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Le célèbre avocat, par ailleurs président du CRSI (Centre de Réflexion sur la Sécurité Intérieure), dresse un tableau accablant de la société française, où la violence prospère sur la dissolution de tout lien social.
Est-il vrai que la délinquance explose ou est-ce qu’on en parle plus aujourd’hui ? Par ailleurs, les policiers se plaignent de n’être pas suivis par les politiques, de ne pas avoir assez de moyens et de ne pas pouvoir exercer leurs fonctions comme ils aimeraient le faire. Comment voyez-vous les choses et pourquoi en est-on arrivé là ?
L’état des lieux est assez inquiétant. La délinquance violente a augmenté, et en particulier celle qui s’en prend directement aux forces de l’ordre, ce qui explique un très fort ressentiment dans la police et la gendarmerie sur la teneur de la réponse judiciaire. Souvent, les policiers ont l’impression de n’être pas suivis par le juge et de travailler pour rien, notamment lorsqu’une personne dangereuse mise en examen après avoir tenté de s’en prendre violemment aux forces de l’ordre, est ensuite remise en liberté sous contrôle judiciaire. Ce cas de figure arrive malheureusement trop souvent. Sur les sites d’expression de la gendarmerie, on trouve des messages d’une très grande virulence envers l’institution judiciaire.
Les violences matérielles prennent aussi parfois des proportions impressionnantes, notamment en Isère et dans la région de Limoges, lors d’attaques contre des casernes et du matériel de gendarmerie, avec des incendies graves qui ont été déclenchés, notamment cet automne, la nuit, avec environ plusieurs dizaines de véhicules brûlés en une nuit, soit la quasi-totalité de ceux de la gendarmerie d’Isère. Au moins l’un des trois incendies a touché des bâtiments civils dans lesquels des familles de gendarmes dormaient la nuit. On a donc affaire à des actes dont les auteurs ne peuvent se réfugier dans la symbolique et l’action matérielles.
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Le cumul des violences commises contre les policiers, que ce soit en banlieue, lors de manifestations (où des cocktails Molotov sont régulièrement lancés), ou encore lors d’attaques terroristes ciblées, constitue une dérive globale vers une logique de guérilla dans laquelle l’hypothèse de la mort donnée aux policiers ou aux gendarmes est volontairement acceptée si ce n’est recherchée.
La haine anti-flic vient-elle de l’extrême gauche ou y a-t-il un autre phénomène, dans les cités, encore plus grave ? Quelles sont les racines de cette haine de l’ordre et de ceux qui le représentent ? Pensez-vous que ces deux milieux anti-flics puissent faire leur jonction pour former un islamo-gauchisme ?
Aujourd’hui, dans les cités, la police n’est plus du tout vécue comme une force de maintien de l’ordre mais comme celle qui vient empêcher le business habituel de la cité de prospérer. L’extrême gauche, à travers le slogan caricatural CRS = SS, voyait encore les forces de l’ordre comme une émanation de l’État tandis que dans les cités, la police n’est plus perçue comme une force étatique mais traitée comme une simple bande rivale que l’on cherche à faire partir. C’est à mes yeux l’une des illustrations de la décomposition globale du lien social en France.
Concernant le risque de collusion entre islamisme et extrême-gauche, il y a eu de réelles tentatives mais, pour l’instant, elles ont échoué. La dernière date de l’affaire Théo en février 2017. Pendant les huit jours qui ont suivi, il y eut des violences assez graves en Seine-Saint-Denis mais pas seulement, et l’extrême-gauche tenta de donner aux jeunes des cités une « conscience de classe » mais cela n’a pas marché. Aujourd’hui, le danger est d’autant plus grand que l’extrême-gauche est considérablement plus structurée qu’il y a un an : l’an passé, sont apparues les premières notes des services de renseignement dans lesquelles figurent la crainte écrite, assumée, de voir pour la première fois en France depuis le milieu des années 1980, la résurgence d’un terrorisme d’extrême-gauche, du genre d’Action directe.
Un dernier point : il y a en ce moment beaucoup de tentatives de sabotages sur les lignes de chemin de fer. On ne sait pas si ce sont des islamistes ou des personnes plutôt proches de l’extrême-gauche. On sait qu’Al-Qaïda a fait un tutoriel de 40 pages sur des actions contre les chemins de fer en juillet dernier, donc les origines peuvent être multiples, mais avec le risque de conséquences graves pour la population. Dans le même esprit, un inspecteur général de l’Éducation nationale, très inquiet sur l’avenir du pays, me confiait après analyse d’une double inspection dans deux départements particulièrement touchés : « Les noirs et les Arabes se détestent mais font l’union sacrée contre les juifs et les blancs ». Et très clairement, la police est considérée comme une bande « proche des juifs et des blancs ».
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Pourquoi, alors que l’idéologie communiste a disparu et que l’anarchisme est résiduel, la violence d’extrême-gauche revient-elle avec beaucoup de moyens ?
Le lien social est en charpie, la cohésion nationale s’effrite ainsi que le sens de la transcendance, c’est-à-dire le sentiment d’appartenir à un tout dépassant chaque individualité et d’avoir un destin commun. Être Français aujourd’hui est beaucoup plus diffus qu’à certaines périodes historiques durant lesquelles on avait autrement plus de raisons d’éprouver une appartenance commune. Le recrutement des islamistes et des mouvances d’extrême-gauche se forme autour de concepts qui ne sont certes pas les mêmes, mais ont un point commun : l’appartenance à une identité commune.
Le recrutement des islamistes et des mouvances d’extrême-gauche se forme autour de concepts qui ne sont certes pas les mêmes, mais ont un point commun : l’appartenance à une identité commune.
Les gens d’extrême-gauche ont une vision politique qui se construit par opposition à un individualisme forcené, et les islamistes ont, pour des raisons différentes, une identité commune, qui se construit autour de l’Oumma, en réaction à la décadence supposée des « kouffars » qui ne croient plus à rien et n’auraient aucune conviction. Or, l’être humain a toujours éprouvé un besoin d’appartenance et de transcendance. Et s’il y a bien une chose qui manque aujourd’hui à notre civilisation occidentale, c’est le sens de ce qui nous unit.
Parlons enfin du lien police-justice. Est-ce que la justice manque de moyens ?
Il y a un problème de moyens absolument certain mais qui se cumule avec un problème d’état d’esprit. Il s’agit d’abord de moyens logistiques : Quand vous avez des problèmes de ramettes de papier, d’ordinateurs, de programmes informatiques qui ont 20 ans d’âge et feraient rigoler n’importe quel responsable informatique de n’importe quelle PME, c’est sûr que cela crée des handicaps considérables !
Il y a ensuite un problème de moyens humains : la procureur de Bobigny, dans son discours de rentrée assez médiatisé, a souligné l’ampleur du manque de ressources humaines des services de son tribunal. C’est certain que les magistrats travaillent pour la plupart énormément. Les piliers du fonctionnement de la justice sont pour moi les greffiers qui travaillent beaucoup et sont au contact des problèmes matériels, plus encore que les juges.
Les policiers peuvent avoir le sentiment légitime que certains juges, très minoritaires au demeurant, n’ont pas conscience de l’ampleur et de la difficulté du travail de la police.
Quant à l’état d’esprit, c’est différent. Les policiers peuvent avoir le sentiment légitime que certains juges, très minoritaires au demeurant, n’ont pas conscience de l’ampleur et de la difficulté du travail de la police. En réalité, les logiques sont très différentes : les juges sont là pour apporter une réponse pénale, en intégrant l’ensemble de ce qui doit être pris en compte pour la réponse pénale, c’est-à-dire la personnalité de l’auteur, la présomption d’innocence, et tout un ensemble de textes dont ils doivent tenir compte pour prendre leur décision.
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En revanche, il peut y avoir chez certains magistrats – c’est l’un des reproches les plus fondés à mon sens –, une forme de naïveté. Cela peut faire sourire, mais pour moi, ce n’est pas tant une naïveté qu’une logique d’habitude, un effet de routine qui se met en marche et ne tient pas assez compte de l’extrême violence de certains profils.
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