle-famille est née et a vécu dans les zones de relégation soviétiques, avait des parents enfermés au Goulag. J’ai moi-même fait connaissance, à 18 ans, avec Prague sous le joug de Moscou et avec l’enclave de Steinstücken rattachée, à Berlin, à la RFA, où un bus à impériale me permettait de voir les vopos est-allemands et leurs chiens, prêts à tirer sur celui qui ferait défection par dégoût du « socialisme réel ». Je ne pardonne pas cela. Cette gauche radicale désigne comme ennemi tout ce qui refuse ses dogmes, ravive la discorde au sein de la nation. Je déteste son sectarisme et ses oukases. Inutile de dire que je n’ai pas davantage d’estime pour la droite ratapoil qui confond l’ordre et le sergent de ville, et doit me considérer comme un dangereux subversif.
Le qualificatif « extrême droite » recouvre des familles politiques très diverses, parfois incompatibles. Quelles sont-elles ?
Je renvoie à ma note de 2014 pour la Fondation Jean-Jaurès et intitulée « 50 nuances de droite », clin d’œil au dossier passionnant de la revue Éléments, « Les 36 familles de droite » (numéro 94 de février 1999). Les tendances qui m’intéressent le plus intellectuellement sont, outre la Nouvelle droite, la postérité de la Contre-Révolution dans laquelle j’inclus le catholicisme intransigeant. Toutes ces sensibilités sont naturellement incompatibles avec les adeptes du miléisme et les libertariens. Je suis un comparatiste, c’est-à-dire que mon champ d’étude comprend toute l’Europe et les États-Unis. Je voudrais avoir le temps de consacrer des études plus précises à des phénomènes étrangers trop ignorés en France : le carlisme espagnol, le mysticisme de la Garde de Fer, les Birchers américains (John Birch Society) qui, dans mon adolescence, posaient le long de l’autoroute numéro 1 d’immenses panneaux demandant la sortie des États-Unis de l’ONU. En France, j’amasse une grosse bibliothèque de ces publications semi-clandestines parues de fin-1944 à 1948 environ, écrites par des épurés ou des « inciviques » belges qui veulent revisiter l’histoire de la Résistance, plaident pour Vichy (ou pro domo) et jettent les bases de la « droite nationale » des années 50-60.
Aux origines de ce que l’on nomme « extrême droite », il y a la droite contre-révolutionnaire. Que défend ce mouvement ? L’« extrême droite » contemporaine en est-elle héritière d’une quelconque manière ?
Les contre-révolutionnaires « me parlent ». D’abord parce qu’ils rejoignent en bien des points le judaïsme orthodoxe qui réagit négativement face aux Lumières et qui voit le monde comme soumis en tous points à l’autorité divine, comme une « chute » continue, voulue par l’Éternel en expiation de nos fautes, dans une sorte de spirale infernale que peuvent seuls contenir les fidèles du « petit reste ». Ensuite parce que la production théorique de cette famille est indispensable pour comprendre en quoi la Révolution a été une rupture anthropologique et non un simple changement de régime. Une de mes interrogations consiste à savoir si on ne peut pas faire remonter cette tradition, pour partie, à la Sainte Ligue puis à la Contre-Réforme catholique. La postérité actuelle de la Contre-Révolution se trouve pour partie chez les légitimistes, pour partie chez les catholiques intransigeants, nulle part ailleurs, même si j’aimerais entendre Philippe de Villiers sur cette question. Cette école philosophique pose des questions essentielles sur la sacralité du pouvoir et les sources de l’autorité. N’oubliez pas que Le Monde m’a décrit comme un homme « engoncé dans un long manteau noir », sans doute pour suggérer un juif ultra-orthodoxe. C’était un loden… forcément réactionnaire !
L’« extrême droite », c’est une mémoire bien particulière : la Vendée, l’Algérie, etc. Sont-elles encore prégnantes aujourd’hui ?
C’est le sujet de mon prochain livre de me plonger dans ces contre-mémoires nationales dont nous gardons des traces, comme si nous n’en avions pas fini avec nos guerres civiles. Comme je suis d’une famille de l’Ouest, entre Vendée et Côtes-du-Nord, c’est aussi une quête personnelle puisque j’ai un arbre généalogique très précis qui remonte au xviie siècle, mais aucune idée de ceux qui étaient « blancs » et de ceux qui étaient « bleus ».
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Le souvenir de ces mémoires est entretenu, plus ou moins publiquement. Cependant, certains épisodes sont lourds à porter : la mémoire de Drumont, des dirigeants de la Collaboration, des « sans-grade » de celle-ci, ce sont eux qui m’intéressent le plus, celle de l’OAS. Nous avons d’excellents livres sur ces périodes mais mon sujet est : comment vit-on avec cette mémoire, comment l’occulte-t-on ou la transmet-on ? Le problème des sources est fondamental car je suis « de l’autre côté », même si je ne suis pas là pour juger. J’ai vu de mes yeux la tombe de Darnand fleurie le jour anniversaire de son exécution mais qui va m’en parler, quelle famille de milicien va m’expliquer comment et pourquoi on lit encore Rivarol 80 ans après les faits ? Encore une fois, je m’intéresse aux « seconds couteaux », aux traces de cette guerre civile dans les villages et les petites villes, là où les haines sont souvent longues à disparaître.
L’« extrême droite », c’est aussi des héritages familiaux et des réseaux de sociabilité. En voyez-vous encore des traces ?
Oui, mais ces réseaux de sociabilité sont souvent très fermés et les familles ne sont pas toujours expansives. En allant au champ des martyrs d’Avrillé, j’ai visité une chapelle qui vend une très belle plaquette historique, ce qui prouve qu’il existe des visiteurs. Quand je suis passé à Moras, j’ai assez vite su où se trouvait la tombe de Lucien Rebatet, non pas par des admirateurs mais par des villageois. Je sais qu’il existe une association des descendants des Zouaves pontificaux et divers groupes qui perpétuent le souvenir des Chouanneries. Il existe un site internet qui tient un carnet précis des derniers acteurs de l’OAS qui décèdent. Sur la Collaboration politique et militaire, c’est beaucoup plus compliqué parce que le stigmate porte sur plusieurs générations. J’ai encore beaucoup de travail et j’aborde peut-être le sujet trop tard, puisque les protagonistes directs sont morts.
Comment décririez-vous la sensibilité et l’imaginaire d’ « extrême droite » ?
Il n’y a pas de sensibilité partagée par toutes les tendances. Dieu et le Roi, cela n’a pas grand-chose à voir avec ce que pense Jean Mabire quand il s’engage dans la Communauté de jeunesse. L’imaginaire de la fantasy et de Tolkien ne correspond absolument pas à ce que je peux acheter chez Duquesne-Diffusion ou que j’ai trouvé chez les Dominicains d’Avrillé. Pour résumer tout de même : sens de la lignée et de la longue mémoire, patriotisme et mystique du sol comme des ancêtres, aristocratisme (qui n’est pas un fait de naissance), Foi (religieuse, mais Le Fauconnier, le héros de Saint-Loup, est aussi porteur d’une foi, celle de la Race).
Le RN peut-il être honnêtement qualifié de parti d’« extrême droite » ? Et Reconquête ?
Le RN, parti d’extrême droite ? Je préfère droite radicale, c’est le second mot qui est le plus important. Et Reconquête ? Plus radical que le RN (la remigration et la croyance dans la non-assimilabilité des non-Européens en sont des bons marqueurs). Laurent Joly me tient rigueur d’avoir dit (c’était chez « Quotidien », d’où un brin de provocation) que c’était un parti de droite, avant que le thème de la remigration émerge. D’expérience, au bénéfice de l’âge, je maintiens que j’entendais un langage similaire au RPR du début des années 80. Si cela n’avait pas été le cas, je ne l’aurais pas quitté. ? AW et RC




