Voilà une question qui mérite un examen approfondi.
Doit-on se saisir du séparateur lorsque l’on n’a pas encore mis ses produits sur le tapis roulant ou doit-on attendre que la personne qui vous précède le saisisse et achève son déballage en marquant, par ce geste, qu’elle a tout mis sur le tapis et que le reste ne peut pas lui appartenir (en tout cas qu’elle ne compte pas le régler) ?
Mais marquer ostensiblement la fin de ses produits en posant le séparateur (d’abord simple barre, désormais nantie d’un panneau publicitaire) n’est-ce pas marquer son territoire alors que le tapis roulant est à tous ? Certains voient le geste de poser le séparateur comme la marque mesquine d’un instinct de propriété petit-bourgeois. « Mais pose-la, ta barre, pauvre niaise, si tu crois qu’on a envie de te piquer tes yaourts… ! » peut être ce qui naît dans notre esprit, surtout si le client précédent, énervé par ce qui lui paraît une trop grande proximité de vos boîtes de thon avec ses yaourts, a pris la barre et l’a posée avec affectation, dégageant un petit espace, créant un no man’s land de 20 cm minimum assurant à ses yeux non seulement son droit imprescriptible de manger ses yaourts, sûrement dégueulasses, mais aussi sa zone de confort social. Si en plus la pose de la barre s’accompagne d’une torsion du bassin qui permet au poseur de plonger directement son regard dans le vôtre, il est légitime d’y voir un défi.
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Cela dit, poser soi-même le séparateur au ras des produits qui stationnent devant vous est facilement pris pour un geste d’impatience, une manière de vouloir accélérer le mouvement, un reproche, en un mot, comme si le client précédent était capable d’influer sur la caissière (l’hôte de caisse, pardon) alors qu’il n’y peut mais et que votre séparateur lui fait l’effet d’avoir été poussé dans les reins par un malotru dans la queue au cinéma (ou à la boulangerie, qu’importe le magasin) : c’est clair, vous avez indûment empiété sur son espace-temps le rendant individuellement responsable d’une attente pourtant collectivement subie et acceptée.
La question se pose donc : le séparateur de caisse est utile, c’est indéniable, surtout pour ceux qui enregistrent les produits car le tapis roulant, apparu dans les années 60, les précipite vers eux à une vitesse folle au point que, par mégarde, ils pourraient enregistrer votre thon en plus des yaourts ; mais le séparateur de caisse réveille les plus bas instincts de compétition territoriale. S’il est sans doute nécessaire à la bonne marche du tapis roulant (qualité qui prouve qu’il pactise avec la Machine, donc l’ennemi), s’il est l’occasion d’observer l’apparition d’un savoir-vivre spécifique aux « grandes surfaces », s’il reste un outil dont on peut ne pas se servir et n’est pas une barrière imposée – que nous supporterions sans doute mieux, moutons que nous sommes –, il est surtout le signe tangible de la disparition de la bonhomie qui imprégnait les rapports humains du temps où l’épicerie régnait en maîtresse dans mille et mille villages français. Publicitaire, fils du Progrès, rigide, moche, mesquin, sournois et ambigu, le séparateur de caisse est de gauche.




