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Mathieu Bock-Côté : Les savants du régime en ordre de marche

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Publié le

27 octobre 2026

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À l’approche de 2027, les savants du régime reprennent du service. De Johann Chapoutot à Patrick Boucheron en passant par Hervé Le Bras et Pierre Rosanvallon, les experts universitaires rejouent 1933, détournant la science pour protéger le régime diversitaire du verdict des faits.
© Benjamin de Diesbach

On entendra beaucoup parler de Johann Chapoutot pendant les prochains mois. L’historien du nazisme est censé nous éclairer sur les temps présents. Encore une fois, la bête immonde montrerait le museau, et c’est parce que nous serions historiquement aveugles que nous ne le comprendrions pas. Autrement dit, Chapoutot se promène d’un plateau à l’autre pour nous mettre en garde contre l’extrême droite qui encore une fois, quelques décennies plus tard, menacerait d’emporter notre monde. C’est la théorie du grand retour. Nous aurions déjà vécu ce que nous sommes en train de vivre. Qui jouera le rôle d’Hitler, qui jouera celui de von Papen ? Cela reste à voir. Mais on a compris l’idée. Nous serions en 1933.

Mais une date compte encore plus : 1945. Elle structure la compréhension médiatique et universitaire des temps présents. Dans la presse comme dans les essais qui nous viennent des experts du régime, on nous explique que ce qu’ils appellent l’extrême droite serait de retour pour la première fois à grande échelle depuis 1945. La date de référence suffit à dire ce que nous devrions en penser. Les forces vaincues par la grande croisade démocratique au moment de la Seconde Guerre mondiale seraient de retour. Dans la mesure où l’espace public, dans nos sociétés, serait fondé sur leur censure, il serait démocratiquement légitime de les censurer à nouveau, quitte à décréter, directement ou indirectement, un nouvel état d’exception. On aurait pourtant avantage à expliquer le contexte d’émergence des partis populistes et nationaux-conservateurs autrement, essentiellement en les inscrivant dans le cadre de la grande révolte contre l’immigration massive, qui commence dans les années 1980, et plus encore dans la révolte contre le système mondialiste et le régime diversitaire qui se mettent en place à partir des années 1990. Mais le faire consisterait à les légitimer démocratiquement, ce qui serait évidemment irrecevable.

Si ce système fonctionne aussi bien, et parvient à créer un récit médiatique sous le signe de l’épouvante permanente, c’est qu’il maîtrise un complexe médiatico-universitaire, celui de l’expertise officielle à propos de l’« extrême droite ». Il repose d’abord sur la validation de ce concept, au cœur de la démonologie politique contemporaine. L’homme possédé par l’extrême droite doit être tenu à distance des autres. Il faut le reconduire aux enfers, derrière le cordon sanitaire. Ce sera la tâche du front républicain. Dans ce dispositif, l’expert universitaire est là pour faire tomber les masques. Il doit expliquer aux benêts et autres naïfs qui croiraient que l’« extrême droite » a changé qu’elle n’a pas changé, et ne changera pas, parce qu’elle porte la marque indélébile de la bête. Mais la marque est cachée, dissimulée. Il faut donc l’afficher, l’exposer. Nous sommes dans le registre de la culpabilité ontologique.

Lire aussi : Olivier Dard : « Extrêmes droites », combien de divisions ?

Mais l’expert de l’extrême droite, qu’il soit historien, comme Chapoutot, ou qu’il soit un quidam à diplômes moins connu, mais au statut validé par son appartenance à un institut ou un observatoire, ne pourrait pas grand-chose sans le secours des journalistes spécialistes de l’« extrême droite ». Ceux-là ne se contentent pas de suivre les partis associés à la terrible étiquette. Ils sont aussi dans un rôle de décrypteurs permanents, sur le mode de la mise en garde, et ont pour principale mission de repérer les « brebis galeuses » ayant pour fonction de rappeler que rien n’a vraiment changé. Quitte à falsifier le réel évidemment, car placer au cœur du récit médiatique un candidat anonyme, en lui prêtant souvent des propos qu’il n’a pas tenus, pour ensuite faire tourner tout le système politique autour de lui, consiste à enfermer la vie politique dans un double idéologique médiatiquement surveillé, un faux institutionnalisé qu’on fait passer pour vrai, et dont il ne sera pas permis de sortir.

Ce détournement du savoir universitaire à des fins idéologiques n’est pas réservé à la seule question de la lutte contre l’« extrême droite ». Il remonte au moins aux années 1960, et à la marxisation à grande échelle des sciences sociales, qui avait fait dire à Jules Monnerot qu’il fallait démarxiser l’université. Le savoir universitaire n’est plus un savoir « classique ». Il vise soit à favoriser la bonne administration de la société bureaucratique, en favorisant son emprise sur les différentes relations sociales, en favorisant le déploiement tentaculaire de la technostructure, soit à fournir un savoir idéologique à ceux qui veulent de près ou de loin renverser la société, pour en construire une autre dans la matrice de l’utopie – Pompidou, quant à lui, voyait dans la sociologie une science subversive, ayant pour fonction de dynamiter la société. Sur le fond des choses, il en est encore ainsi. Qui souhaite faire carrière à l’université doit soit produire une recherche utile pour l’État social-technocratique, qui pourra se convertir en savoir gestionnaire, soit radicaliser la critique sociale, généralement en complexifiant la critique du système discriminatoire que serait le monde occidental. C’est ce qui en amène plusieurs à considérer que l’université est aujourd’hui perdue.

Les grandes figures qui se réclament du haut-savoir, aujourd’hui, qu’il s’agisse de Patrick Boucheron, d’Hervé Le Bras ou de Pierre Rosanvallon ne permettent pas d’en douter. Le premier travaille à dissoudre le peuple historique français, en expliquant qu’il n’a jamais existé, qu’il n’a jamais été autre chose qu’un flux insaisissable sur un territoire arbitraire. Il a su retourner l’accusation souvent faite au camp diversitaire, auquel on reproche de déraciner les peuples. Boucheron propose désormais son propre récit historique, et les pouvoirs publics s’en emparent pour le normaliser à grande échelle, comme on l’a vu au moment des Jeux olympiques de 2024. Le deuxième explique que le peuple démographique, ou identitaire, ou encore le peuple de souche, n’a jamais existé non plus. Dès lors, s’il n’existe pas, il ne peut pas être submergé. Il s’agit de décréter l’impossibilité théorique de ce que certains appellent le « grand remplacement ». Pierre Rosanvallon nie quant à lui le peuple démocratique, antérieur à sa construction institutionnelle dans les catégories de la représentation, ou de l’État de droit. Le peuple ne serait qu’une construction institutionnelle. Dès lors, s’il n’existe pas, il ne peut pas être dépossédé non plus. Le populisme n’a donc aucune légitimité : il se réfère à un peuple qui n’existe pas.

On comprend donc que les grands savants, porteurs de la marque universitaire, traités un peu à la manière des théologiens des temps présents, ont pour fonction d’expliquer que ce qui arrive n’arrive pas, que ce qui existe n’existe pas. C’est donc au nom de la science qu’on maintiendra le récit idéologique fondateur du régime diversitaire, et c’est au nom de la lutte contre les fake news et contre la désinformation qu’on fera tout pour mater les dissidents, qui veulent témoigner de l’existence de la réalité. L’institutionnalisation du mensonge est au cœur de tout régime idéocratique, qui veut à tout prix maintenir une utopie désavouée par les faits, et qui est prêt à balayer ceux qui y résistent.

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