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Extrême-droitisation : mode d’emploi

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Publié le

22 octobre 2026

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© Benjamin Corbiserio

1) Commencez par déplacer la frontière : vous êtes au centre. C’est le principe de départ, il ne se discute pas. Tout déplacement de votre part entraîne donc un déplacement du centre. Votre adversaire reste sur ses positions ? Il se radicalise. Il vous rappelle que vous défendiez les mêmes il y a dix ans ? Vous avez évolué. Lui s’est figé dans une dérive.

2) Ne définissez jamais l’extrême droite : une définition précise risquerait d’exclure des gens dont vous avez besoin. Préférez une catégorie accueillante, extensible, adaptée aux circonstances. Elle doit pouvoir contenir un patriote, un libéral, un plouc, un catholique, un souverainiste même de gauche, et votre ancien collègue depuis son entretien dans un mauvais journal.

3) Remplacez ses arguments par des pathologies : il parle d’immigration ? Une obsession. D’insécurité ? Un fantasme. De transmission ? Une crispation. De souveraineté ? Un repli. Vous venez de transformer quatre sujets politiques en quatre troubles du comportement. Vous pouvez désormais commenter son état plutôt que discuter son propos.

4) Trouvez-lui une mauvaise fréquentation : une photo de groupe, une émission commune, une signature au bas d’une tribune : exploitez chaque contact. Même le voisin de la belle-sœur de votre grand-mère. Il a parlé avec un personnage suspect ? Il le banalise. Il n’est pas d’accord avec lui ? Ils se connaissent donc bien. Il dit qu’il ne l’a jamais rencontré ? Ça veut bien dire qu’il est mal à l’aise, donc coupable. Le combo gagnant, c’est qu’il a lu une fois dans sa vie un bouquin de Renaud Camus, écouté « Répliques » sur France Culture et liké une chronique d’Eugénie Bastié dans Le Figaro. La preuve que c’est un théoricien de l’extrême mega giga droite.

5) Faites parler les morts : votre adversaire a-t-il raison ? Mauvaise question. Quel personnage infréquentable aurait pu prononcer une phrase vaguement semblable entre 1922 et 1944 ? Voilà un travail sérieux. Deux mots communs suffisent. Trois constituent un faisceau d’indices. Au-delà, consultez un documentaire.

Lire aussi : Jean-Yves Camus : « Extrême droite », par-delà l’étiquette

6) Installez un cordon lexical : il faut lui assigner un titre : il n’est pas un historien mais un historien controversé. Ce n’est pas un intellectuel mais un polémiste. S’il est écrivain, vous lui agrafez Drumont ou Rebatet en sous-titre. Ça situe.

7) Lancez des tribunes : bien entendu, vous faites tourner les tribunes. Tout de suite, ça fait son petit effet. Choisissez un média aussi neutre que France Inter, comme Le Monde ou Libé, puis faites la manche de signataires. Il en faut beaucoup, du moins dans le titre : « 400 personnalités alertent… ». Pour les noms, ce qui compte, ce sont les premiers. Faut du bling-bling. C’est facile, contactez les signataires compulsifs : Annie Ernaux, Juliette Binoche, Denis Podalydès et Anna Mouglalis (prévoyez un petit budget pour cette dernière). Faut ajouter un historien ou deux pour faire sérieux, Johann Chapoutot fera sans doute l’affaire. Pour les 395 restants, faites-vous plaisir ! Un cracheur de feu, un thésard sur les poules non binaires, des poètes auto-édités, un mariachi, des sociologues, des profs et j’en passe.

8) Transformez sa modération en circonstance aggravante : il tient des propos outranciers ? Le masque tombe. Il parle calmement ? Il avance masqué. Il corrige une erreur ? Il cherche à se normaliser. Il exclut un militant radical ? Il soigne sa façade. L’absence de preuves devient la preuve que la dissimulation fonctionne. À ce stade, votre méthode est étanche.

9) Confiez le dossier à ses électeurs : si votre adversaire gagne du terrain, ses idées n’y sont pour rien. Ses électeurs sont en colère, déboussolés, manipulés ou tout simplement cons. En plus, ils sont pauvres, édentés, les joues trop rose et blanc comme des culs. S’ils gagnent, votre argument est tout trouvé pour contester la qualité du vote. Mais évitez toutefois de les déclarer tous idiots : vous pourriez avoir besoin de leurs voix au second tour. Parlez plutôt de « souffrance ». C’est du mépris remboursable par la compassion.

10) Reprenez ses propositions en changeant l’emballage : il veut contrôler les frontières : fermeture. Vous voulez les contrôler : maîtrise. Il réclame de l’autorité : tentation autoritaire. Vous en réclamez : retour de l’État. Il défend la nation : nationalisme. Vous la défendez : cohésion républicaine. L’important n’est pas ce qui est proposé, mais la personne habilitée à le proposer.

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