L’étiquette « extrême droite », en plus d’être péjorative, désigne un ensemble très hétéroclite. Existe-t-il un terme plus pertinent ? Quels sont les différents courants qui la composent ?
Vous évoquez le caractère péjoratif du terme « extrême ». C’est un point à relever et qui vaut pour « extrême gauche ». Le singulier pose aussi problème pour rendre compte d’une nébuleuse où se croisent des monarchistes, des catholiques traditionalistes, des nationalistes révolutionnaires, des nationalistes plébiscitaires, des fascistes, puis des néofascistes dans les années 1970, des solidaristes, etc. Mon objectif à travers ce livre a été de satisfaire à deux impératifs. D’une part, mettre en valeur et en contexte la singularité de chacun de ces courants, tout en m’attachant à raccrocher leur histoire à celle des droites tant il me paraît qu’elle traverse cette dernière à travers deux de ses huit familles politiques identifiées par Gilles Richard que sont le traditionalisme et le nationalisme, différentes mais non sans liens. Lecteur de très longue date de Raoul Girardet, j’ai entrepris à travers ce travail au long cours d’écrire leur histoire, à commencer par celle du nationalisme français.
Vous commencez votre histoire en 1870, période à laquelle le comte de Chambord décline le pouvoir lors de l’affaire du drapeau blanc.
Comment comprendre son refus ?
Il aurait été possible de débuter à la Révolution française pour retracer les origines et les premières décennies du légitimisme. Il existe cependant des travaux importants sur le sujet depuis ceux de René Rémond, à commencer par ceux d’Olivier Tort. Le second montre la naissance et le développement d’une extrême droite historique qui émerge au sein des légitimistes entre 1814 et 1830 et que l’on retrouve en 1870 à travers les chevau-légers, une fraction importante mais non majoritaire des légitimistes. Elle soutient pleinement Chambord. Le refus du drapeau blanc est pour ce dernier une question principielle aussi bien politique (refus des trois couleurs de la Révolution) que religieuse puisque le prétendant entend que la restauration permette le retour à une France monarchique et chrétienne. Providentialiste, Chambord s’en est remis à la volonté divine et n’a eu que faire des calculs politiques. Son échec est un coup terrible porté à la droite contre-révolutionnaire légitimiste.
Quel rôle la crise boulangiste a-t-elle joué dans la reconfiguration des droites sous la iiie République naissante ?
Le boulangisme se déploie à l’origine dans le camp républicain qui voit les opportunistes au pouvoir depuis 1877 en butte aux radicaux. Proche des seconds, le général Boulanger se retrouve au ministère de la Guerre après que les législatives d’octobre 1885 ont été délicates pour les républicains menacés par une Union conservatrice qui fait jeu égal au premier tour avant d’être battue au second par la « discipline républicaine ». Boulanger doit revigorer le camp républicain car il est populaire. Mais il veut être davantage qu’un adjuvant. Il se lance dans une entreprise personnelle en remportant différentes élections partielles et en popularisant son slogan – « Dissolution, révision constituante » – dont la mise en œuvre signifierait la transformation de la République parlementaire en un régime doté d’un exécutif fort que refusent les amis de Ferry. Du côté des monarchistes, on se dit que Boulanger pourrait être un levier pour affaiblir le régime, ce qui lui apporte des financements de ces milieux. Les projets et les soutiens respectifs sont bien différents et Boulanger est incapable de proposer une synthèse. Menacé par les autorités après son succès parisien du 27 janvier 1889, il décide de fuir en Belgique. Cette poussée de fièvre considérée par Bertrand Joly comme aux « origines du populisme » est le second coup, presque fatal, porté aux monarchistes.
Comment l’affaire Dreyfus redéfinit-elle les droites nationalistes ? Ces droites étaient-elles d’ailleurs toutes antisémites ? Et tout l’antisémitisme était-il d’« extrême droite » ?
Le nationalisme doctrinal naît au début des années 1890. Il arrive à maturité chez Barrès à l’heure de l’affaire Dreyfus tandis que Maurras peaufine son « nationalisme intégral » néo-monarchiste. Les différents courants du nationalisme sont marqués par l’antisémitisme qui s’est développé sous l’égide de Drumont, auteur de La France juive et directeur du journal La Libre Parole. L’antisémitisme irrigue donc l’antidreyfusisme de Barrès et de Maurras qui s’en prennent aussi aux soutiens du capitaine au nom de la défense de l’Armée dont l’affaiblissement compromettrait la Revanche face à l’Allemagne.
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Toutes les droites n’étaient pas antisémites puisqu’au sein des droites de gouvernement, Poincaré choisit le camp dreyfusard tandis qu’une partie des monarchistes ne rejoint pas le camp antidreyfusard. Quant à l’antisémitisme, sa présence est attestée aussi à gauche où le juif est associé au capitalisme et à la finance (point de convergence avec le « socialisme national » cher au Barrès de La Cocarde).
Deux figures tutélaires s’imposent en leur sein : Maurice Barrès et Charles Maurras. Qu’est-ce qui se rejoint et se distingue dans leur conception du nationalisme ?
Ces deux amis incarnent le nationalisme français et sa diversité. Député boulangiste à 27 ans, proche de Paul Déroulède et de sa Ligue des Patriotes en 1914, Barrès fut un écrivain très reconnu dont l’œuvre littéraire n’est pas dissociable de son évolution politique qui le voit passer du « culte du Moi » à celui du nous dans Le Roman de l’énergie nationale. Chantre de l’enracinement, Barrès est un tenant du nationalisme plébiscitaire et n’a jamais rejoint Maurras dans son monarchisme et son antidémocratisme. Le projet maurrassien est différent. Nourri de littérature classique et pétri de références à l’Antiquité gréco-romaine, il oppose dès les années 1890 « Barbares et Romans » et se veut le chantre d’une « école romane ». Marqué par le fédéralisme et le Félibrige, Maurras posait les jalons d’un nationalisme intégral débouchant sur le choix de la monarchie, qui n’est pas le fruit d’une fidélité chère aux légitimistes mais celui d’un raisonnement fondé sur l’ « empirisme organisateur » nourri d’Auguste Comte et de Sainte-Beuve.
Qu’est-ce qui fait de l’Action française un acteur si important dans l’histoire des droites nationalistes ?
À l’origine, l’Action française (AF) n’est qu’un groupuscule né de l’affaire Dreyfus et doté d’une petite revue où Barrès est plus apprécié que Maurras. Mais ce dernier, qui aspire à créer une école de pensée, y recrute ses premiers disciples, les convertit à la monarchie et fait prendre à l’AF un ascendant sur les autres forces nationalistes. Un véritable dispositif est mis en place articulé autour d’une ligue (1905), d’un Institut de formation (1906) et d’un journal éponyme (1908). Ce dernier est l’essentiel pour Maurras, d’abord soucieux de la promotion des idées. Le résultat se marque par l’audience des plumes de l’AF (Daudet, Bainville, Valois) et une position de premier plan dans le monde intellectuel au lendemain du premier conflit mondial. Le « parti de l’intelligence » maurrassien concurrence La Nouvelle Revue française. Cette influence culturelle n’a pas son pendant politique puisque le choix de l’AF de participer aux élections de 1919 puis de 1924 se solde par un lourd échec.
Comment expliquer l’effervescence du temps des ligues ? Peut-on parler d’un fascisme à la française ?
On distingue deux vagues durant l’entre-deux-guerres. La première survient en 1924 au lendemain de la victoire du Cartel des gauches et se marque par la montée en puissance des Jeunesses Patriotes (JP) et du Faisceau de Georges Valois, fruit d’une dissidence fasciste de l’AF. Cette première poussée se tarit avec le retour au pouvoir de Poincaré à l’été 1926. La crise et la victoire en 1932 du néo-cartel des gauches provoquent une seconde vague où l’AF et les JP doivent compter avec les Croix-de-Feu et la Solidarité française. Fascistes les ligues ? Assurément pour leurs adversaires de gauche qui leur collent cette étiquette. En réalité, si certaines d’entre elles regardent le Duce avec sympathie (il s’agirait plutôt d’un « mussolinisme »), ces mouvements doivent beaucoup à l’héritage de l’avant 1914 doublé de l’expérience du front qui marque l’organisation de leurs services d’ordre. Les ligues n’ont cependant que peu à voir avec les partis-milices fasciste ou nazi.
Le 6 février 34 fut-il un coup d’État raté des nationalistes ?
Le 6 février ne fut pas un coup d’État raté puisqu’il n’a jamais été préparé par des ligues divisées sur le plan des projets et dont les chefs ont défendu jalousement leur indépendance. Le 6 février fut une émeute sanglante et violemment réprimée (18 morts du côté des civils et un du côté des forces de l’ordre), qui s’inscrit dans le rejet d’une Troisième République éclaboussée par l’affaire Stavisky et la sanction-promotion du préfet de police Jean Chiappe jugé à gauche comme proche des ligues. Elles ont été violemment mises en cause après février, et la question de leur dissolution, décidée par le Front populaire en 1936, est déjà posée. Mais cette crainte des ligues par leurs adversaires ne doit pas masquer l’essentiel : février 34 signifie l’épuisement d’un modèle organisationnel qui pose chez certains dirigeants, de Taittinger à La Rocque, la question d’une transformation des ligues en partis politiques. Ce que réussit le colonel avec le Parti social français (1,2 million de membres).
Arrive la Seconde Guerre mondiale : quelles sont les diverses attitudes des droites nationalistes françaises, et en quelles proportions ? Les droites nationalistes prennent-elles le pouvoir à Vichy ?
Le choix de Vichy fut majoritaire en tenant compte aussi du cas des vichysto-résistants qui, entre 1940 et novembre 1942, ont espéré combattre l’occupant à l’ombre du Maréchal (Armée d’armistice) et cru dans une Révolution nationale espérée depuis l’avant-guerre. Il existe des résistants nationalistes dès 1940 comme Rémy ou le jeune maurrassien Daniel Cordier, futur secrétaire de Jean Moulin, qui privilégient la lutte contre l’occupant et excluent toute possibilité de Révolution nationale sous la botte. Le troisième choix fut celui du collaborationnisme et s’illustre avec les journalistes de Je suis partout, qui ont rompu avec leur antigermanisme maurrassien originel et sont, comme Lucien Rebatet, mus par un philonazisme mâtiné de défense de l’« Europe nouvelle ».
Les droites nationalistes sont présentes à Vichy dans différents lieux de pouvoir, du cabinet civil du Maréchal Pétain jusqu’à différents départements ministériels ou institutions où elles apportent un savoir-faire hérité de l’avant-guerre (éducation, jeunesse, formation des cadres, presse et propagande antimaçonnique et antisémite). Les droites nationalistes n’exercent qu’une partie du pouvoir à Vichy car les chefs de gouvernement (Laval, Flandin, Darlan) ne sont pas issus de leurs rangs tandis qu’elles sont très largement absentes de lieux où les technocrates dominent (ministères économiques).
Pourquoi la guerre d’Algérie occupe-t-elle une telle place dans l’histoire et la mémoire des droites nationalistes ?
On retiendra l’importance, à l’heure de la guerre froide, de l’association entre anticommunisme (lutte contre la subversion) et défense de l’empire au nom du maintien de la puissance française qui touche aussi bien Jeune Nation, les maurrassiens ou le poujadiste Jean-Marie Le Pen. L’engagement sur le terrain combattant (Le Pen, Venner) a compté de même que les combats politiques contre une Quatrième République jugée incapable de défendre l’Empire, de l’Indochine à l’Algérie. En pointe lors du 13 mai à Alger, les droites nationalistes ont été supplantées rapidement par le général de Gaulle et les siens. Le tournant pris par le chef de l’État à partir de 1959 les a fait basculer dans un antigaullisme virulent allant jusqu’à l’engagement dans l’OAS. Le résultat fut un nouvel échec, de nouveaux procès, une incapacité de rebond (Tixier-Vignancour) et une mémoire qui est de nouveau celle des vaincus pour les acteurs de cette histoire. Est-elle aujourd’hui partagée dans les jeunes générations de militants et d’électeurs ? La réponse est moins évidente qu’il y paraît car le contexte et les enjeux sont différents.
Comment expliquer le succès du FN de Jean-Marie Le Pen, qui a remis la droite nationaliste sur la carte politique et en a fait une machine électorale à la puissance inédite ?
Jean-Marie Le Pen a traversé toute cette histoire marquée par le succès électoral (1956 et 1958), des échecs lors des années 1960, une petite « traversée du désert » et un temps de vaches très maigres pendant la première décennie du FN. Il a 56 ans lorsque le FN obtient dix élus aux européennes de 1984 et revient à l’Assemblée nationale en 1986, vingt-quatre ans après l’avoir quittée. On relèvera sa ténacité mais on insistera aussi sur différents éléments de contexte : défaite de 1981 et mécontentement d’une partie des électeurs de droite contre l’ancienne majorité, présence de ministres communistes au gouvernement, écho dans l’opinion des thématiques liées à l’immigration et à la sécurité, et succès du travail d’implantation de Jean-Pierre Stirbois à Dreux en 1983. Le Pen a su rebondir et son premier passage à « L’Heure de vérité » en 1984 a montré chez lui une maîtrise de l’outil télévisuel. Ces succès ont eu la postérité que l’on sait. Là est la nouveauté. 1984 ou 1986 n’ont pas été une flambée comparable aux poussées ligueuses et au poujadisme, mais l’amorce d’une implantation et d’un vote d’adhésion qui s’est affermi au point de permettre à Le Pen de se retrouver en 2002 au second tour de la présidentielle.
Marine Le Pen s’est employée à dédiaboliser le RN. Qu’est-ce qui la relie encore à cette longue histoire du nationalisme français ? Et en quoi s’en distingue-t-elle désormais ?
Si Jean-Marie Le Pen a goûté la provocation, la polémique et même la diabolisation en se qualifiant de « Belzébuth », sa fille a mis en œuvre une « dédiabolisation » qui est considérée par une partie des analystes comme une forme de leurre. Cette question appelle deux constats. Le premier est que le RN s’inscrit dans l’héritage du FN et du nationalisme français, en particulier dans son versant plébiscitaire à travers quelques éléments saillants : un primat affiché de la nation qui croise le thème de la « préférence nationale », une volonté de recours au peuple qui passe par la mise en avant du référendum, une critique des élites en place doublée d’un éloge du peuple qui rattache le RN comme le FN en son temps à un national-populisme dont le boulangisme fut une première expression.
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Second point important, on ne saurait cependant faire de Marine Le Pen le clone de son père ou du RN d’aujourd’hui le simple décalque du FN des années 1970-1980. Les temps ont changé. Marine Le Pen a marqué sa différence sur des questions importantes (l’antisémitisme) en même temps qu’elle écartait les anciennes générations, allant jusqu’à exclure son propre père. Le RN cependant ne s’est jamais livré à un examen approfondi de sa propre histoire qui est aussi, faut-il le rappeler, une affaire de famille.
L’histoire du nationalisme que vous retracez est une affaire de vaincus. Comment expliquer cette impuissance politique ? Quelle part a joué la division, trait qui traverse toute cette histoire ?
C’est effectivement une histoire de vaincus, puisque les droites nationalistes sont défaites aussi bien à l’occasion de crises majeures (affaire Dreyfus, février 1934) que de guerres (second conflit mondial, guerre d’Algérie). Leurs lendemains, marqués d’opprobre et de sanctions judiciaires, ont rendu les redémarrages très difficiles. Cette histoire est aussi marquée du sceau des divisions : désaccords idéologiques, querelles de boutiques, divisions des chefs. Les droites nationalistes n’ont pas le monopole des conflits internes mais elles y ont pris une importance et une forme singulières. La famille nationaliste n’a jamais, à la différence des gauches marxistes, accordé une grande importance à la notion d’organisation. Lorsque l’on parle des « dissidents de l’Action française » (Paul Sérant), il faudrait plutôt parler des dissidents de Maurras, tant c’est d’abord avec lui que s’opèrent les ruptures. La pratique de la multi-appartenance, à différentes ligues par exemple, atteste aussi de cette relation assez lâche des nationalistes à l’organisation. L’exception qui confirme la règle est à rechercher du côté du lieutenant-colonel de La Rocque avec les Croix-de-Feu et le Parti social français qui furent des formations hiérarchisées et structurées avec soin.
Au regard de ce passé, à quel point une victoire de Marine Le Pen serait-elle une révolution ?
La victoire de Marine Le Pen en 2027 serait un tremblement de terre politique. Au-delà de cette éventualité, la situation actuelle marque déjà une rupture sans précédent avec plus d’un siècle d’histoire des droites nationalistes. Jamais leur audience électorale ne s’est inscrite dans la durée ni n’a atteint des niveaux aussi importants. Nous assistons à une véritable nationalisation du vote nationaliste qui réussit à toucher des territoires jusqu’alors rétifs (la France de l’Ouest qui fut déjà peu favorable au boulangisme). Méfions-nous des comparaisons à plus d’un siècle de distance tant la France a changé. Un des paradoxes les plus instructifs de cette histoire est que Paris, qui à partir des années 1900 fut pour longtemps un lieu essentiel d’implantation et de vote nationaliste (songeons à la composition du conseil municipal de 1934 ou au fait que Jean-Marie Le Pen en fut le député) compte aujourd’hui, comme d’ailleurs les métropoles, parmi les lieux où le vote RN est le plus faible. Les temps ont effectivement changé, de même que la géographie et la sociologie électorales.





