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Christophe Charbonnel : sculpteur du miracle

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Publié le

22 avril 2018

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© Galerie Bayart Charbonnel

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Depuis une vingtaine d’années, le sculpteur Christophe Charbonnel donne forme aux grandes figures de notre imaginaire, du Christ glorifié à des études de Thésée. Cet élève de Philippe Seenée exploite aujourd’hui le potentiel des mythes celtiques. Rencontre.

 

Lorsqu’il nous reçoit dans son atelier, Christophe Charbonnel recherche les tensions de la matière, parcourant de ses mains la surface tantôt lisse et presque fluide, et tantôt rugueuse, constituée de plaques discontinues, de la tête de divinité sur laquelle il s’affaire. Casquée et surmontée de cornes noueuses, elle est sculptée de métal par ajouts successifs: une technique récente pour l’artiste, qui souhaite ainsi se confronter d’une manière nouvelle à la matière, expérimenter sa résistance et la pression qu’il peut exercer sur elle pour lui donner une forme. La face est solennelle, aussi nettement marquée par l’ordonnancement des parties que l’arrière de la statue s’avère au contraire irrégulier, où les plaques soudées sont visibles. Il y a là quelque chose d’une sculpture d’avant-garde telle que l’aurait imaginée un artiste cubiste ou vorticiste, avant qu’elle se résorbe pourtant dans l’orientation classique de la face : « C’est de ce chaos et de ces parties que l’on peut obtenir la forme du visage. La forme vient du chaos et de l’intérieur de la matière. »

 

Matérialiser l’insaisissable

 

L’œuvre du sculpteur manifeste l’alliance de la force et de la précarité extrêmes. En témoignent les groupes de guerriers dont l’on devine l’instinct exaspéré par l’éloignement des combats. C’est une recherche d’un pareil alliage qui caractérise l’identité profonde de son art. En 2009, Christophe Charbonnel sculptait l’allégorique Chronos, figure apparaissant et s’effaçant jusqu’au buste, les bras délicatement suspendus de part et d’autre d’un horizon fluctuant comme l’océan. Une silhouette au cœur du flux de la réalité, suspendue comme la conscience. Sans recourir à l’abstraction, Christophe Charbonnel parvient à matérialiser l’insaisissable : l’œuvre s’enracine dans une expérience, à la fois simple et radicale, qu’il nous laisse entrevoir par quelques évocations: « Il y a quelques années, j’étais en métro et je pensais au chemin que j’avais encore à parcourir, puis une fois arrivé à la dernière station j’ai repassé dans ma tête l’itinéraire. À chaque fois, on est dans l’instant. Il n’y a que le présent pour nous jusqu’au dernier instant, au dernier souffle. Le ressentir a été pour moi un vrai Big Bang. » Les expositions du sculpteur peuvent communiquer une telle expérience, du moins en propager la nostalgie. Surprenant d’humilité, poussant peut-être le souci d’accomplir son ouvrage et de le parfaire jusqu’au scrupule, l’artiste a le goût des expositions monumentales dans l’espace public – on songe à la superbe démarche du Touquet en 2016, proposant un parcours au cœur du centre-ville ponctué par sept statues, de la figure du Veilleur porte-bouclier à Thé- sée et l’Amazone, en passant par le géant biblique Goliath

 

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Un art populaire et exigeant

 

Christophe Charbonnel revendique sa volonté de créer un « art populaire », aussi exigeant techniquement qu’accessible par l’intermédiaire des mythes et des archétypes qui le portent. « Un art qui parle à tout le monde, parce que les mythes interpellent et marquent profondément les gens », comme le note son épouse Godeleine dont la présence, le regard et les avis participent à l’évidence du processus de création qui se joue dans l’atelier de la vallée de Chevreuse. Ce n’est donc pas un hasard si la collaboration avec Éric Bourgier, l’auteur de la bande dessinée Servitude, a rencontré un remarquable succès lors d’une exposition commune en 2014. Par le mythe, Christophe Charbonnel vise juste – mais qu’atteint-il, précisément ? Au sein même de la vie quotidienne, et des activités les plus banales, tout n’est, ou ne devrait être, qu’étonnement – tout peut être appréhendé comme « miraculeux », selon le mot de l’artiste dont le sourire possède un éclat énigmatique. « Nous sommes en train de tourner à 30 km/s autour du Soleil, alors que nous avons l’impression d’être immobiles, assis ici en train de discuter! » « Miraculeux » ? Sans doute a-t-il raison, et pas seulement du point de vue des mathématiciens et des physiciens, qu’il voit comme un autre genre d’artistes. Mais cette conscience aiguë ne passe ni par les équations, ni d’abord par les mots. Et l’on songe, de nouveau, aux combattants, un sujet longtemps privilégié par le sculpteur. Par exemple, à la dureté naissante de la face de son David, où Christophe Charbonnel a cependant laissé se perpétuer la candeur de l’adolescence

 

Sauvagement poète

 

On est saisi par le contraste entre la sensibilité de ce sculpteur au regard étonnant, brillant de lueurs d’enfance, et la dureté de certains traits qu’il impose à la matière ; qu’il s’agisse de terre ou de ce bronze qu’il emploie en collaboration avec la fonderie Art Casting et les équipes de moulage de Brons Atelier. Oui, il y a un écart étonnant entre l’attitude simple, presque réservée, de Christophe Charbonnel, et les visages martiaux d’hommes et de femmes archétypiques qu’il crée, tout à la fois civilisés et sauvages. Comment relier à celui qui les sculpte ces figures homériques, qui semblent parvenues jusqu’à nous après avoir traversé les orages d’acier des conflits mondiaux? De la même manière que Christophe Charbonnel évoque la puissance qu’il devine à l’intérieur de la matière, la réponse est sans doute à décrypter dans ce que lui-même dé- gage : cette douceur apparente et cette volonté franche ne sont pas contradictoires. Elles sont les deux qualités qui permettent d’accueillir une part de la puissance surabondante du monde. À mi-chemin entre le « sauvage » de Jack London et le Cœur du monde du théologien poète Hans Urs von Balthasar, Charbonnel capte les mouvements et le mystère, le temps d’appliquer ses mains sur la matière et son regard sur l’œuvre, avec cette curiosité gracieuse qu’on prête souvent à l’enfant: « Souvent je remercie, confie-t-il. Je regarde autour de moi, par la vitre par exemple et je remercie. Je ne sais pas si c’est Dieu ou la Nature… Mais c’est ce que je fais! Je remercie. »

 

 

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