Votre histoire commence non en 1789, mais en 1786, avec l’échec du plan Calonne. En quoi consistait-il ? La Révolution pouvait-elle être évitée ?
La Révolution française commença en réalité à l’été de 1786 lorsque le contrôleur général Alexandre de Calonne proposa à Louis XVI un audacieux plan de réforme de la monarchie. L’objectif était d’en finir avec les privilèges de caste, de rectifier, au moins partiellement, les inégalités fiscales en créant un impôt payable par tous – la subvention territoriale –, de faire disparaître les particularismes provinciaux hérités de l’histoire. Cette réforme, ardemment soutenue par Louis XVI, fut immédiatement bloquée par les deux ordres privilégiés, le clergé et la noblesse. Ce fut ce refus égoïste, lors de l’Assemblée des notables en 1787, et la réaction hostile des parlements, qui précipita la crise finale de l’Ancien Régime. Il y eut dès ce moment des combats violents à Paris et en province, des morts. Certains historiens ont parlé de pré-Révolution : on était déjà de fait dans la Révolution. Il est fort possible que le plan Calonne ait permis de faire l’économie des terribles troubles qui suivirent. Mais d’autres réformes auraient dû suivre, comme celle d’une représentation permanente de la Nation, qui manquait sous l’Ancien Régime.
À l’aube de 1789, vous parlez d’une alliance des contraires – la réaction nobiliaire et la bourgeoisie des Lumières – contre le pouvoir. Quel est l’état du rapport de force politique ? La haute noblesse semble pour vous la principale responsable : pourquoi ?
La coalition de l’ordre du clergé et des trois noblesses – celle d’épée, de robe et de finance –, unis par des liens familiaux (tous les évêques étaient d’origine noble sous Louis XVI), qui faisait front commun contre le pouvoir royal pour l’empêcher de réformer, se trouvait très largement soutenue par l’opinion populaire. C’était évidemment en soi paradoxal, puisque la monarchie se proposait de moderniser le royaume, alors que les castes privilégiées ne rêvaient que de maintenir voire d’accroître les inégalités. En avril 1787, Louis XVI et son ministre Calonne avaient bien tenté d’en appeler au peuple, dans la tradition médiévale d’alliance du roi et du peuple contre les barons, en diffusant assez largement un manifeste soulignant la nécessité de sacrifier de nombreux privilèges pour une plus grande justice sociale. Hélas, l’opinion, aveuglée, séduite par le discours anti-despotique issu des Lumières, avait préféré faire confiance à l’opposition aristocratique plutôt qu’au roi. En décembre 1788, il y eut un moment de bascule : une partie de l’opinion commença à comprendre son erreur lorsque le parlement de Paris refusa la double représentation du tiers état alors que le roi au contraire l’acceptait. Malheureusement, c’était bien tard.
Quelle part la crise économique, sociale et financière a-t-elle jouée dans le déclenchement de la Révolution ?
L’endettement de la France à la veille de la Révolution était gigantesque. L’État vivait au-dessus de ses moyens, avec une dette publique comprise entre 1,25 et 1,9 milliard de livres, un déficit budgétaire de 125 millions pour 475 millions de recettes. Cette situation était largement imputable à la guerre d’Amérique et à la folle politique d’emprunt du ministre Necker. À ceci se sont ajoutées trois autres crises qui ont précipité la fin de l’Ancien Régime : une longue crise politico-idéologique, issue de la volonté de la haute noblesse de prendre sa revanche sur l’absolutisme louis-quatorzien et de retrouver les libertés « féodales » d’antan ; une crise structurelle de cette même noblesse ne parvenant plus à intégrer les couches montantes de la moyenne et haute bourgeoisie, paralysées dans leur ascension sociale ; enfin, une crise économique et sociale particulièrement grave, due au dérèglement climatique des années 1787-1789, responsable de la pénurie frumentaire et des désordres sociaux du printemps de 1789. C’est la conjonction de ces quatre crises qui a déclenché la Révolution, l’endettement étant la cause directe.
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Les états généraux ont-ils été un rendez-vous manqué entre le roi et son peuple ?
C’est indiscutable. Si, dès leur réunion le 5 mai 1789, Louis XVI avait proposé un plan raisonnable de réformes de l’Ancien Régime et des mesures pour lever un impôt payable par tous, y compris les ordres privilégiés, il est probable qu’il aurait été suivi. C’est l’apathie du principal ministre Necker, qui attendait des propositions de l’assemblée, jointe au drame vécu par la famille royale – la mort du jeune dauphin le 5 juin –, qui poussa les 17 et 20 juin les députés des états généraux, membres d’une assemblée purement consultative et ne disposant que d’un mandat impératif, à opérer un coup de force inimaginable en se proclamant Assemblée nationale et en s’emparant des pouvoirs législatif, exécutif, judiciaire et constituant.
Selon vous, la Révolution française se caractérise avant tout par un « déplacement de la souveraineté ». Qu’entendez-vous par là ? Ce déplacement permet-il d’expliquer le processus de radicalisation et la succession de coups d’État qui furent à l’œuvre ?
La grande singularité de la Révolution par rapport à la Glorious Revolution anglaise de 1688 tient au déplacement jusque-là inconnu de la souveraineté, une rupture systémique majeure. Les 17 et 20 juin 1789, on passe en effet de la souveraineté monarchique à la souveraineté nationale. Nous avons peine de nos jours à mesurer l’ampleur de ce bouleversement dans l’équilibre des pouvoirs, tant nous sommes habitués et attachés à la souveraineté nationale. C’était alors d’une audace inouïe, lourde de dangers. À ceci s’est ajoutée l’hubris extravagante des élus du peuple. Ivres de leur force nouvelle et sans limite, saisis d’une arrogance incommensurable, les députés des différentes assemblées se prirent pour des dieux législateurs, croyant pouvoir légiférer sur tout. De là l’effet d’entraînement cataclysmique de deux de leurs principales décisions : la Constitution civile du clergé de 1790 et la déclaration de guerre de 1792, voulue par les Girondins, et, contrairement à ce que répètent les manuels scolaires, redoutée par Louis XVI.
Vous insistez sur l’importance des clubs et associations patriotiques. Quel rôle l’opinion publique a-t-elle joué ?
La campagne pour l’élection des états généraux, avec la réouverture des salons, des sociétés de pensée et des loges maçonniques, fermés en août 1787, créa véritablement un espace politique nouveau, comme on n’en avait jamais vu auparavant, libérant la parole et l’écrit, espace dans lequel s’engouffrèrent libraires, colporteurs, marchands de livres, de placards ou de follicules. Parallèlement, on vit apparaître des clubs, embryons de partis politiques : la Société des Trente d’Adrien Du Port, le club Valois de l’abbé Sieyès et du duc d’Orléans, le Comité des Cent, d’orientation plus aristocratique, ou le Club breton, fondé par Lanjuinais et Le Chapelier, et que rejoindront le duc d’Aiguillon, l’abbé Grégoire, Pétion, Robespierre, Barnave, Sieyès et les frères Lameth. Ce dernier prendra le nom de Club des Jacobins lorsqu’il s’installera dans l’ancien couvent des Dominicains (ou Jacobins) de la rue Saint-Honoré. Tous ces organes ont fortement contribué à structurer et à politiser l’opinion publique.
La Révolution française a-t-elle été l’œuvre d’une minorité parisienne radicalisée ? À quel point l’ensemble de la population, notamment les provinces, lui était-elle favorable ?
Tous les historiens ont perçu le grand décalage existant entre une population parisienne ou celle des faubourgs, plus ou moins engagée dans la voie de la radicalité, et les masses paysannes de la France profonde, qui avaient exprimé dans les cahiers de doléances leur attachement à la couronne, tout en souhaitant des réformes allant dans le sens d’une plus grande justice. Cela dit, il est fort difficile de mesurer l’ampleur de ce décalage, qui perdurera tout au long du xixe siècle, car les situations étaient fort différentes d’une province à l’autre. De plus l’évolution des mentalités fut rapide. C’est seulement en creux que l’on peut lire cette diversité, avec les révoltes fédéralistes, l’insurrection vendéenne ou la chouannerie.
À plusieurs reprises, Louis XVI s’est refusé à reprendre la situation en main, de peur de faire couler le sang. S’est-il illusionné sur les possibilités de conciliation ? A-t-il été trop faible ?
Louis XVI était un homme intelligent, attaché à réformer son royaume. Mais très vite, il se heurta à l’obstruction des ordres privilégiés, eux-mêmes puissamment soutenus par l’opinion publique. Sans doute était-il faible et influençable. Opposé à faire couler le sang, il a longtemps cru que le peuple, prenant conscience de ses erreurs, lui reviendrait spontanément. Il a cherché constamment à s’entendre avec la Révolution, mais c’est elle qui n’a pas voulu de lui.
Vous dites que la rupture, plutôt qu’en 1793, se situe en août 1792, lorsque la Commune insurrectionnelle prend le pouvoir sur l’Assemblée législative. Que s’est-il joué à cette date ?
L’insurrection du 10 août 1792 consacre en effet l’épuisement du mouvement de 1789 et l’échec de la Constitution déséquilibrée, votée par la Constituante en 1791. Elle marque le début d’une seconde Révolution, au centre de laquelle se plaça la Commune insurrectionnelle de Paris, incarnant une autre légitimité qui, au nom du salut public, prétendait se substituer aux élus de la Nation. Quelques milliers de fédérés et de sectionnaires en armes s’arrogèrent ainsi le droit de s’exprimer au nom du peuple tout entier. À la souveraineté nationale, les sans-culottes opposaient la souveraineté populaire et la pratique de la « démocratie totalitaire », selon le mot de Bertrand de Jouvenel et de l’historien israélien Jacob Leib Talmon, dans laquelle il était fort dangereux d’exprimer une opinion dissidente.
La pente terroriste de la Révolution était-elle circonstancielle, ou inscrite dans ses gènes ?
La Terreur n’a pas été un malheureux dérapage, un accident de parcours imposé par la conjoncture extérieure – la fameuse « théorie des circonstances » (la guerre extérieure, la « Patrie en danger », la nécessité d’une doctrine de salut public…) que soutiennent encore certains manuels d’histoire –, mais la manifestation d’une dynamique interne, d’une radicalité propre aux forces populaires soucieuses d’imposer progressivement leur prééminence puis leur dictature, tout en s’affrontant d’ailleurs. Les historiens marxistes Mathiez, Soboul ou Mazauric se sont trompés à cet égard, car la violence terroriste contre les populations, l’usage intensif de la guillotine se sont accrus à mesure que les armées françaises – après de sévères défaites – se mirent à remporter victoire sur victoire.
Quelles sont les différentes étapes de la radicalisation antichrétienne ?
Dès le 28 octobre 1789, l’Assemblée nationale suspendit les vœux monastiques afin de permettre aux réguliers de quitter leur couvent s’ils le souhaitaient. Début novembre, la nationalisation des biens du clergé fut votée. L’objectif était d’éponger la dette, de rééquilibrer le budget de l’État, de salarier les ministres du culte et de couvrir les œuvres caritatives, hospitalières et éducatives de l’Église. En février 1790, animés par un esprit anticlérical mesquin, héritier des Lumières, les députés décidèrent de dissoudre les ordres et congrégations, hors institutions caritatives. Le 12 juillet 1790, ils adoptèrent la Constitution civile du clergé qui remodelait la carte des diocèses et créait une Église indépendante du roi comme de Rome, qui n’intervenaient plus dans la nomination des évêques. À l’égal des autres fonctionnaires de l’État, les évêques et curés devaient être élus par tous les citoyens payant un certain montant d’imposition, qu’ils fussent ou non baptisés. Tous devaient prêter serment « à la Nation, à la Loi et au Roi ». En mars 1791, ce texte fut condamné par Pie VI. Ce fut le schisme. Le clergé refusant le serment fut rapidement persécuté, considéré comme ennemi de la patrie surtout à partir de la déclaration de guerre (avril 1792). En septembre, après la chute de la monarchie, plus de deux cents prêtres furent massacrés dans les prisons par des hordes de tueurs plus ou moins incontrôlées.
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À l’automne de 1793, la radicalisation de la Révolution, qui vota l’inique « loi des suspects », entraîna l’arrestation de plusieurs dizaines de milliers de personnes et l’installation d’une terreur d’État. C’est à ce moment-là que se déroula la destruction des calvaires, des clochers, des autels, des bibles et autres livres religieux, et que les prêtres furent obligés de se marier ou d’adopter un enfant… Les sans-culottes les plus radicaux organisèrent des cérémonies d’abjuration (de 17 000 à 20 000 prêtres s’y prêtèrent) et instituèrent dans les églises des processions sacrilèges ainsi que des fêtes de la « déesse Raison ». À ce moment, la guillotine fonctionnait à plein régime.
Sous le Comité de salut public, vous parlez d’« homme nouveau », d’endoctrinement et de société totalitaire. Quel était l’objectif de ce programme, et comment a-t-il été mis en œuvre ?
Très vite, la Révolution a ressenti le besoin de créer un « homme nouveau », régénéré par un patriotisme conçu comme un absolu indépassable et une liturgie proprement païenne, se substituant à la liturgie catholique. Avant même la formation du Comité de salut public, elle a voulu rassembler le peuple autour de grandioses cérémonies funèbres, transpositions des solennités de l’Ancien Régime : ainsi les enterrements spectaculaires de Le Peletier de Saint-Fargeau, assassiné pour avoir voté la mort du roi, ou de Jean-Paul Marat tué par Charlotte Corday. Le peintre Jacques-Louis David et le dramaturge Marie-Joseph Chénier furent les grands ordonnateurs de ces pompes boursouflées, souvent pathétiques et de mauvais goût.
C’est dans cette perspective qu’il faut placer les premières panthéonisations dans l’ancienne église Sainte-Geneviève – celles de Mirabeau, de Voltaire, de Le Peletier, de Marat, etc. – ou encore la « fête en l’honneur de l’Être suprême » du 7 mai 1794, conçue par Robespierre. Toutes participaient du même objectif : imposer une vision bucolique, rousseauiste, mystique mais également intolérante de l’homme, vision à laquelle nul citoyen ne pouvait échapper sous peine d’être arrêté comme suspect puis de tomber sous le coup de la loi du 22 prairial an II, votée un mois après cette dernière fête, qui élargissait la notion d’ennemis de la Révolution et supprimait tous les droits de la défense.
Dans quel état d’esprit se trouve la France d’après la chute de Robespierre ? Vous parlez d’un renouveau du royalisme et du catholicisme. Faut-il y voir, là encore, une occasion manquée ?
La chute de Robespierre et de sa faction s’accompagna dans à peu près toute la France d’une explosion de joie universelle et d’ivresse populaire. Après des mois d’épouvante, délesté des grandes angoisses de l’arrestation et de la mort, on rendait grâce au Ciel de la paix, de la sécurité et du bonheur retrouvés. « On semblait sortir du tombeau et renaître à la vie », écrivait le conventionnel Thibaudeau. Les théâtres, les salons rouvrirent leurs portes. Une presse libre reparut. Malgré l’échec du débarquement royaliste à Quiberon, les opinions monarchistes commencèrent à se réveiller, de même que le culte catholique. Ils se heurtèrent à la volonté farouche des dirigeants thermidoriens, tous régicides, de se maintenir au pouvoir. S’il faut parler d’une occasion manquée, c’est sans doute à Louis XVIII, en exil, qu’il faut l’attribuer. Son refus obstiné du moindre compromis avec la Révolution, exprimé dans sa déclaration de Vérone (été 1795), retarda de vingt ans la restauration monarchique.
En mettant un terme à la Révolution, Napoléon Bonaparte en a-t-il permis le triomphe ?
Monté par l’abbé Sieyès et Bonaparte, le coup d’État militaire des 18 et 19 brumaire an VIII (9 et 10 novembre 1799) visait d’abord à mettre fin au régime faible et totalement déconsidéré du Directoire, qui n’avait cessé de violer les institutions, de former un gouvernement provisoire et une « commission consulaire exécutive » chargée de proposer au peuple une « constitution raisonnable ». Il ne s’agissait nullement de rompre avec la Révolution, mais au contraire d’en réévaluer et d’en consolider les acquis, sous l’égide d’un gouvernement énergique. Tel était le sens du célèbre discours de Bonaparte de novembre 1800 devant le Conseil d’État : « Nous avons fini le roman de la Révolution : il faut en commencer l’histoire, ne voir que ce qu’il y a de réel et de possible dans l’application des principes et non ce qu’il y a de spéculatif et d’hypothétique. » On le sait, l’incorporation des fruits les plus bénéfiques dans l’ordre nouveau se fit par la mise en place au sein de la société de ce que le Premier consul lui-même appela des « masses de granit », dont la plus importante fut bien entendu le Code civil. Sans cette période de stabilisation que fut le Consulat, la Contre-Révolution aurait très bien pu balayer la plupart des acquis de la Révolution.
Au terme de cette histoire, comment expliquer que la Révolution reste à ce point un mythe indéracinable de l’imaginaire français ?
Un fait est certain : les grands enjeux politiques d’aujourd’hui – pouvoir d’achat, insécurité, immigration de masse, réindustrialisation, impuissance bureaucratique, défis environnementaux, culturels et identitaires… – n’ont aucun rapport avec ce qu’ils étaient à cette époque, alors qu’une bonne partie de l’opinion se complait toujours dans les structures mentales des temps révolutionnaires. On se réfère sans cesse aux postures, à la rhétorique et au narratif révolutionnaires. On parle d’états généraux, de cahiers de doléances, de Bastille à prendre. Les Gilets jaunes qui se prétendaient les héritiers des sans-culottes avaient même installé des guillotines fictives sur certains ronds-points ! C’est en ce sens qu’il faut se guérir du « logiciel » de la Révolution, dont nous sommes intoxiqués, sans pour autant, bien entendu, revenir en arrière.





