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Le peintre Balthus, enterré depuis seize ans, revient en force dans l’actualité. Il fait, depuis début décembre, l’objet d’une vague de pétitions inattendue. Des féministes, dopées par l’affaire Weinstein, exigent le retrait de sa « Thérèse rêvant » exposée au Metropolitan Museum of Art de New York (MET). Elles jugent que l’œuvre véhicule « une image romantique de l’enfant-objet ». Le musée refuse de céder. Puisse-t-il tenir bon.
Il s’agit d’une peinture figurative de taille moyenne. On y voit une très jeune fille. Elle montre ses cuisses et, même, sa culotte. C’est cela, semble-t-il, qui paraît le plus horrible dans la toile de Balthasar Klossowski, dit Balthus, intitulée « Thérèse rêvant ». On peut remarquer qu’il s’agit d’une culotte XXL très éloignée des lingeries modernes. C’est normal, l’œuvre date de 1938. On comprend que la connotation pédophile de cette toile apporte opportunément un surcroît de légitimité à des militantes féministes entendant continuer à surfer sur la vague de l’affaire Weinstein. Au même moment, des affiches pour la rétrospective Egon Schiele comportant des femmes nues, et cette fois-ci tout à fait adultes, sont censurées à Londres. Les cas similaires s’accumulent. Ce dont il est question, semble-t-il, c’est purement et simplement un retour du puritanisme dans les habits d’un certain féminisme. Le MET prend cependant l’affaire très au sérieux, car il a dû se débarrasser, sous la pression, il y a quelques années, d’un autre Balthus – il est vrai plus explicite.
Des culs plein les toiles
Les relations du féminisme et du désir masculin relèvent d’une longue histoire. En réalité, elles sont conflictuelles dès le début. Citons, par exemple, le geste, en 1914, de Mary Richardson, leader des suffragettes en Grande-Bretagne. Considérant l’affluence à la National Gallery devant la « Vénus au miroir » de Velasquez, elle affirme qu’elle n’aime pas « la façon dont les visiteurs masculins regardaient [cette peinture bouche bée toute la journée ». Elle se rend au musée munie d’un hachoir et inflige sept grandes entailles au nu, appliquées méthodiquement des fesses à la nuque. Si les ultra-féministes devaient vandaliser ou censurer toutes les œuvres d’art où l’on a l’occasion de se rincer l’œil, ce serait un gros boulot.
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Depuis le début de son histoire, la peinture fait une large place au nu masculin, au nu féminin et à tout ce qu’on peut en faire. Titien, avec sa Bacchanale des Andriens, met déjà en scène en 1523 une belle partouze avinée. Ce thème devient presque une routine chez Rubens, qui ne dédaigne pas les lolitas pulpeuses. Que dire des nombreux Martyre de sainte Agathe, comme celui de Massimo Stanzione, où l’on se pourlèche de voir le bourreau découper la poitrine d’une jeune beauté ? Au XVIII et au XIXe siècles, des coquineries de Boucher aux cochonneries de Félicien Rops, en passant par les ébats mousseux d’Arnold Böcklin ou de Max Klinger, on ne compte plus les fesses à l’air. Il n’y a d’ailleurs qu’à sortir se promener en ville pour voir sur les façades et les monuments profusion de nus, souvent magnifiques.
Quand la figuration redevient subversive
Bizarrement, c’est le XXe siècle, pourtant censé être celui de l’émancipation, qui représente le moins le corps et le désir. On en a perdu l’habitude, on est devenus trop intellectuel, trop méprisant pour les images, sauf dans des genres plus populaires comme la BD. On s’est résigné à ce que l’art, du moins l’art muséal, ne parle guère de choses terrestres. Vive l’autonomie de l’art ! C’est peut-être pour cela que la première pétitionnaire, dénommée Mia Merrill, est toute surprise et choquée devant le Balthus du MET. Ce genre de réaction a cependant ceci de positif qu’elle montre, s’il en était besoin, toute la force de la peinture figurative. Si Balthus avait livré une composition avec des carrés, triangles et autres parallélépipèdes, personne ne trouverait à redire. Balthus s’identifie au choix de la figuration dans une époque qui n’y est guère favorable. Il est absolument réfractaire à la modernité. Né en 1908 et mort en 2001, sa vie épouse chronologiquement le XXe siècle.
Si Balthus avait livré une composition avec des carrés, triangles et autres parallélépipèdes, personne ne trouverait à redire
Pourtant, il prend soin de préciser : « J’appartiens bien davantage au XIXe siècle ». Élève de Bonnard et proche de Rilke, qui est l’amant de sa mère, Balthus développe une sensibilité singulière. Il ressent de l’incommunicabilité dans les relations humaines. Il représente souvent des scènes de rue où les personnages, surgis de tous côtés, se croisent en s’ignorant. Ce qui permet de se connaître et d’exister, selon Balthus, c’est la sourde interaction du désir. Il se trouve qu’il est attiré par de très jeunes filles. Ça lui vaut des ennuis. Toutefois, il faut lui reconnaître cette sorte de sincérité de nous faire entrer dans son univers mental.
De l’art et du fromage
Ses peintures sont peu nombreuses et certaines peuvent être malhabiles. Cependant, elles ont indiscutablement une place singulière dans leur époque. Balthus appartient à cet autre xxe siècle, celui de la continuité figurative, celui de Lucian Freud et d’Edward Hopper. Il est un minoritaire, un résistant. Cela inspire le respect. Beaucoup de gens restent quand même sensibles à l’objection de pédophilie soulevée par les féministes. Balthus n’aurait-il pas mieux fait de consacrer son talent à d’autres sujets ? La question qui se pose une fois de plus est de savoir si l’on doit faire de la peinture – et de l’art en général – avec de bons sentiments.
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Force est de constater – malheureusement – que beaucoup d’artistes optent volontiers pour les bons sentiments. On ne compte plus ceux qui se disent solidaires de telle et telle cause ou qui veulent préserver ceci ou cela. Ils se raccrochent à des thèmes dans l’air du temps, comme pour augmenter leur cote morale. Ce qui en résulte est ennuyeux, voire relève d’une sorte de propagande assommante. Les ressorts de la peinture sont plus mystérieux que le politiquement correct. Ils ne relèvent pas de prescriptions descendantes. Ils plongent dans les tréfonds de l’âme humaine, et ce n’est pas toujours très jojo, l’âme humaine. En somme, il en est de l’art et de la littérature comme des fromages : ceux qui sentent le plus mauvais sont parfois les meilleurs
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