Qu’est-ce que la Droite ?

Qu’est-ce que la droite ? Une posture devant l’existence, prudente et réaliste, née de la foi en une condition humaine et en une condition culturelle.

 

Les ouvrages et même les articles concernant la définition de la « droite » sont extraordinairement rares, alors que nombre de textes, et des plus talentueux, posent la question de la définition ou de la redéfinition de la « gauche », de ses avatars et de son destin. Cette différence est bien simple à comprendre : se dire de droite était, il y a encore vingt ans et même moins, une honte en France, car cela renvoyait à une identification au pétainisme.

Ici, la période de Vichy puis les événements de la guerre d’Algérie ont littéralement évincé, non pas la droite elle-même comme les élections le montrent depuis cinquante ans, mais la conscience de droite, son concept et sa légitimité. Autrement dit, et les choses changent seulement depuis quelques années, pendant longtemps, on pouvait voter à droite et être de droite, mais sans justifier clairement cette appartenance.

La complexité des notions est donc amplifiée par l’ignorance (dûe au vide de la critique), les amalgames historiques, et aggravée par l’impossibilité de classer le président français qui a marqué la seconde moitié du siècle : le Général de Gaulle, dont la pensée était d’origine maurassienne donc clairement de droite, a-t-il été un homme politique de droite ou de gauche ? La réponse n’est pas claire, non seulement si l’on regarde objectivement sa politique (gouvernement avec le parti communiste, nationalisations massives, planification), mais si l’on considère sa volonté permanente de se situer au-delà des clivages traditionnels.

On peut dire que le parti qui détient actuellement les pouvoirs en France est un parti bonapartiste, mais le bonapartisme n’est ni de droite ni de gauche, c’est un mode de gouvernement autoritaire (ici de type républicain et technocratique), et l’autoritarisme n’a pas de patrie idéologique.

 

Légende instrumentale

 

Comment décrire la droite d’un point de vue philosophique ? Ce n’est possible que par rapport à la gauche, car ces notions sont forcément relatives l’une à l’autre, outre que leur relation change dans le temps et dans l’espace. Dans le temps, par exemple, la droite ne se définit pas de la même manière quand elle se trouve face au socialo-communisme, et quand elle se trouve comme aujourd’hui face à un socialisme devenu social-démocrate.

Il existe une droite égoïste qui ne pense qu’à ses intérêts particuliers, comme il existe une gauche-caviar qui ne pense qu’à faire la morale aux autres sans se l’appliquer à elle-même

Dans l’espace, par exemple, la droite américaine se définit, face aux libéraux de gauche, comme conservatrice : tandis que la droite française, face à des socialistes centralisateurs et providentialistes, se définit davantage comme libérale (au sens de Tocqueville et non au sens de Hayek). Les variations apparaissent d’autant plus grandes si l’on regarde les différences de mentalité entre les pays occidentaux : Tony Blair, qui est de gauche en Angleterre, s’avère largement plus à droite que la droite française…

Faisons d’abord un sort aux acceptions polémiques et idéologiques. Il est de bon ton de prétendre que la gauche vise le bien commun, la solidarité sociale, tandis que la droite est dominée par les intérêts égoïstes. Il s’agit là d’une légende instrumentale qu’un peu d’histoire sociale du XIXe et du XXe siècles suffit à liquider. En réalité, il existe une droite égoïste qui ne pense qu’à ses intérêts particuliers, comme il existe une gauche-caviar qui ne pense qu’à faire la morale aux autres sans se l’appliquer à elle-même.

Si la distinction était si simple, il n’y aurait là qu’une distinction morale et non politique. Lorsque dans un débat un adversaire dit à l’autre « la différence entre nous, c’est que je veux le bien et vous le mal », alors on ne peut plus affirmer qu’il s’agit d’un débat, et les soi-disant arguments sont plutôt des invectives. Nos lecteurs recherchent un dialogue constructif et sérieux, non pas une politique de préau.

 

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Par où commencer ? Par l’essentiel, dont tout le reste suit : l’anthropologie. Ce qui distingue la droite de la gauche, c’est la manière de décrire cet homme dont tout le monde veut le bien. Naturellement, tous tomberont d’accord pour dire que l’homme a besoin de subsistance matérielle, de paix, de liberté, de solidarité, de la reconnaissance des autres. Mais chaque anthropologie hiérarchise ces besoins et c’est dans cette hiérarchie qu’apparaissent les différences.

 C’est bien dans les réponses à la question essentielle : qu’est-ce que l’homme ? que notre clivage se dessine. Et plus précisément, dans les réponses aux questions que nous nous posons tous quand il s’agit de politique : comment rendre la société meilleure et plus juste ? D’où vient le mal qui se décline en misère, injustice, oppression ? Que doivent faire les gouvernants pour que les humains soient plus heureux ?

La première affirmation anthropologique autour de laquelle se définit la droite par rapport à la gauche, est celle que pointait Léo Moulin. La droite, disait-il de façon plus imagée que théologique (Léo Moulin était agnostique), croit au péché originel. La gauche, non. Qu’est-ce que cela signifie ? Être de droite, c’est croire, comme Aristote ou comme l’Europe chrétienne, que l’homme entretient dans sa fibre le mal avec le bien, et qu’il convient donc de prendre garde aux perversions possibles des mesures politiques même quand elles sont excellentes (par exemple, dit Aristote, même le gouvernant le plus sage sera tenté d’abuser du pouvoir. Auquel fait écho Montesquieu : « le pouvoir rend fou, etc. »), et de ne pas partir du principe que débarrassé des structures mauvaises, l’homme redeviendrait bon.

 Ce que pense la gauche, que Léo Moulin fait remonter à Pélage, moine breton du Ve siècle qui pensait que le libre arbitre de l’homme peut effacer les effets du péché, supposant ainsi que la faute originelle n’est pas une fatalité. L’hérésie du pélagianisme, dont il ne fallut pas moins de quatre conciles pour condamner les thèses, représentait le prodrome du courant qui, de Rousseau à Marx et Engels, historicise l’apparition du mal et par conséquent affirme sa possible éradication. Si le Mal est apparu avec la propriété privée (Rousseau), avec le mariage (Engels), avec les classes sociales (Marx), alors il est possible de l’éradiquer en éradiquant ces structures.

Le socialisme n’imaginait pas que l’homme put avoir quelques caractères bien à lui, en dehors de ceux que les gouvernants et les moralistes voudraient lui conférer de l’extérieur

La droite croit au contraire que l’homme par nature n’est jamais porté instinctivement au bien commun, qu’il est aussi égoïste que désireux de solidarité, et que sans profit personnel il ne travaillera guère. L’homme s’aime soi-même, et il aime ses œuvres, qui le poursuivent et le déploient. Sans propriété privée, par exemple, il devient passif et indifférent. Il s’agit donc d’organiser une société où même les intérêts égoïstes suscitent de la solidarité.

Il est vrai que la société qui valorise le profit privé a été capable de fournir à tous, ou à presque tous, une vie plus décente, à partir de la prise en compte des intérêts individuels. Ce que les socialistes ne lui pardonnent pas : comment la « démocratie de marché » a-t-elle pu servir le bien commun en partant d’intentions si douteuses, alors que le socialisme réel, nourri d’intentions si pures, fabriquait partout du malheur à la chaîne ? Le destin est-il injuste ? Non : simplement le socialisme n’imaginait pas que l’homme put avoir quelques caractères bien à lui, en dehors de ceux que les gouvernants et les moralistes voudraient lui conférer de l’extérieur.

 

Où sont les limites ?

 

Sous cette acception, la droite inscrit l’homme dans une « nature » imprégnée par le mal, tandis que la gauche voit l’homme comme une créature indé- terminée, capable de devenir ce qu’elle veut, ainsi que l’affirme Sartre sur les traces anciennes de Pic de la Mirandole. Il faut immédiatement ajouter que la franche opposition entre ces deux visions anthropologiques s’est considérablement atténuée depuis quelques vingt ans, chacune des deux ayant fait un pas vers l’autre sous la pression de la réalité historico-sociale.

La croyance selon laquelle des structures sociales inédites sauraient fabriquer un « homme nouveau » (thèse de Marx, mais aussi de Tchernychevsky qui eut tant d’influence sur Lénine), débarrassé de ses perversions et vivant à la fois en osmose et en liberté avec ses congénères, a été abandonnée par la gauche, si l’on excepte une petite frange de gauchistes résiduels (surtout français). En même temps, la croyance selon laquelle une « nature » immuable gouvernerait le destin humain, a été largement abandonnée par la droite, en dehors d’une petite fraction sans réelle influence.

 

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Et cependant, alors qu’une sorte de sagesse due aux excès évidents des deux visions a atténué leurs différences, celles-ci se repositionnent autour du même clivage, quoique de façon plus modérée. Si plus personne ou presque ne croit en une « nature » immuable ni, à l’inverse, en la possibilité de la tabula rasa, c’est autour de la stabilité plus ou moins grande de la condition humaine que le clivage se déploie. Il ne s’agit pas de savoir si l’on peut nier ou non le « péché originel », mais de savoir jusqu’où nous pouvons alléger l’homme de son fardeau terrestre sans le faire déchoir de son humanité même.

Car si nous pouvons tout (par exemple transformer un homme en femme ou fabriquer des clones), nous savons bien que nous ne pouvons pas tout impunément. Et c’est sur ce terme impunément que les opinions divergent : jusqu’où pouvons-nous aller dans la transformation de notre monde, transformation qui vise à le rendre plus habitable ? Ou encore : où sont les limites ? Faut-il avancer le plus loin possible jusqu’à ce que les limites se dévoilent à nos yeux à travers les excès des conséquences ? Faut-il au contraire avancer à petits pas, afin d’éviter ces excès ? Jusqu’où Prométhée peut-il aller ?

Pour répondre à cette question, la gauche aura tendance à tenter toutes les expériences, tandis que la droite aura tendance à refuser d’emblée certaines expériences en se fondant sur son idée de la condition humaine. Je voudrais ici distinguer deux points : la droite croit en l’existence d’une condition humaine, d’une part, et d’une condition culturelle, d’autre part.

L’autonomie du sujet représente la valeur centrale de la culture occidentale 

En ce qui concerne le premier point, la droite est convaincue que l’homme ne peut pas être « libéré » de ses paradoxes qui sont par exemple le désir d’éternité dans la connaissance même de l’inéluctabilité de sa mort, ou encore le besoin insatiable au sein même de la rareté inhérente au monde fini, ou encore le désir de bien à travers la tentation irréductible du mal, ou encore le désir de liberté conjugué au besoin d’autorité qui lui est contraire.

Autrement dit, la droite pense qu’aucune société humaine ne peut évincer la religion, se passer de l’économie, s’évader en-deçà du bien et du mal comme l’aurait voulu Rousseau ou au-delà du bien et du mal comme le voulait Nietzsche, ou encore supprimer la politique comme l’espéraient au XIXe siècle à la fois les libéraux et les marxistes. Elle pense que ce sont là des paradoxes structurants auxquels il nous faudra toujours tenter de ré- pondre, différemment à chaque époque de l’histoire, de façon toujours malhabile et imparfaite, car ils constituent l’essence de la condition tragique de l’homme, que seul l’orgueil de l’Ange peut vouloir dépasser.

Ce qu’il s’agit de conserver, ce n’est pas telle ou telle institution ou tradition, mais la fibre même de la condition humaine : ou plutôt, il s’agit de l’accepter, car elle se conserve toute seule, puisque tous ceux qui tentent de l’effacer ne font que la rendre plus visible à travers ses excès parfois monstrueux. C’est parce qu’elle croit en l’existence de la condition humaine que la droite est plus sensible que la gauche à la dette que nous avons envers la tradition – si l’on part de la certitude que l’homme n’est pas de la cire molle à remodeler à chaque époque, il est toujours intéressant de regarder comment nos prédécesseurs ont répondu aux paradoxes irréductibles.  

 

Autonomie du sujet comme valeur centrale

 

Le second point est tout aussi important que le premier, même s’il semble concerner des domaines plus superficiels. Un esprit de droite voudra par exemple défendre la famille « traditionnelle » et se méfiera des formes nouvelles et inattendues de familles dites « recomposées ». Ou encore, il défendra la propriété privée. Pourquoi ?

L’histoire et la géographie nous montrent à l’évidence qu’il ne s’agit là en aucun cas de formes anthropologiques immuables : bien des sociétés africaines ignorent la famille structurée par un père et une mère, et nombre de sociétés traditionnelles de par le monde vivent dans des systèmes de propriété collective. Ces sociétés n’en sont pas malheureuses. Mais la droite insiste sur le fait que l’autonomie du sujet se développe dans certaines structures, dont la famille dotée d’un père stable, ou la propriété privée.

 

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Or l’autonomie du sujet représente la valeur centrale de la culture occidentale : on pourrait donc supprimer la famille traditionnelle ou la propriété privée, mais en supprimant en même temps la liberté et la responsabilité individuelles. Ou si l’on veut : alors que la gauche voudrait tout avoir et tout concilier (la passion du bien commun et l’individualisme, la société des réseaux et la responsabilité individuelle), la droite accepte d’emblée de payer tribut à ce qu’elle considère comme la cohérence du réel.

Lorsque la gauche a tendance à affirmer que toute inégalité est injuste, et s’indigne des hiérarchies sociales, la droite lui rétorque que les seules sociétés égalitaires de l’histoire sont les sociétés despotiques, où l’État est tout (argument que Proudhon, Bakounine et Hertzen opposaient déjà à Marx). Autrement dit, la droite re – proche à la gauche de ne pas accepter les cohérences de la culture commune : par exemple, si l’on valorise la personne et le sujet, il faut accepter la responsabilité personnelle et donc les inégalités méritées.

 Ici encore la droite croit que tout n’est pas possible : autre exemple, nous ne pouvons pas à la fois adopter les sagesses orientales à la place du christianisme déchu, et continuer à défendre la valeur de l’homme comme sujet individuel, car cela est contradictoire.

C’est plutôt le libéralisme qui serait tenté par le cynisme, et la droite, comme on l’a dit plus haut, se définit davantage par le conservatisme que par le libéralisme.

Cette relation à la réalité et à l’anthropologie, marquant la différence à mon avis essentielle entre la droite et la gauche, induit par voie de conséquence une autre différence que je voudrais évoquer maintenant : alors que la droite s’intéresse largement au particulier, à la gauche c’est davantage l’universel qui importe. La dialectique entre le particulier et l’universel exprime une question qui se pose aux sociétés humaines dès qu’elles prennent un minimum de distance face à elles-mêmes. Les hommes des sociétés les plus primitives ne connaissent que le particulier, aussi se nomment-ils généralement « les Hommes », sous-entendant qu’ils représentent la seule espèce véritablement humaine sur la planète. La pensée et l’expression de l’universel correspond à une élévation du regard : en Europe, lorsque Socrate et Diogène se disent « citoyens du monde », et plus tard, lorsque saint Paul fonde de façon indélébile l’unité de l’espèce humaine. La gauche, conformément à ses vues sur le Progrès et sur le déploiement indéfini des Lumières, a tendance à penser que l’histoire humaine serait un processus sous forme de passage lent et discontinu du particulier à l’universel, pour finalement ne plus s’attacher qu’à ce dernier.

Par exemple les multiples thèses actuelles sur l’émergence possible d’un gouvernement mondial – lorsque l’économie est mondiale – lorsqu’un tribunal est mondial, il faudra une gouvernance mondiale, sous-entendent que nous pourrions devenir un jour directe – ment des citoyens du monde sans passer par des identités particulières. Un tribunal mondial signifie que la norme morale est la même pour tous les hommes de la terre, et récuse donc les particularités culturelles éthiques.

La droite est moins prête à admettre cela : elle a tendance à penser qu’un individu devient lui-même seulement lorsqu’il s’inscrit dans une culture particulière, et que sans ce socle il ne peut même pas accéder à l’universel. Une pensée de droite ne croit pas que nous puissions être citoyens du monde sans être d’abord citoyen du pays basque, de France ou de l’Arkansas. Car pour elle l’enracinement dans la particularité répond à un besoin humain fondamental, l’homme est un être concret qui ne peut se suffire de l’abstraction. Elle ne croit donc pas que le progrès saurait nous « libérer » du particulier, et elle ne croit d’ailleurs pas que ce soit souhaitable, car ce serait détruire l’être même que l’on prétend libérer.

 

La personne

 

Ainsi, il est clair que la droite s’attache davantage pour commencer au proche qu’au lointain. Par-là elle défend la diversité culturelle, le droit de chacun à sa différence, tandis que la gauche cherche la vérité universelle d’une norme valable pour tous les hommes. Chacun des deux courants se trouve ainsi capable de tomber dans un extrême différent, correspondant à sa tentation intrinsèque. La droite peut tomber dans le particularisme qui engendre le refus de l’autre, la défense exclusive de son pré carré, le nombrilisme. La gauche peut vouloir s’installer dans le pays de l’abstraction, d’où tout ce qui est vraiment humain – parce que concret, réel – a été biffé. Cette différence de manière de voir se décline diversement.

 La droite est persuadée par exemple qu’aucune réponse globale aux problèmes sociaux ne peut soigner ni guérir les sociétés : elle croit davantage aux mœurs qu’aux lois, et donc à la transmission éducative, à l’élévation de chaque individu plus qu’à la construction de théories. La droite ne croit ni en le collectif ni en l’individu, qui sont pour elle deux pièces d’un même jeu. Elle parle plutôt de « personne », et verra la personne inscrite dans ses communautés d’appartenance c’est à dire des groupes qui ne sont pas forcément choisis.

Le volontarisme de la gauche peut confiner à l’orgueil de l’Ange ou du démiurge

Tandis que si la gauche parle de « personne » – autrement dit, si elle veut inscrire l’individu dans une société vivante et non dans un collectif de semblables – elle verra davantage la personne dans des groupes choisis par contrats, et détachables par la volonté de ses membres. La droite ne peut pas détacher un individu de son monde : elle insiste sur la dette originelle que nous portons en naissant face à notre culture et à notre famille ; elle insiste sur la responsabilité de l’individu devant le monde particulier dans lequel il est né et qu’il n’a pas choisi. La gauche, même quand elle défend la personne contre l’individu, verra toujours davantage celle-là dans sa liberté de se détacher, de se réinventer, de changer d’appartenance.

Parce que la droite parle au nom de la « nature » humaine et la gauche au nom de la morale, on peut croire que la perversion de la droite est le cynisme, pendant que celle de la gauche est l’hypocrisie. Car au nom de la nature, même l’immoralité s’étale, tandis qu’au nom de la morale, même la nature se dissimule. Mais c’est plutôt le libéralisme qui serait tenté par le cynisme, et la droite, comme on l’a dit plus haut, se définit davantage par le conservatisme que par le libéralisme.

La perversion de la droite serait plutôt une forme de fatalisme. Alors que le volontarisme de la gauche peut confiner à l’orgueil de l’Ange ou du démiurge, l’humilité de la droite devant la nécessité peut confiner à l’acceptation soumise du destin, à un essentialisme philosophique qui sanctifie une « nature » humaine plus ou moins fictive.

 

Pour une droite qui se scandalise

 

Nous sortons d’une époque où les perversions de la gauche se sont étalées au grand jour. Le socialisme constructiviste a inventé des sociétés si éloignées de nos exigences élémentaires que les humains y dépérissent rapidement. En privant leurs sujets d’autonomie, de parole, de transcendance, de complicité, ils ont montré que tout cela est absolument nécessaire à une existence simplement humaine. Une existence humaine, ce n’est pas n’importe quoi ; ou, selon les mots d’Hannah Arendt : en ce qui concerne l’homme, tout n’est pas possible.

Et cependant, si nous pouvons constater à quel point, dans les cas extrêmes, un système peut se révéler anti-naturel, nous ne pouvons pas inverser la proposition, en prétendant que certaines organisations seraient tout à fait « naturelles ». Car la condition humaine n’émerge pas toute pure de l’expérience de la vie. Parce que la droite croit au péché originel, à l’imperfection congénitale du monde, elle a tendance à se suffire de ce qui existe.

Ce qui lui manque, c’est la capacité de voir la condition humaine non seulement comme une nécessité, mais aussi comme un scandale. La droite ne se scandalise pas assez : voilà, à mon sens, son essentiel défaut. Naturellement, si l’on y réfléchit, tout cela est question d’équilibre. Il faut à l’homme un ancrage dans le particulier et la promesse de l’universel, dont il est hanté, selon le terme si juste de Selim Abou ; il lui faut le sens de la réalité et aussi les utopies où se révèle l’espoir.

Il lui faut l’enracinement, et aussi l’émancipation. La condition humaine est incontournable à certains égards, mais elle est aussi, à certains égards, scandaleuse. Nous devons nous nourrir de ces paradoxes. Et parce que ces paradoxes sont structurants, nous ne pouvons pas dépasser le clivage droite/gauche, qu’il s’exprime ainsi ou autrement.

 

 

Philosophe, membre de l’Académie des sciences morales et politiques

chantal@lincorrect.org

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