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De colloques en ouvrages, de chroniques dans Charlie ou Actualité juive en entretiens à la presse internationale, Jean-Yves Camus s’est imposé comme le plus fin connaisseur des droites françaises. Il en connaît tous les acteurs, toutes les tendances, toutes les filiations. Mais lui, qui est-il? Peut-être bien un nouvel Emmanuel Berl. Partie 2.
Votre regard sur les droites, et particulièrement sur ce qu’on appelle l’extrême droite, a évolué depuis Les Droites radicales en France, dont vous êtes le co-auteur, et qui a un quart de siècle. Vous n’employez plus non plus le même ton.
Je n’ai pas le même âge non plus et ai le sentiment d’avoir fait le tour de mon trajet militant sous sa forme antérieure. Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est de regarder, au-delà du phénomène frontiste, l’histoire des droites en général et l’histoire de ses idées. Si l’on pouvait dire un jour que c’était de la philosophie politique, j’en serais très flatté.
L’hypothèse qui m’intéresse désormais est la suivante : est-ce qu’il est inévitable que la matrice des Lumières et de la Révolution française, à l’intérieur de laquelle s’insèrent toujours les droites de gouvernement, continue à être l’horizon indépassable de demain ? Ou ne sommes-nous pas à la fin d’un cycle ? Est-ce que du moins ne vont pas s’exprimer, en dehors de la marginalité, des droites qui sortiront du cadre conceptuel issu de la Révolution française et des Lumières?
Cela induit deux questions fondamentales. La première est de savoir si le cycle du progrès est indéfini. Peut-être que l’histoire est autre chose qu’un trajet continu entre le commencement et l’époque – qui doit évidemment être glorieuse et apporter le bonheur pour tous – où le progrès et la technique assureront à l’homme une domination totale sur la nature, accroîtra encore le niveau de vie de chacun et aboutira à une société nécessairement harmonieuse.
Je ne suis pas convaincu que le cycle du progrès soit indéfini. Je ne suis pas convaincu d’ailleurs qu’il faille qu’il le soit, si le progrès consiste à accumuler et se substituer au Créateur.
La seconde question porte sur la nation. Allons-nous en rester au consensus qui prévaut, y compris à droite, sur une citoyenneté contractuelle fondée sur l’adhésion à des valeurs – qui ont par définition un contenu abstrait auquel on peut adhérer par un acte de volonté – ou allons-nous voir émerger une droite qui défend une identité fondée sur la culture, l’hérédité, le territoire ?
Un faisceau d’indices laisse en effet penser – je n’ose vous dire « espérer » – que cette hypothèse n’est pas exclue.
Dans cette hypothèse, cette droite identitaire aura à se confronter à un mur: le fait qu’il est illusoire de penser qu’on « démondialisera ». Donc qu’il n’y aura plus de flux migratoires. On peut les réguler, pas les arrêter. La question majeure est de savoir comment susciter, chez ceux qui sont là et chez ceux qui viendront, une adhésion réelle, non seulement à des valeurs, mais aussi à ce qui fait la substance, l’histoire, la moelle de ce pays. Cela ne peut se faire que sur le long, voire sur le très long terme. C’est la question fondamentale de la pérennité de la France.
C’est une sorte de pari de Pascal…
C’est une sorte de pari de Pascal.
Que personnellement je ne ferai pas, parce que si on le perd, on est morts.
Le problème que pose l’option inverse, c’est que la mondialisation n’est pas uniquement le fruit d’une volonté politique, il y a également un facteur essentiel qui est l’évolution de la technique.
Lorsque mon père est allé aux JO de Melbourne en 1956 – il appartenait à l’équipe de France d’athlétisme – il a mis trois jours. Aujourd’hui, on met 22 heures avec des vols directs. Je le regrette mais c’est ainsi: il n’y a plus rien aujourd’hui qui soit vraiment extérieur au monde.
Il y a incontestablement un lien entre un peuple et la culture qu’il produit. Et je n’ai aucune intention de voir ma culture et mon pays disparaître Jean-Yves Camus
Certes mais une autre question est: y a-t-il un lien entre les peuples et la civilisation qu’ils produisent? Si la réponse est oui, en faisant votre pari, on accepte de facto et le Grand Remplacement, et le changement de civilisation.
Il y a incontestablement un lien entre un peuple et la culture qu’il produit. Et je n’ai aucune intention de voir ma culture et mon pays disparaître. Mais il me semble possible d’agglomérer des gens dont les racines sont ailleurs. Ainsi le judaïsme n’est pas né en Europe mais au Moyen- Orient. Et pourtant il participe pleinement de la culture européenne. Comment? Parce qu’il admet qu’il est minoritaire. Qu’il prend l’Europe, et la France, telles qu’elles sont. A ces conditions, sur la durée, je pense qu’il est possible de s’agglomérer à un projet civilisationnel tout en conservant quelque chose qui est de l’ordre de la différence individuelle et collective. À ces conditions seulement, et les juifs qui les refusent ont tort eux aussi.
On ne parle pas ici des masses qui attendent à nos frontières ou les ont déjà franchies…
Le pari est: pourquoi le même phénomène ne serait-il pas possible ? A mon avis, pour que la réussite de mon pari soit assurée, il y a quelque chose de plus mobilisateur que de parler de Grand Remplacement, c’est d’augmenter la vitalité de ceux qui voient les autres arriver, nous donc. Parce qu’une chose est certaine : vous ne pouvez pas demander à des gens de s’intégrer ou de s’assimiler à quelque chose que vous-même ne connaissez plus et que vous ne défendez pas!
Si nous sommes fermes sur les termes du contrat et si nous acceptons de porter la conscience historique de ce qu’est la France, si nous acceptons, osons le mot, de porter cette longue mémoire, nous offrirons au minimum le spectacle de gens qui sont porteurs de valeurs et qui sont majoritaires sur celles-ci. Donnons à ceux qui arrivent l’envie d’adhérer non pas à ce que nous disons mais à ce que nous sommes.
Il est bien évident que demander à de nouveaux Français de se convertir pour rentrer dans des églises vides ou d’adopter les valeurs d’une République qui n’est que coupable, qui n’est que meurtrière, qui n’est que génocidaire, qui n’est qu’oppressive, là ce n’est plus un pari pascalien, c’est un suicide.
Je fais le pari, qui est un pari vécu dont j’admets qu’il est risqué, qu’on peut avoir avec la France un certain nombre de contentieux historiques – les juifs et la France en ont et ils ne remontent pas à 1940 – et, à un moment donné, dépasser toute cette acrimonie qui fait qu’on ne se sent pas participer du destin collectif.
Lire aussi : Qu’est ce que la Droite par Chantal Delsol
Alors qu’est-ce qui vous inquiète prioritairement aujourd’hui ?
On peut emprunter le mot à Alain de Benoist: l’hégémonie de la Forme Capital. Tout a désormais une valeur, y compris l’individu, dont l’obsolescence est à l’image de celle des objets. Je ne veux pas dire qu’elle est aussi programmée que celle des imprimantes mais on y arrivera peut-être.
C’est un des grands problèmes de la droite comme de la gauche : il n’y a plus beaucoup de projet collectif ni de projection dans l’avenir parce qu’on part du principe, à mon avis faux, que l’avenir sera encore meilleur que le présent: posséder plus d’argent, plus d’objets, être plus « performants ». Nous n’avons plus ni limites collectives, ni rêves.
Ce qui me fait peur, c’est le moment où la maîtrise de la technique sera devenue telle que le profit dictera comment sculpter la matière première qu’est l’homme pour en faire ce dont le capital a besoin. D’où, en plus de raisons personnelles, mon extrême méfiance envers toute tentation hygiéniste, eugéniste et transhumaniste.
Ce qui me fait peur aussi, c’est la violence des rapports individuels, la guerre de tous contre tous. C’est le fait qu’on n’arrive plus à traiter celui avec lequel on est absolument en dé- saccord sur le plan politique comme un concitoyen qui a le droit d’être entendu et avec qui on a le droit – le devoir même – de débattre sans le rejeter dans les ténèbres extérieurs ni lui interdire de prendre la parole.
Ce qui n’est pas votre cas…
En 1940, quand mon beau-père est passé de Strasbourg au département de l’Indre, il s’est trouvé être l’élève, en classe de philo, de Louis Jugnet, un philosophe catholique qu’aujourd’hui on qualifierait de traditionaliste et qui était plus pré- cisément thomiste et maurrassien. C’est d’ailleurs Louis Jugnet qui lui a fait lire le Nouveau Testament, qu’il n’avait jamais ouvert. Quand on travaille ensuite dans une revue comme Esprit, c’est vrai que ce n’est pas mal d’avoir lu à la fois l’Ancien Testament et le Nouveau !
Mais surtout, il aurait très bien pu le dénoncer, ainsi que les autres gamins juifs qu’il avait dans sa classe ; il ne l’a pas fait. Il était dans la situation d’autorité qui le plaçait dans la condition du salaud potentiel: il ne l’a pas été. Il y a grande nécessité d’y regarder à deux fois avant d’émettre des jugements définitifs.
Lire la partie 1
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