« Beaucoup d’hommes, peu de gestes » : cet axiome exposé dans L’Immortalité de Kundera pourrait résumer toute la pensée de Benjamin Chalus, chaudronnier qui a désormais à cœur de défendre son parcours dans un travail de sensibilisation aux métiers de l’acier. « Il va sans dire que l’acier est au cœur de l’industrie, au cœur de notre besoin de souveraineté, et que la France a beaucoup perdu à ce niveau-là. » À l’époque où l’infâme Monique Barbut se compisse de rage dès qu’on brandit le mot « climatiseur », défendre comme le fait Benjamin Chalus la réouverture des mines peut paraître suicidaire, hors-sol. C’est à peu près tout l’inverse : « On en a partout – les Pyrénées, la Bretagne, l’Auvergne. Une entreprise, Imerys, a lancé un projet dans l’Allier avec des réserves considérables de lithium : de quoi produire en batteries l’équivalent de 700 000 véhicules électriques par an. » Que voilà des choses bien dites !
Il faut dire qu’au premier abord, Benjamin Chalus ne correspond pas exactement à l’idée qu’on se fait d’un chaudronnier. Habillé avec une élégance rare, flanqué d’une moustache de dandy, on le croirait plutôt échappé d’un salon littéraire en vogue. On aurait tort de se fier à son apparente sophistication, car ce qui couve dans ses yeux laisse entrevoir quelque chose d’autre : pas tant une sensation de puissance que celle d’un contrôle parfait de son être. De sa parole, bien sûr – Benjamin Chalus pèse chaque mot et semble ne laisser aucune place à l’improvisation dans son discours – mais aussi de ses gestes. Une prestance de corps et d’esprit qui nous rappelle qu’à une époque pas si lointaine, les ouvriers et les artisans étaient détenteurs d’un savoir global, c’était avant l’époque du taylorisme qui a fragmenté les savoirs, partitionné les techniques pour mieux régner. « Avec le taylorisme, on a divisé les tâches, et on a perdu peu à peu l’aspect holistique de la fabrication. On passe de l’ouvrier – celui qui “œuvre”, du mot opus, créer une œuvre – au travailleur, avec toute l’histoire de la lutte des classes, le fordisme, la production de masse. On a créé des travailleurs qui sont par essence remplaçables – et ils le sont de plus en plus, notamment par l’IA. »
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C’est pourquoi réinvestir le « geste » premier, anthropologique, de ces savoir-faire dans les métiers, est la mission première de Benjamin Chalus, son sacerdoce, et elle prend dans son discours une dimension presque votive, en tout cas métaphysique. Il faut dire que le jeune homme, entre deux Olympiades des Métiers (il remporte le prix régional de la soudure en 2015), est également un lecteur infatigable : Jacques Ellul, Thomas Hobbes, Nicolas Berdiaev… sans oublier son inspirateur principal, l’immense Vauban, symbole de ce que fut la France à l’époque où elle se donnait les moyens de rêver : « Ce qui est extraordinaire avec lui, c’est qu’il incarne, avant l’heure, une forme de méritocratie. Ce n’est pas un homme de salon. Quand il rentre à l’armée, il ne choisit pas l’infanterie ou la cavalerie, les métiers en vogue – il choisit ingénieur, considéré comme une voie de garage. » Où sont les Vauban d’aujourd’hui ? « Ils sont partout, confirme Benjamin avec un bel optimisme. Il suffit de leur laisser leur chance, de leur donner la parole… la France comporte encore quelques très belles entreprises, et je ne parle pas de licornes… Dans le bassin d’Ambert, une entreprise qui tissait des câbles est aujourd’hui l’un des leaders mondiaux du câble sous-marin numérique : elle a transposé un savoir-faire séculaire, le tissage. C’est ce type de savoir-faire ancestral qu’il faut ranimer, et dont il faut rappeler la spectaculaire modernité. »
Nous y sommes : le geste chez l’artisan, chez le chaudronnier, c’est-à-dire celui qui transforme et soumet l’acier aux exigences de l’industrie, c’est la matrice de tout, c’est la racine anthropologique des nations : « Chaque artisanat, chaque savoir-faire dépend strictement de son environnement, de sa terre, de sa société à un instant t. À l’heure où la mondialisation voudrait tout engloutir dans un secteur tertiaire désincarné, se souvenir des gestes qui ont fait notre pays, son industrie, sa puissance, cela relève d’une urgence première. » La messe est dite.




