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Drieu et d’Annunzio : deux dandys dans l’Europe en feu

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Publié le

25 avril 2018

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Drieu © Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

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Pierre Drieu la Rochelle et Gabriele D’Annunzio, d’une génération à la suivante, d’un côté des Alpes à l’autre, ces deux grands écrivains ressurgissent aujourd’hui grâce à deux merveilleux biographes: Julien Hervier et Maurizio Serra. Nous les avons réunis dans l’appartement du premier pour évoquer ces deux dandys qui voulurent mêler l’encre et le sang pour le meilleur, pour le pire, et pour la plus grande gloire des lettres européennes.

Propos recueillis par Camille La Hire et Romaric Sangars

 

D’Annunzio est-il un Barrès italien ?

 

Maurizio Serra : En tant que « prince de la jeunesse », oui. La jeunesse reste d’ailleurs son obsession jusqu’à la fin. Mais il reste sur des positions plus sulfureuses, me semble-t-il, que Barrès, il demeure éternellement rebelle.

 

A-t-il influencé les écrivains français du début du siècle dernier ?

 

M.S.: S’il y a un côté baroque et rutilant chez D’Annunzio, il y a aussi un sens de la vitesse, de l’incise, et L’Enfant de volupté et Le Feu ont été marquants pour des écrivains comme Morand ou Montherlant – ce dernier étant le seul qui lui soit resté fidèle.

Julien Hervier: Drieu parle « des prosopopées musculaires de D’Annunzio »! Il le trouve très tonitruant, mais il l’admire dans sa jeunesse, et je pense qu’il a été aussi très impressionné par le D’Annunzio soldat, homme d’aventure.

 

L’un des principaux points communs entre eux, c’est qu’ils sont tous deux disciples de Nietzsche…

 

M.S.: Nietzsche, que D’Annunzio lisait dans les traductions françaises, a eu une très grande influence sur lui. Mais sa connaissance restait sommaire, parce que D’Annunzio n’a jamais été un érudit, plutôt un touche-à-tout de génie. Cependant, il se sépare de ses deux grandes influences allemandes avant la Grande Guerre, quand il estime qu’il doit donner une réponse latine à cette question de la beauté et du crépuscule du Vieux Monde. Drieu a fait un voyage autour des lacs italiens avec Maurice Martin du Gard, au cours duquel il disparaît deux jours. Martin du Gard se demande s’il est allé rencontrer D’Annunzio, mais Drieu ne lui dit rien, et je me demande toujours ce qu’il en est…

J.H.: Moi, je pencherais plutôt pour la thèse d’une maîtresse italienne que Drieu n’aurait pas voulu révéler à Martin du Gard ! Pour Drieu, Nietzsche est un de ses phares, et il ne le renie jamais. C’est pour ça que mon livre, qui est construit autour des déceptions de Drieu, ne l’évoque pas. Cependant, Drieu n’est pas philosophe, il aime Nietzsche surtout parce que c’est un très grand écrivain. Il est parti à la guerre avec Zarathoustra dans sa musette. Il y a donc une proximité littéraire, mais il est aussi sensible à l’éloge de l’énergie, et puis à cette idée du « surhomme » qui traînait alors dans tous les milieux cultivés de la fin du XIXe siècle. Mais comme Drieu ne s’intéressait absolument pas à la musique, il ne s’intéressait pas à Wagner. Il est important de noter en revanche le grand intérêt de Drieu pour les peintres préraphaélites anglais.

 

Ces deux hommes ne se confondent-ils pas chacun avec sa propre nation ?

 

M.S.: Pour le synthétiser en deux mots, D’Annunzio est un nationaliste italien et un internationaliste européen. Plus tard, avec Fiume et La Ligue des peuples opprimés, il comprend qu’il y a un potentiel de révolte planétaire et il s’intéresse enfin à ce qui est au-delà de l’Europe, mais c’est tardif. Il est relativement apolitique dans son œuvre jusqu’en 1905, puis une pièce comme La Nef s’impose comme un manifeste du nationalisme italien, l’Autriche devenant le symbole de l’empire vermoulu qui doit s’abîmer pour laisser émerger les forces de la jeunesse. C’est le moment où cet homme, qui n’a jamais été germanophobe, s’éloigne de la culture germanique.

J.H.: Drieu s’identifie avec la France, autant dans ses faiblesses que dans ses forces. Il a une très grande admiration pour les sommets de la culture française et une sympathie particulière pour deux époques: le XIIe siècle des chansons de geste, de la poésie courtoise et des grandes cathédrales; et puis l’époque de Louis XIV, quand toute l’Europe imitait ce que faisaient les Français. En outre, sa grand-mère l’a élevé dans le culte de Napoléon, et il vit comme une tragédie personnelle la chute du Second Empire, moment où, pour lui, la France cesse de compter. D’où sa mise en garde contre l’illusion de la victoire française en 18, et son inquiétude quant à l’effondrement démographique du pays qui le met en état d’infériorité par rapport aux peuples qui l’entourent. Cette vision patriotique et douloureuse de la France, qu’il a développée lucidement, a débouché sur un patriotisme européen. Il lui semblait qu’il fallait abandonner le nationalisme étroit pour retrouver une forme de grandeur capable d’équilibrer les grands empires qu’étaient devenus la Russie et les ÉtatsUnis, par une Europe unie et forte. Sa conversion finale à la Russie de Staline, qui peut nous sembler si étrange, vient de cette analyse. Selon Drieu, on n’avait plus le choix qu’entre l’invasion culturelle américaine et l’invasion russe. Il a considéré que les Russes étaient des Européens et que s’ils prenaient l’ascendant sur le continent, l’Europe resterait européenne, tandis que les valeurs américaines étaient opposées aux nôtres.

M.S.: Il y a une autre dimension politique qui me semble intéressante chez Drieu et qui entre en résonance avec sa haine de soi, c’est l’idée, puisqu’il n’a pas d’enfants, d’une virilité flouée.

J.H.: Oui, il y a un complexe de culpabilité absolue. D’autant qu’au contraire de beaucoup de littérateurs, il s’accommode mal de l’opposition entre les paroles et les actes.

M.S.: Oui, mais c’est un prétexte pour se noircir lui-même ! C’est pourquoi, il ne faut pas prendre à la lettre le journal de Drieu…

J.H.: J’ai été stupéfait quand un ami, qui avait lu mon livre, m’a dit qu’il était convaincu que Drieu avait refusé de dé- fendre sa première femme juive pendant la guerre. D’où tenait-il cette idée, alors que c’est Drieu qui a empêché qu’elle soit emmenée en camp de concentration avec ses deux enfants? Elle-même, ensuite, à la libération, l’a caché très longtemps, d’abord dans sa propriété à la campagne, puis à Paris, dans l’appartement où il s’est finalement suicidé.

 

Au contraire de Drieu, D’Annunzio n’a rien d’un suicidaire…

 

M.S.: Il y a une continuité entre nos deux figures: le dandysme, la séduction, un goût de la pose, et l’exigence d’une certaine cohérence portée jusqu’à ses conséquences ultimes, on pourrait établir une très longue liste… Mais la diffé- rence fondamentale, c’est qu’il n’y a, chez D’Annunzio, du début à la fin, aucun goût de la mort. Une biographe anglaise a fait un parallèle entre l’aventure de Fiume et l’armée privée de Mishima. Mais ce parallèle est faux…

 

Pouvez-vous nous rappeler l’expérience de Fiume ?

 

M.S.: Le 12 septembre 1919, devant les atermoiements de la Conférence de la paix qui ne tranche pas sur le statut de ce port de l’Adriatique devenu le symbole des dissensions italo-yougoslaves, D’Annunzio entre dans la ville par une action militaire et l’occupe 500 jours.

 

Est-ce devenu une utopie ?

 

m.s.: On a longtemps eu tendance à voir dans Fiume un phénomène proto-fasciste comparable, à la rigueur, au phénomène des Corps-Francs en Allemagne. Ensuite, une autre vague a au contraire exacerbé les aspects libertaires de l’expérience, en faisant un « pré-mai 68 ». En réalité, Fiume fut les deux, et, pendant longtemps, le gouvernement du commandante D’Annunzio a été d’utiliser un groupe ou l’autre selon les moments. Mais Fiume comprend également des notables qui restent et qui préparent l’après, dont quelques-uns iront vers le fascisme, quand d’autres seront des libertaires comme l’auteur de la Constitution de Fiume. Mais contrairement à Mishima, qui se fait hara-kiri, D’Annunzio est un réaliste italien jusqu’à la moelle. Dans le cas de Fiume, il s’obstine, parce qu’il croit que les Italiens bluffent quand ils viennent le chercher et qu’ils ne vont pas tirer. Mais je suis assez convaincu qu’ils ont bien tiré dans l’intention de le tuer. En tout cas, quand il comprend qu’il doit partir, il part, et ça n’a jamais été un suicidaire. Alors que dès sa jeunesse, dès ses premiers textes, on perçoit chez Drieu – de même que chez Pasolini ou Mishima –, que la mort est fascinante en soi, qu’elle est une fiancée, une rencontre

J.H.: Oui, Drieu, enfant, jouait à être mort en se cachant sous les lits… Et beaucoup de ses romans s’achèvent quand le personnage principal marche au-devant de la mort. En même temps, Drieu est très vivant, il n’y a pas cette manière de rabâcher le tragique de la condition humaine comme chez Beckett ou Cioran, ce n’est pas le même type psychologique.

M.S.: Il y a une chose qui nous ramène à Nietzsche, dans le cas D’Annunzio, c’est que chez lui l’héritage grec est très fort, sa pensée est celle de la vie perpétuellement vécue, c’est un homme de l’éternel présent. Quand il s’installe à Paris pour fuir ses dettes, en 1911 et jusqu’à la guerre, en dépit de la vie très mondaine qu’il mène, il va manquer trois fois Macel Proust. Mais cela est significatif: le passé ne l’intéresse absolument pas! On a dit qu’il a été très dur avec ses anciennes maîtresses qui ressurgissaient pour lui demander de l’aide. En réalité, tant qu’il a pu, il a été généreux, simplement il les avait oubliées, ou bien, il ne voulait pas les voir parce qu’elles avaient vieilli.

 

Tous les deux sont d’ailleurs des séducteurs compulsifs…

 

M.S.: Oui, contrairement à Drieu, qui était un bel homme, D’Annunzio était physiquement assez banal. Il avait néanmoins un énorme pouvoir de séduction qui lui venait de son côté « maniaque sensuel », et je dis bien « sensuel », pas « sexuel ». C’est-à-dire qu’il avait un goût obsessionnel pour la parure, la mise en scène, l’écriture érotique, la présence, le luxe et la volupté. Et il ne s’agissait pas de substitut, ça l’excitait au sens premier.

J.H.: Leur rapport me paraît en effet assez différent, parce que Drieu a beaucoup joué de son charme, et c’est vrai qu’on comprend pourquoi il a eu de multiples succès. Cependant, Drieu dépouille ses héros de son charme physique au fur et à mesure de ses romans.

M.S.: Par ailleurs, D’Annunzio, jusqu’à l’esbroufe, n’a jamais douté de sa virilité. Ce qui n’est pas le cas de Drieu.

J.H.: Il y a cette obsession de l’impuissance chez Drieu. Aragon l’a vu au bordel sortir d’une chambre une femme chevillée au sexe et s’exclamer avec des accents de panique qu’il était impuissant, alors qu’il était en train de prouver le contraire !

 

D’Annunzio, lui, épuise les muses…

 

M.S.: Alors que les femmes et son œuvre sont les deux volets de sa vie, pour écrire, il doit s’éloigner des femmes et s’isoler de manière monastique. Il est vrai que l’œuvre est presque toujours directement inspirée par une relation amoureuse. Beaucoup ont considéré comme de la cruauté le fait que, quand il a tiré tout ce qu’il pouvait d’un amour et d’une œuvre, l’œuvre et l’amour sont rejetés comme des fruits pressés. Il cannibalise les êtres.

 

Pour Drieu, la guerre est une véritable initiation qui détermine tout son rapport au monde et à son œuvre…

 

J.H.: Mon père était un héros de la guerre de 14, c’est pourquoi je me suis intéressé aux écrivains qui ont évoqué cette expérience folle, Jünger et Drieu. Ce fut une guerre civile dans laquelle les grandes puissances européennes se sont lancées avec un aveuglement stupéfiant. C’est le moment où on s’est rendu compte que la croyance en un progrès illimité était quelque chose d’infantile. Par ailleurs, pour des gens qui étaient très sensibles à la vertu du courage, cette guerre l’a ren due caduque, puisqu’il s’agissait simplement d’attendre des heures qu’un obus vienne ou non vous déchiqueter. Le nombre de morts français est énorme : on estime que 27 % des jeunes entre 18 et 35 ans auraient alors été tués par l’ennemi. Presqu’un tiers de la jeunesse, c’est terrifiant! Et après, ces jeunes se sont retrouvés avec les mêmes vieux politiciens de la IIIe République qui ne voulaient rien changer. C’est un des éléments à l’origine des mouvements fascistes

M.S.: D’Annunzio, lui, découvre la guerre à cinquante ans, alors qu’il est un homme déjà revenu de tout. S’il n’a pas toujours été belliciste, il a toujours été du côté de la Jeune Europe et pour la subversion de la Vieille. Il a vu arriver le grand choc, il l’a prôné, c’est un belliciste décomplexé en 14, mais aussi, ce qui est plus rare, en 18. On retombe sur ce qu’on a dit sur Drieu : ce qu’il voit revenir à la fin de la guerre, ce sont les vieux politicards, les hommes d’avant! Il reste pour la subversion de l’ordre établi, et, comme Jünger et Drieu, il comprend que la Grande Guerre n’a rien résolu du tout, et que la « grasse paix qui avance » n’a pas de fondement. Mais il mourra avant le second conflit mondial…

 

C’est le moment où Drieu se perd dans la collaboration. N’y avait-il pas chez lui une volonté d’égarement ?

 

J.H.: Non, je ne crois pas. C’est une collaboration à contrecœur qui relève d’une appréciation de la situation géopolitique fausse, mais que faisaient alors 90 % des gens. L’Allemagne était liée avec l’URSS par le pacte germano-soviétique, l’armée anglaise était ridicule et a d’abord été balayée, et les Américains étaient hors-jeu. Drieu essaie de sauver les meubles. Reste que son antisémitisme, tardif, est odieux et absurde.

 

N’y a-t-il pas également chez tous les deux un rapport intime entre l’écriture et l’action?

 

M.S.: D’Annunzio est, d’un seul bloc, « poète-séducteur-homme d’action ». Cependant, il est vrai que quand son dé- sir d’action coïncide avec l’Histoire européenne, son œuvre pâlit. La journée n’a que vingt-quatre heures et quand on est un vrai soldat, ce qu’il était, on ne dispose pas du temps suffisant pour écrire.

J.H.: Drieu s’engage dans la littérature comme sur le champ de bataille. Il était exaspéré par les intellectuels de son temps prêts à dire n’importe quoi. Quand Breton définissait l’acte surréaliste par excellence comme le fait de sortir dans la rue avec un pistolet pour tirer au hasard sur les passants, ce genre de provocation l’exaspérait. Pour lui, sa parole l’engage.

 

Qu’auront-ils finalement représenté pour la littérature de leur temps?

 

M.S.: J’ai été stupéfait de constater l’impact que D’Annunzio a pu avoir sur trois générations de grands auteurs. Je pense à l’essai admirable que lui a consacré Henry James où celui-ci répond en l’anticipant à la grande accusation que Thomas Mann portera contre D’Annunzio : « Cette vitalité qui va jusqu’à la vulgarité ! » Il y a chez D’Annunzio, explique James, comme une senteur de gaz échappé, qui est désagréable, mais qui signale le danger à temps, ce qui constituait d’après lui sa grande modernité. Dans ma génération, quand nous lisions D’Annunzio, nous devions le faire en cachette ! On passait pour des proto-fascistes… Aujourd’hui, de jeunes écrivains le redécouvrent et s’en inspirent.

 J.H.: Je dirais que le style très direct de Drieu a peu vieilli. Aussi bien Malraux qu’Aragon considéraient qu’il était un écrivain de grande qualité – surtout quand il était capable de se concentrer. Dans une solitude absolue, il écrit admirablement. Mais surtout, il a une absence de préjugés et d’hypocrisie devant la vérité de l’homme. Il parle de façon très directe autant de la sexualité que des luttes de pouvoir ou de l’angoisse géopolitique des Européens. Il nous met en présence de véritables problèmes et il les prend à brasle-corps. Enfin, rétrospectivement, Drieu est une figure qui a beaucoup compté dans l’entre-deux-guerres. Il a été considéré comme un jeune poète de guerre génial et puis il a participé au dadaïsme, avant d’être proche des surréalistes par Aragon. Dans sa biographie d’Aragon, Philippe Forest explique comment l’amitié Drieu-Aragon a été même plus importante que l’amitié Aragon-Breton.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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