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Au Grand Palais s’expose un mystère des temps modernes, le robot, présenté au meilleur de son drame : quand cette créature fait face à la création. Du gadget au vertige.
Ryoji Ikeda représente depuis vingt ans les flux numériques qui nous entourent. Données qui s’échangent, caméras automatiques qui enregistrent, mémoires qui se chargent, se dupliquent, se vident, coordonnées sans cesse mises à jour, dématérialisation constante des échanges, il manifeste cette numérisation du monde par des installations monumentales où le spectateur est plongé dans la contemplation de ce qui ne peut être que les vertigineuses ruminations d’un cerveau mécanique, enregistrant le monde, établissant des liens, reconnaissant des formes, imaginant un ordre, appréhendant la réalité selon une logique qui lui est propre. Data. tron [WUXGA version], conçu en 2011, se regarde comme on lit des descriptions fabuleuses de William Gibson décrivant, en transe, les pensées des ordinateurs. Les faux cerveaux robotiques de Ryoji Ikeda (car ses œuvres ne sont que de gigantesques collages d’images et de séquences vidéo, des bouts de code, une projection sur écran de calculs aléatoires soigneusement rythmés par l’auteur) sont très convaincants. On sent à quel point ces technologies nous échappent et l’auteur, plutôt que de s’affirmer démiurge, souligne qu’une intelligence d’une autre nature est en train d’émerger, que le robot esclave s’émancipe… Tous les « créateurs » de l’exposition « Artistes & Robots » n’ont pas cette intelligence. Les uns jouent avec le concept de robot, prétendant créer des êtres autonomes, les autres imaginent des jouets luxueux, sans autre prétention que d’être décoratifs, certains seulement réussissent à explorer le tragique du mythe du robot, le tragique des créatures s’imaginant créateurs.
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Pour le grotesque pathétique, ORLAN et orlanoïde (2017), est parfait. Un mannequin comme on peut en voir à Disneyland représente la malheureuse Orlan, « corps-sculpture hybride à l’apparence de l’artiste dont le cœur lumineux est rendu visible par transparence. L’œuvre prend la forme d’un nouveau strip-tease dans le sillage de Strip-tease des cellules jusqu’à l’os […] d’un genre particulier grâce aux nouvelles technologies qui cherchent à reconstruire et à réinventer les corps comme ORLAN a tenté de le faire avec son propre corps. » C’est l’aboutissement de la veine la moins intéressante de cette réflexion sur les démiurges: un automate balbutie des sottises, la génération aléatoire de ses propos singeant une autonomie totalement absente, le tout étant forcément participatif.
D’autres artistes ont une approche purement plastique, baptisant robot ce qui n’est qu’art cinétique : de Schöffer (CYSP 1, 1956) à Elias Crespin (Grand HexaNet, 2018), des assemblages de métal bougent avec plus ou moins de grâce en respectant des programmes plus ou moins frustes, aux hasards programmés. Évidemment, l’art virtuel permet d’aller vers des jouets plus amusants, Portrait on the Fly (2015) de Sommerer et Mignonneau : dix mille mouches virtuelles dessinent la silhouette de celui qui s’arrête devant l’écran et se dispersent quand il bouge. On est dans le tour de force technique même si le cartel, gravement, explique que les deux hommes « nous obligent à interroger le culte du “selfie” et nous invitent à réfléchir au processus contemporain de dématérialisation du monde ». Ces artisans rechignent à être Vaucanson et veulent tous apparaître comme des Brecht.
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En allant un cran plus loin dans l’intelligence et la critique, Michael Hansmeyer fait découper par un ordinateur, avec une précision folle, vingt mille feuilles de carton qui composent des colonnes fantastiques (Astana Columns, 2017) impossibles à imaginer par un artisan. Le résultat, saisissant, doit autant au Facteur Cheval qu’à Giger et prouve qu’être assisté par un ordinateur n’est pas un abus de langage – ce que Joan Fontcuberta vient ironiquement tempérer avec ses algorithmes utilitaires interprétant des cartes pour restituer des reliefs: il les nourrit de vrais tableaux (Cézanne, Turner…), les paysages que l’ordinateur invente sont d’impeccables erreurs logiques.
Certains seulement réussissent à explorer le tragique du mythe du robot, le tragique des créatures s’imaginant créateurs
Deux œuvres entre toutes amènent vraiment à réfléchir à ce qu’être créé signifie comme effort tragique pour être soi-même. Là où Leonel Moura lâche deux feutres montés sur roulettes, virevoltant comme deux crétins sur une feuille blanche (produisant une aimable abstraction lyrique), et explique sans rougir que c’est un « modèle de gouvernance collective sans leader », Sassolino prive un grappin de sa grue et le laisse mordre le sol, puissance sans but, instinct sans raison, existence sans sens; il a créé une brute et c’est bien plus subtil que de la gouvernance collective feutrée. Quant à Patrick Tresset, il imagine d’emblée des êtres contrefaits, réduits à un œil et un bras fixés à une table. Trois d’entre eux dessinent sans fin, depuis des années, la même nature morte, Grande Vanité au corbeau et au renard (2004-2017). L’œil attrape un détail et le bras hachure une feuille avec le crayon qu’il tient. La machine est honnête, obstinée, limitée, inconsciente, sociale. Chacun se sent golem, et tous les organismes artificiels ne disent plus rien sinon la conscience de n’être pas des dieux.
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