Emmanuelle n’est pas le féminin de Robert. Non plus que son doppelgänger. Mais d’abord et enfin une femme libre, indépendante, insurgée qui s’est imposée en un an comme la voix du pays réel à l’Assemblée nationale.
Fabrice Hadjadj affirme que « l’adhésion à un parti qui veut changer le monde est toujours soit nostalgique soit utopique ». Ce n’est pas toujours vrai: Emmanuelle Ménard veut certainement changer le monde, et ce ne sont ni la nostalgie ni l’utopie qui l’animent, mais plutôt un idéalisme tranquille. C’est au nom de cet idéalisme qu’elle est entrée dans les années 1990 à la Fondation Internationale des Droits de l’Homme, dont elle dirigera tour à tour le département Afrique et le département Justice Internationale. Et où elle rencontrera celui qui, alors président de Reporters Sans Frontières, deviendra son mari. Faire bouger les lignes, révolutionner un système immobile ? C’est sur ce point que les Ménard s’entendent, c’est aussi ce qui constitue leur marque de fabrique. Naguère, lors d’un sommet sur la Francophonie à Bamako et alors que le ministre de l’Intérieur de la Centrafrique s’exprimait, la jeune Emmanuelle Duverger glissait à l’oreille de son voisin: « Il faudrait que quelqu’un lui demande s’il a encore sa gégène dans son bureau ». Imperturbable, son voisin lève la main et pose la question. C’était Robert. Une intervention qui entraînera la réécriture de la déclaration finale du sommet. « Nous avons su ce jour-là qu’à deux, nous pouvions changer le monde ».
On dit que nous nous sommes radicalisés mais c’est faux. Nous sommes dans le réel. Emmanuelle Ménard
C’est à Béziers que les Ménard se feront connaître du grand public. À Robert qui se plaignait de l’état pitoyable de la ville, Emmanuelle lance : « Eh bien, vas-y! Présente-toi ». L’aventure politique du couple Ménard commence. D’abord dans l’ombre de son médiatique époux, et se consacrant exclusivement au site Boulevard Voltaire, elle commence de voir les journalistes s’intéresser à elle. Derrière cette « éminence grise », certains évoquent même « l’influence de l’Opus Dei ». « Il ne manquait plus que les accusations de sacrifice humain », s’amuse-t-elle. Alors, changer le monde ? Pourquoi pas. Les règles du jeu politique ? Certainement. Le député de l’Hérault partage avec son mari un goût de la liberté à faire grincer des dents. Emmanuelle Ménard admet le soutien actif du parti de Marine Le Pen dans son élection: elle refuse en revanche tout amalgame partisan et défend son indépendance.
Au fond, elle prône le rassemblement national sans lui appartenir. Mais peut-on promouvoir l’union lorsque l’on agit seul contre tous? « C’est le prix à payer mais je ne peux la promouvoir si je suis liée à l’un ou l’autre ». Demeurer libre pour pouvoir rassembler. « Je ne me pense pas en opposante, mais en passerelle ». Naïveté ? Idéalisme ? Quoiqu’il en soit, en moins de quatre ans, la marque Ménard semble déposée au point de devenir incontournable à droite. Une marque qui isole, une marque qui marginalise mais qui doit, et son initiatrice le souhaite, rassembler par-delà les clivages. La marque Ménard ? « Une prise de conscience du réel », précise en souriant son instigatrice. « On dit que nous nous sommes radicalisés, mais c’est faux. Nous sommes dans le réel. Celui de la France périphérique du délaissement et de l’insécurité. » Et apparemment, ça marche. « J’ai été élue certes avec les voix du RN, mais au second tour, je n’aurais jamais gagné sans le report massif de voix des électeurs LR, malgré les consignes du parti ». C’est depuis son élection que va s’ancrer en elle cette certitude : l’électorat de droite n’est divisé qu’au profit de pontes coupés du réel. Et, avec Emmanuelle, c’est le réel des « sans-dents », des « lépreux », de « ceux qui ne sont rien », si ce n’est français et fiers de l’être, qui entre enfin à l’Assemblée nationale.





