Moscou, 1952. Une jeune femme de vingt-cinq ans entre au Bolchoï. Elle s’appelle Galina Vichnevskaïa. Née le 25 octobre 1926, elle devient l’une des plus grandes sopranos soviétiques. Mais, avant cela, elle survit au terrible siège de Léningrad, rencontre la faim, perd des proches, puis chante dans des troupes d’opérette itinérantes ou dans celle de Leningrad. Elle est donc loin d’avoir le parcours classique des artistes du Conservatoire. Pourtant, sans se laisser intimider, elle tente sa chance à un concours national d’audition d’une exigence redoutable, organisé par le Bolchoï. Et là, elle assure tellement, avec son interprétation d’un air d’Aïda et d’une mélodie de Rachmaninov, qu’après trois tours d’audition, elle est admise dans le groupe de formation du Bolchoï, et devient rapidement soliste.
À ce moment-là pour elle, débute un parcours incroyable. Il faut dire que le contexte est favorable car l’URSS aime la musique. Ça, tout le monde le sait. Elle en fait même une véritable affaire d’État. Ce faisant, l’État soviétique investit dans la formation des virtuoses, ouvre des carrières, finance (et contrôle) les conservatoires, orchestres, maisons d’opéra, grandes compagnies de ballet. Et le Bolchoï, pourtant vestige de l’époque des Tsars, devient la vitrine prestigieuse de la promesse communiste. Vitrine de renommée internationale.
Mais tout cela n’est pas gratuit. En URSS, le Parti entend aussi donner le la. Et les compositeurs soviétiques le savent bien. C’est ainsi que, en 1936, après que Staline n’ait pas vraiment apprécié la représentation de Lady Macbeth de Mtsensk de Chostakovitch (il quitte la salle avant la fin), la Pravda descend l’œuvre en flammes sous le titre « Le chaos remplace la musique ». En 1948, rebelote ! Chostakovitch, Prokofiev et Khatchatourian sont accusés de « formalisme ». Derrière ce terme un peu fourre-tout, le pouvoir condamne une musique jugée trop complexe, trop expérimentale ou trop éloignée des exigences idéologiques du régime. Mouais. Toujours est-il que l’on pouvait être un compositeur de génie un jour, et se retrouver prié de revoir sérieusement sa partition le lendemain.
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Dans ce contexte, revenons à Galina. Donc, après son admission au Bolchoï, elle enchaine les succès et les triomphes. Sa Tatiana dans Eugène Onéguine est ovationnée. Chostakovitch lui dédie ses Sept Romances sur des poèmes d’Alexandre Blok, en 1967. Comble de la réussite, en 1955, elle épouse le violoncelliste superstar Mstislav Rostropovitch, puis décroche en 1966 le pompeux titre d’« Artiste du peuple », et empoche même l’Ordre de Lénine au début des années 1970. En vingt-deux ans, elle interprète plus de trente rôles au Bolchoï, rien que ça. Natacha Rostova dans Guerre et Paix de Prokofiev, mais aussi Aïda, Violetta dans La Traviata, Tosca ou encore Madame Butterfly. Bref tous les tubes du répertoire. Et ses succès dépassent largement l’URSS, si bien qu’en 1961 elle fait ses débuts au Metropolitan Opera de New York dans Aïda, puis elle joue à Covent Garden de Londres en 1962, avant d’enthousiasmer la Scala de Milan en 1964.
Mais voilà, c’est sans compter que le pouvoir soviétique peut être un cadeau « à deux effet kiss cool » : s’il ovationne et encourage ses artistes, il prétend aussi choisir à quel moment ils doivent être vus, avec qui ils peuvent chanter et qui ils doivent fréquenter. Et sur ces points, Vechenskaïa ne s’en laisse pas conter.
Ainsi, en 1962, lorsque Benjamin Britten ayant écrit son War Requiem (œuvre consacrée aux morts de la guerre) pour la nouvelle cathédrale de Coventry (reconstruite après les bombardements allemands), a pour projet de réunir une soprano soviétique, un ténor britannique et un baryton allemand, Vichnevskaïa est choisie. Beau projet, sauf que Moscou lui interdit de participer à la création : une Soviétique aux côtés de deux chanteurs occidentaux, dans une œuvre de réconciliation ? Popopop. C’est hors de question. Niet. La ministre soviétique de la Culture y voit une affaire bien trop politique. Et Galina de n’enregistrer l’œuvre que l’année suivante. Ça sent, petit à petit, le roussi.
Mais la rupture définitive de Vichnevskaïa avec le régime se fait plus tard. Avec Rostropovitch, elle accueille Alexandre Soljenitsyne dans leur datcha. Aïe. Comble du comble, en 1970, le violoncelliste prend publiquement la défense du dissident. Et là, la grosse machine soviétique entre en scène. Concerts annulés, tournées entravées, noms écartés : la carrière du couple bat sérieusement de l’aile. Finalement, en 1974, ils quittent l’URSS avec l’autorisation des autorités, et, en 1978, ils sont déchus de leur nationalité. Hier célébrée comme gloire nationale, la cantatrice sent dorénavant le soufre pour le régime.
Elle est d’ailleurs tellement déchue qu’en 1984, une édition soviétique des œuvres de Chostakovitch re-publie les Sept Romances sur des poèmes d’Alexandre Blok, mais sans la dédicace à Vichnevskaïa. Les éditeurs l’ont supprimée de la même manière que Staline faisait effacer les parias des photos.
Bon, l’histoire finit plutôt bien puisque, à la faveur de la Perestroïka, sa nationalité lui est restituée en 1990. Revenue en Russie, elle ouvre même à Moscou, en 2002, un centre de formation lyrique. Elle meurt en 2012 à Moscou. Do svidaniya, Galina.




