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À chaque poussée de révolte acnéique sa mythologie, ses héros et ses idéaux : ceux d’hier étaient marxistes, ceux d’aujourd’hui islamistes. L’histoire radote et l’intelligence n’y gagne rien.
En 1968 les étudiants sont peu nombreux, car le baccalauréat reste difficile et de très nombreux jeunes suivent des filières techniques et professionnelles d’apprentissage. La révolte est orientée contre la famille et essentiellement contre le père de famille, détenteur d’une autorité à l’ancienne. Les étudiants sont bien souvent plus diplômés que leurs parents, et l’ascenseur social fonctionne. Le chômage est inexistant. La révolte est sociétale, comme on dirait aujourd’hui, et elle n’est politique que par procuration: les étudiants sont staliniens ou maoïstes comme le caporal Lortie de Pierre Legendre, qui tuait symboliquement son père en tuant les parlementaires canadiens. En 2018 les choses sont bien différentes. La « démocratisation » de l’université a été contemporaine de nombreuses démocratisations aussi aberrantes les unes que les autres – car la démocratie n’est faite que pour la société civile, où les citoyens sont considérés comme égaux en maturité et en bon sens, mais elle n’est pas applicable aux autres groupes sociaux. Ainsi on a peu à peu donné le bac à tout le monde.
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Les futurs membres de la méritocratie passent par les filières d’excellence. Mais les filières professionnelles et techniques manquent terriblement de places, et les IUT sont très sélectifs : si bien que pour presque tous, il ne reste que l’université, laquelle est désormais pleine d’étudiants qui devraient se trouver en filière professionnelle, pour laquelle ils ont souvent fait auparavant des demandes infructueuses. La plupart de nos étudiants ne s’intéressent pas à la réflexion ni aux œuvres de l’esprit, n’ont guère de curiosité intellectuelle, et se trouvent là uniquement parce qu’il n’y a pas d’autre lieu où aller. Autant dire que nous fabriquons un prolétariat étudiant. Ce sont là les gloires de la « démocratisation ». On laisse entrer des masses de gens dans un secteur auparavant aristocratique, du même coup le secteur perd sa valeur intrinsèque et les nouveaux entrants comprennent qu’on les a floués.
Les futurs membres de la méritocratie passent par les filières d’excellence
Le malaise étudiant de 1968 était sociétal, celui d’aujourd’hui est social. La déception et la colère s’adressaient à l’autorité du père de famille, elles s’adressent aujourd’hui à l’hypocrisie du système français. Cependant l’idéologie revendiquée est toujours la même : celle si française, l’égalitarisme. Et à ce titre, même des étudiants sélectionnés, voués à devenir la méritocratie de demain, en appellent à l’égalité contre la sélection. Tels les étudiants de Sciences-Po de Paris ce matin du 18 avril. C’est la contradiction nationale qui consiste à fonctionner (selon le modèle de la Chine depuis la Révolution française, il faut toujours le rappeler) sur une méritocratie recrutée par d’ardus concours, et en même temps de prôner partout une égalité purement idéologique. Autrement dit, les futures élites sont composées de gens triés sur le volet et choyés par le pouvoir (études payées, emploi à vie, salaires garantis en cas de vide de carrière), tandis que tout le reste est envoyé dans des universités bondées et sans crédits, où l’on promet n’importe quoi et donne les diplômes dans des pochettes-surprises.
Les étudiants d’ailleurs ont bien compris qu’on les avait fourrés dans une poubelle. Au moins ils en profitent au maximum. Une partie d’entre eux ne sont là que pour bénéficier de l’assurance maladie ou autres avantages de leur statut, et une partie ne passe même pas les examens. D’ailleurs les diplômes de masse ne sont plus des diplômes, lesquels en bonne définition traduisent une sélection. On rencontre couramment des Bac +5 qui ignorent tout de l’orthographe française. Pour reprendre le mot du Président, dans beaucoup de cas, les diplômes sont en chocolat. Vous pouvez avoir réussi un Master 2 et vous trouver au chômage, parce que les employeurs ont compris la dévaluation. D’où la révolte, bien compréhensible.
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D’une époque l’autre, les moyens se ressemblent : la violence, et l’appel au totalitarisme. La violence est toujours de mise, terriblement signifiante. Je me rappelle avoir vu depuis la rue, le cœur serré, les si beaux livres de la bibliothèque Salomon Reinach voler depuis les étages et venir s’écraser sur le trottoir en faisant exploser leurs feuilles. La casse de matériel, aujourd’hui les ordinateurs, fait partie d’un rituel de bacchanale, et les incendies volontaires sont toujours nombreux, avant et aujourd’hui. Signe probablement de colère anarchiste et de ressentiment profond contre la société entière. Mais aussi, l’infime minorité de ceux qui bloquent les autres – minorité en grande partie extérieure à l’université. Et le caractère si peu démocratique des soi-disant AG où quelques frénétiques décident pour tout le monde.
Par ailleurs, le fanatisme se cherche toujours un drapeau. On peut observer ici les graffitis dessinés sur les murs de la Sorbonne en ce moment même, avril 2018. On voit que d’un demi-siècle à l’autre, un totalitarisme a été remplacé par un autre. Le stalinisme, le maoïsme ne sont plus adéquats, on adoptera l’islamisme, on fera de l’islamo-gauchisme, nouvellement à la mode. Les lendemains qui chantent n’y chanteront pas davantage. Espérons seulement que nous disposerons d’un gouvernement plus ferme qu’autrefois : à quoi bon se féliciter d’avoir dépassé l’époque des brigands coupeurs de route, si c’est pour accepter de bonne grâce la domination des violents ?
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