Jean Luchaire, Charles de Gaulle, Jean Moulin, un dénommé Henri Marre : l’année 2026 propose un véritable défilé au cinéma de résistants et de collaborationnistes, avec des résultats enviables au box-office, du moins en ce qui concerne les films déjà sortis. 900 000 entrées pour Les Rayons et les ombres, plus de 5 millions pour les deux volets de La Bataille de Gaulle ; le public français souhaite manifestement qu’on lui susurre à l’oreille les petites ou grandes histoires de 39-45, ses héros, ses salauds et ses martyrs. Les années 30 sont dans l’air, comme un aérosol d’ambiance, probablement plus à tort qu’à raison. On guette dans le passé les signes d’un avenir qui n’en prendra jamais les atours. Sur ces entrefaites, le cinéma français creuse le sillon mémoriel et profite de l’aubaine avec des fortunes diverses. Les principaux studios français ont choisi leur poulain qu’ils ont richement doté. Gaumont a déboursé 30 millions d’euros pour Les Rayons et les ombres tandis que Pathé consacrait un budget pharaonique (80 millions) à sa double Bataille de Gaulle. Logiquement sorties en éclaireurs, ces figures de proue sont prudemment suivies cette rentrée par deux coproductions franco-belges, Moulin (sortie le 23 octobre) qui ne démérite pas avec ses 13 millions incluant notamment Studio TF1, et Notre Salut, Prix du scénario à Cannes (sortie le 30 septembre), qu’on prendrait presque pour le Petit Chose (5 millions de budget seulement, avec la participation de France 2). Chacun répond à sa façon à une segmentation des publics qui réserve son lot de surprises.
De Gaulle : le héros patriote
On n’aurait jamais parié il y a deux ans sur un film exaltant la figure de Charles de Gaulle où l’on crie « Vive la France » en mourant. Antonin Baudry a remis à l’honneur le Général dans sa période la plus incontestable, celle où il s’est forgé un destin en symbolisant une idée, la Résistance. Le découpage en deux volets permet un travail d’abord déroutant sur le personnage-titre. Sa première réplique au combat, « Ai-je l’air de débander ? », désacralise le futur chef d’État sur la forme mais pas sur le fond, en soulignant sa rectitude et la poursuite acharnée d’un but. S’imposant à tous comme un chien dans un jeu de quilles, de Gaulle est ce grand échalas raide et un peu grotesque qui parle en saccades, une silhouette de comédie tout naturellement opposée à la rondeur de Winston Churchill. L’opposition des deux renvoie implicitement à Don Quichotte et Sancho Pança, l’idéaliste contre le matérialiste. Dans le premier volet, L’Âge de fer, de Gaulle se met à dos à peu près tout le monde, et sa santé mentale est remise en question à plusieurs reprises. Mais dans le second, J’écris ton nom, sa mue en homme d’État advient insensiblement au fil de scènes où son intransigeance et ses coups de poker l’imposent comme un interlocuteur indiscutable et le visage de la France libre. Ce passage se fait par l’intermédiaire d’un personnage fictif, celui de Blazej (Karim Leklou), qui fait office de serviteur. Avec ses faux airs de Jacques Villeret, il absorbe et prend sur lui le comique, jusque-là attaché à Simon Abkarian dans L‘Âge de fer, avant de disparaître du récit, sa tâche accomplie. Restauré dans son intégrité de futur libérateur, de Gaulle peut, sans plus prêter à sourire, défendre les intérêts nationaux et lutter contre les manœuvres diplomatiques visant à faire de la France un protectorat américain. Cet aspect a particulièrement marqué le public et plusieurs hommes politiques ont vanté le film de Baudry (dont Jean-Luc Mélenchon !). L’attachement à la souveraineté prend tout son sens à la veille d’une élection présidentielle dans un contexte international mouvant. de Gaulle est bien un héros d’aujourd’hui, et son patriotisme apparaît suffisamment synchrone avec les préoccupations du moment. Ajoutons que Baudry a le bon goût de ne pas lorgner vers le cinéma hollywoodien (le découpage des batailles est beaucoup moins épileptique que n’importe quel film US contemporain.)
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Jean Luchaire : le salaud tragique
Autre succès – et ce, en dépit, comme La Bataille de Gaulle, d’une durée conséquente – Les Rayons et les ombres opère sur un tout autre plan que le Baudry, et pas seulement parce que Jean Luchaire est un collaborationniste au passé de pacifiste plutôt à gauche du spectre politique. Là où le de Gaulle de Baudry n’est qu’un homme public, le patron de presse compromis est principalement montré dans sa sphère privée, le film se centrant sur les rapports avec sa fille actrice, Corinne. La grande idée de la direction d’acteurs est de présenter le père et la fille comme un couple lié par un inceste putatif, sinon subliminal. Le vagabondage sexuel de l’un et de l’autre tourne autour de ce point fixe qu’est leur rapport impossible. La tuberculose partagée est la malédiction qui les sort du commun et les rend poreux à l’infamie. Impossible de ne pas penser au couple mère-fils des Damnés de Visconti, où l’inceste se doublait de viol et de meurtre dans les vapeurs délétères du nazisme. En matière de héros, l’épopée militaro-politique du Baudry cède la place chez Giannoli à un drame familial de l’hérédité où la collaboration est la métaphore de la maladie. Ce qui explique la compassion marquée du cinéaste pour les deux personnages, et son insistance sur leur souffrance physique. Le couple maudit est tragique a priori, d’où le passage au second plan des vilénies collaborationnistes du père, sans cesse minorées par le film (notamment la corruption). Une certaine pompe viscontienne est visée par la reconstitution, mais le film tient surtout par la qualité et l’humanité de ses acteurs (Nastya Golubeva Carax, Jean Dujardin et August Diehl). Grand spectacle un peu bancal, Les Rayons et les ombres essaie de conclure avec une touche d’espoir, ce plaidoyer sur les vertus curatives du cinéma, et le possible retour devant les caméras de Corinne, pourtant dégradée après la Libération.
Jean Moulin : le héros esthétique
Si le romanesque politique du Giannoli a su trouver son public, László Nemes ose un film presque fantasmagorique où Moulin apparaît plus comme une idée qu’un être humain (cf. la suppression du prénom dans le titre). Il est amusant de comparer une même scène – Moulin unissant les réseaux de Résistance – présente à la fois dans le Baudry et le Nemes. Là où le premier multiplie les points de vue et parvient en quelques minutes à figurer la tension d’une discussion menant à alliances et retournements, le second se contente d’un zoom avant qui jette les contradicteurs sur le côté pour s’achever sur le visage de Gilles Lellouche. Le Moulin de Nemes est un héros descendu des cieux (le splendide premier plan sur une mer de nuages) qui va s’humaniser pour sa perte. Réalisé et tourné en Hongrie par un Hongrois avec des acteurs locaux dans les rôles secondaires, le film ne se distingue pas dans un premier temps d’un europudding avec de curieux choix formels comme ce son immersif qui semble toujours venir du premier plan. Un résistant fusillé meurt en criant « Vive la France ! », mais contrairement à la même scène chez Baudry, l’acteur a un accent indéterminé. La France est un principe abstrait, la Liberté, Moulin un martyr sculpté dans le malheur, et Barbie (génial Lars Eidinger) l’équivalent d’un démon tentateur. Nemes introduit un personnage fictif, la Comtesse (totalement sabordé par Louise Bourgoin) que Barbie écarte de Moulin après les avoir violemment rapprochés dans une valse-sarabande filmée d’en dessous. La cruauté nazie est de manière générale repoussée aux limites du hors-champ, tandis que les emblèmes de Moulin – chapeau et foulard – sont moins fétichisés que le profil marmoréen de Lellouche. Le film se clôt comme Le Baiser de la femme-araignée (Hector Babenco, 1985) sur une rêverie d’amour et de mort. Le héros, ici, se nourrit, plus encore que de son modèle, d’autres images qui l’ont précédé (Lino Ventura dans L’Armée des ombres, Alain Delon dans Monsieur Klein).
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Henri Marre : l’ancêtre salaud
On a vu que le Luchaire de Giannoli était humain et excusable. Le subalterne collabo d’Emmanuel Marre – son propre aïeul Henri – est filmé sans sympathie aucune, au gré d’improvisations bancales et sans qualité. Après s’être escrimé à rallier Vichy, avoir loué Pétain et prôné la rationalité dans un manifeste auto-édité (Notre Salut, le titre du film), le minable décroche un petit poste au Commissariat de lutte contre le chômage et se laisse porter. Personne ne travaille vraiment, et la secrétaire lunaire qu’il embauche est incapable. Il manque à toutes ces réunions avortées, ces brainstormings pour rien, le Gaston Lagaffe qui réduirait à néant la signature des contrats avec Monsieur de Mesmaeker. Une grande partie du film, l’esprit de sérieux est congédié au profit de ce je-m’en-foutisme à double tranchant qui éclate dans la soirée entre collabos, où tout le monde danse sur « Popcorn », le tube pré-disco. L’incompétence de Vichy, que semble fustiger Marre, retombe comme une malédiction sur son propre film. Seul Emmanuel Salinger, en une scène, semble vraiment camper le ministre du Travail ; Swann Arlaud, d’abord investi tant qu’il cherche à s’imposer, se révèle sur la longueur fade et transparent, comme Sandrine Blancke qui joue son épouse, bien plus marquante dans les lettres à son mari, lues en off dans la première moitié du film. Le passage des « rayons aux ombres », pour rester dans un imaginaire hugolien, est très mal négocié, car à aucun moment le film ne parvient à exprimer le sentiment du danger ou de la déchéance. Vers la fin, un milicien martial apostrophe les vichystes réfugiés dans un théâtre un peu avant la débâcle, mais on ne voit guère à l’écran qu’un intermittent du spectacle qui se chauffe la voix. La pire vilénie commise par l’aïeul est un don de kérosène au ministère de l’Intérieur qui en manquait pour ses rafles de juifs. Apprenant cette compromission, son supérieur catholique lui passe un savon, et il n’est pas innocent que l’acteur soit joué par le propre frère du réalisateur. Après la projection cannoise, Marre marquera les esprits en s’écriant par trois fois : « Plus jamais ça ! ». L’anti-héros collabo, Henri, donne naissance au héros qui zappe Bolloré, Emmanuel, fier d’avoir honte de sa famille, de la France d’hier et de celle d’aujourd’hui. Philippe Muray avait trouvé un nom pour ce symptôme né avec les manifestations anti-Le Pen de 2002 : le « Shame pride ». La seule chose dont Marre devrait pourtant avoir honte, c’est de son film, un bien trop long épisode de The Office qui pèterait plus haut que son cul en se prenant pour La Zone d’intérêt.
Valeurs refuges
Tout film attire les spectateurs qui s’y reconnaissent. L’anti-héros épinglé par son descendant complaira à la petite-bourgeoise narcissique qui lit Johann Chapoutot. Le grand public notamment provincial applaudira les aventures déployées en diptyque du Général, voire les splendeurs et misères d’un père compromis dans la collaboration. Et l’image d’Épinal du plus célèbre résistant mort sous la torture devrait séduire autant les cinéphiles que les amateurs de têtes d’affiche. Les héros et les salauds du passé sont des valeurs refuges, parfois mal négociées, mais qui devraient durer encore un peu de temps.




