Pourquoi avoir écrit ce livre qui expose l’enseignement de l’Église sur la peine de mort ?
À titre personnel, j’ai toujours été opposé à la peine capitale, que je pensais – probablement comme le catholique moyen – incompatible avec ma foi. Mais la lecture de l’ouvrage d’Edward Feser A Catholic Defense Of Capital Punishment m’a ouvert les yeux et m’a fait prendre conscience que le débat était bien plus subtil. J’ai donc voulu écrire un livre pour rendre accessible ce travail aux Français.
Le commandement « Tu ne tueras point » ne suffit-il pas à régler la question en un sens abolitionniste ?
Lorsque Dieu dit : « Tu ne commettras pas de meurtre » (Ex 20,13), il ajoute aussitôt : « Qui frappe un homme à mort sera mis à mort » et « Qui frappe son père ou sa mère sera mis à mort » (Ex 21,12.15). La Bible se contredit-elle ? Non, car, en réalité, l’interdiction de tuer dans la Bible a traditionnellement été comprise comme l’interdiction de tuer injustement, notamment de tuer l’innocent. La Tradition de l’Église a donc toujours reconnu trois exceptions à ce commandement : la légitime défense, la guerre juste et la peine de mort.
Justement, quels sont les fondements de la peine de mort dans la Bible ?
La Bible elle-même commande la peine de mort pour les meurtriers : « Celui qui verse le sang de l’homme, par l’homme son sang sera versé. Car Dieu a fait l’homme à son image » (Gn 9,6). Contrairement aux préceptes de la loi mosaïque (aujourd’hui périmée), ce verset se situe dans le cadre d’une alliance durable (alliance noachique) comportant des commandements divins toujours valables pour l’humanité. Preuve en est : dans le verset suivant (Gn 9,7), Dieu commande : « Soyez féconds et multipliez-vous. »
Le Nouveau Testament confirme lui aussi cette légitimité morale. Saint Jean affirme explicitement : « Si quelqu’un tue par l’épée, il faut qu’il soit tué par l’épée » (Ap 13,10). Saint Paul déclare quant à lui : « Si j’ai commis quelque injustice, ou quelque crime digne de mort, je ne refuse pas de mourir » (Ac 25,11), et enseigne dans son épître aux Romains que « ce n’est pas en vain que [le magistrat] porte l’épée, étant serviteur de Dieu pour exercer la vengeance et punir celui qui fait le mal » (Rm 13,4). Le mot grec utilisé pour épée désigne bien l’instrument utilisé pour la mise à mort.
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Certains objectent que l’Évangile s’opposerait au principe même de la peine de mort puisque Jésus a sauvé la femme adultère de la lapidation. Mais ce passage n’est pas contradictoire avec l’enseignement de saint Paul, car il ne prouve pas que la peine de mort n’est jamais légitime. À la limite, on peut soutenir que Jésus s’oppose à l’application d’une méthode aussi barbare que la lapidation comme mode de mise à mort, ou bien qu’il s’oppose à la peine de mort pour un péché comme l’adultère. Mais s’opposer à ce que l’on tue à coups de pierres une femme repentante pour un crime comme l’adultère n’implique pas que l’on s’oppose à toute forme de peine capitale pour des crimes bien plus atroces (meurtre, terrorisme, crimes contre les enfants).
D’ailleurs, Jésus semble même indiquer qu’il ne remet pas en cause la peine de mort lorsqu’il cite avec approbation le commandement : « Celui qui maudit son père ou sa mère, qu’il soit puni de mort » (Mt 15,4), ou encore lorsqu’il affirme, à propos de ceux qui scandalisent les petits enfants : « Si quelqu’un scandalisait un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu’on suspendît à son cou une meule de moulin et qu’on le jetât au fond de la mer » (Mt 18,6). Enfin, nous avons l’exemple du bon larron sur la croix, qui reconnaît la justesse de sa condamnation : « Pour nous, c’est juste : après ce que nous avons fait, nous avons ce que nous méritons. Mais lui, [Jésus] n’a rien fait de mal » (Lc 23,41). Et Jésus ne le corrige pas lorsqu’il reconnaît mériter son châtiment. Au contraire, il accueille avec bonté le repentir du bon larron, lui annonçant qu’il sera sauvé le jour même, alors que celui-ci accepte sa peine comme une expiation des péchés dont il s’est repenti.
Vous montrez qu’il existe un consensus chez les Pères et les Docteurs de l’Église, ainsi que chez les papes jusqu’à une date récente. Pour quelles raisons sont-ils favorables à la peine de mort ? Que signifie ce consensus pour les catholiques du point de vue doctrinal ?
La raison pour laquelle les Pères et les Docteurs de l’Église ont défendu la peine de mort repose d’abord et avant tout sur la justice rétributive. Les criminels ont gravement offensé la société et il est légitime de leur infliger une punition proportionnée à leur crime pour « compenser », en quelque sorte, cette offense au bien commun. Et parfois, certains crimes sont si graves, si abominables qu’ils peuvent mériter la mort. Évidemment, cela ne signifie pas que les catholiques doivent nécessairement être favorables à l’application concrète de la peine capitale aujourd’hui (question prudentielle), mais cela signifie qu’ils doivent reconnaître, en principe, que la peine de mort n’est pas intrinsèquement immorale et que l’État a le droit de l’appliquer dans certaines circonstances en vertu de la justice rétributive.
Saint Thomas d’Aquin se penche sur les liens entre peine de mort et salut des âmes. La peine de mort, parce qu’elle réduit la durée de la vie et donc les occasions de se convertir, est-elle un obstacle au salut de l’âme des condamnés, ou peut-elle au contraire favoriser leur conversion ?
Pour saint Thomas, « la mort infligée par le juge sert au pécheur, s’il se convertit, à l’expiation de sa faute, et s’il ne se convertit pas, elle met un terme à sa faute, en lui ôtant la possibilité de pécher davantage ». Ainsi, d’après saint Thomas, la peine de mort est, en un sens, bénéfique et salutaire pour les grands criminels s’ils se repentent et l’acceptent comme une punition expiatoire de leurs péchés. Elle favorise l’urgence de la conversion, suscitée par l’imminence de la mort. Au contraire, quelqu’un qui serait condamné à la prison à vie ne ressentirait pas nécessairement cette même « urgence » de conversion.
Vous revenez sur l’existence d’un certain Giovanni Battista Bugatti, bourreau officiel des États pontificaux au XIXe siècle. Qui était-il ? Pouvez-vous nous raconter le rituel d’une exécution ?
Giovanni Battista Bugatti, le bourreau officiel des États pontificaux, était un fervent catholique et un proche ami du pape Pie IX. Il exécuta 516 criminels dans les États pontificaux entre 1796 et 1865, dont la plupart étaient des meurtriers. Les peines étaient appliquées avec l’assentiment du pape et selon un rituel bien réglé, incluant des prières et des exhortations au repentir. Le matin de l’exécution, le pape prononçait une prière spéciale pour le condamné. Dans les heures précédant l’exécution, un ordre particulier de moines veillait aux besoins spirituels du criminel, l’exhortant à la confession et au repentir tant qu’il en était encore temps, et lui administrant les sacrements. Ils le conduisaient ensuite jusqu’au lieu de l’exécution dans une procession solennelle. Des avis affichés dans les églises locales demandaient aux fidèles de prier pour son âme. Pendant l’exécution, les moines tenaient un crucifix devant le condamné, afin que ce soit la dernière chose qu’il voie. Tout était fait pour que le criminel reçoive le châtiment qu’il méritait, tout en lui offrant les meilleures dispositions possibles pour le salut de son âme.
Quels changements ont été introduits par Jean-Paul II dans la doctrine catholique sur la peine capitale ?
Jean-Paul II était personnellement favorable à l’abolition pratique de la peine de mort, mais il reconnaissait que celle-ci n’était pas intrinsèquement immorale, contrairement à l’euthanasie ou à l’avortement. Le Catéchisme de l’Église catholique, paru en 1992 avec son approbation affirme que « l’enseignement traditionnel de l’Église a reconnu le bien fondé du droit et du devoir de l’autorité publique légitime de sévir par des peines proportionnées à la gravité du délit, sans exclure dans des cas d’une extrême gravité la peine de mort.» (n°2267)
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Le pape Benoît XVI s’opposait lui aussi à la peine de mort en pratique, mais reconnaissait que les catholiques de bonne foi pouvaient être en désaccord avec lui et Jean-Paul II. En 2004, alors qu’il était encore cardinal, il affirmait : « Les questions morales n’ont pas toutes le même poids moral que l’avortement ou l’euthanasie. Par exemple, si un catholique était en désaccord avec le Saint-Père sur l’application de la peine capitale ou sur la décision de faire la guerre, il ne serait pas considéré pour cette raison comme indigne de se présenter pour recevoir la sainte communion. L’Église exhorte les autorités civiles à rechercher la paix et non la guerre, et à faire preuve de modération et de miséricorde dans l’application d’une peine aux criminels. Toutefois, il peut être permis de prendre les armes pour repousser un agresseur ou d’avoir recours à la peine capitale. Les catholiques peuvent légitimement avoir des opinions différentes sur la guerre ou la peine de mort, mais en aucun cas sur l’avortement et l’euthanasie. »
La grande bascule a eu lieu avec le pape François. Pour quelles raisons la peine de mort serait-elle mauvaise d’après lui ?
Le pape François a en effet prononcé une condamnation sans réserve de la peine de mort « en toutes circonstances » (Dignitas infinita, n° 34). D’après lui, la peine de mort semble être intrinsèquement immorale puisqu’elle constitue une « mesure inhumaine qui blesse la dignité personnelle, quel que soit son mode opératoire », qu’elle « attente à l’inviolabilité et à la dignité de la personne » et qu’elle est « par elle-même contraire à l’Évangile ».
Il plaide le développement de la doctrine : qu’en pensez-vous ? Ces déclarations engagent-elles son infaillibilité pontificale ?
Le développement doctrinal, tel que défendu par saint John Henry Newman, signifie que la doctrine est approfondie et mieux comprise avec le temps, et non que toute l’Église aurait enseigné une erreur formelle pendant 2 000 ans. Autrement dit, le développement doctrinal n’est pas compatible avec une contradiction formelle.Fort heureusement, François n’a jamais enseigné cette doctrine de manière infaillible, car l’infaillibilité pontificale, au sens strict, s’applique seulement lorsque le pape parle ex cathedra. Il n’est donc pas exclu qu’il ait erré sur ce point.
Le Catéchisme stipule désormais que la « peine de mort est inadmissible car elle attente à l’inviolabilité et à la dignité de la personne ». Peut-on être en désaccord avec le pape et le Catéchisme sur ces questions ?
La question est la suivante?: doit-on vraiment croire que notre Église indéfectible a approuvé une sorte de meurtre contraire au cinquième commandement pendant presque 2 000 ans, jusqu’à ce que la lumière de la vérité illumine enfin l’intellect de François pour venir rectifier l’affaire en 2018 ? Une telle hypothèse n’est pas crédible et remettrait d’ailleurs en cause l’indéfectibilité de l’Église dans son enseignement moral. Le catholique de bonne foi, ne pouvant adhérer à deux propositions contradictoires, se doit d’adhérer à celle qui possède le plus haut degré d’autorité. Or, l’enseignement de l’Écriture sainte, de la Tradition unanime et du magistère constant possède une autorité supérieure à celle d’un enseignement isolé et non infaillible du pape François. Ludwig Ott, théologien catholique, auteur du manuel incontournable Fundamentals of Catholic Dogma, précise?: « En ce qui concerne l’enseignement doctrinal de l’Église, il faut bien noter que toutes les affirmations de l’Autorité enseignante de l’Église sur les questions de foi et de morale ne sont pas infaillibles et, par conséquent, irrévocables. Ne sont infaillibles que celles qui émanent des conciles généraux représentant l’épiscopat tout entier, ainsi que les décisions pontificales ex cathedra… La forme ordinaire et habituelle de l’activité enseignante du pape n’est pas infaillible. Par exception, l’obligation d’un assentiment intérieur peut cesser si un expert compétent, après un examen scientifique renouvelé de tous les fondements, en vient à la conviction positive que la décision repose sur une erreur. »





