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Jeanne Siaud-Facchin: En bonne intelligence

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Publié le

11 septembre 2018

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SiaudFachin

Jeanne Siaud-Facchin est psychologue auprès d’enfants et d’adolescents en di culté. Fondatrice des centres Cogito’Z, elle s’est imposée comme l’une des meilleures spécialistes françaises des surdoués. Alors que le succès de La guerre de l’intelligence de Laurent Alexandre révèle les obsessions et fantasmes des sociétés occidentales, la psychologue partage avec nous son expérience auprès de ces individus à « Haut Potentiel Intellectuel » qui représenteraient environ 3 % de la population.

 

Est-il possible de dresser un portrait-type des surdoués ?

Il n’y a évidemment pas de portrait-type. Il faut être attentif au parcours propre, aux forces et fragilités que chacun a pu mobiliser en fonction de la vie qui est la sienne. On peut identifier des caractéristiques communes résultant d’un croisement entre l’intensité de la pensée et l’intensité de la sensibilité. Les surdoués ont en commun la capacité de traiter rapidement et efficacement des informations qui arrivent de multiples sources, en exploitant leur mémoire par- fois très impressionnante. A partir du moment où ils éprouvent une motivation et perçoivent l’intérêt d’une activité ou d’un objet, les surdoués manifestent une « hyper-connectivité cérébrale » en mobilisant des zones spécifiques du cerveau, ce qui est aujourd’hui bien validé empiriquement.

Il faut insister sur la notion de sensibilité, que l’on se contente trop souvent d’assimiler à la sensiblerie ou à la sensibilité émotionnelle. Elle est plutôt comparable à une photographie en argentique, qui fait ressortir certains aspects passant souvent inaperçus de la réalité, et concerne aussi bien la sensibilité alimentaire que la sensibilité aux odeurs. C’est une forme de porosité qui conduit à capter les « murmures du monde » selon toutes les modalités, auditives, visuelles…La réunion de la pensée et de la sensibilité va donner au surdoué une puissance, une capacité d’accomplissement, une lucidité très acérée sur le monde.

 

Cette alliance de la puissance de la pensée et de la sensibilité implique-t- elle des diffcultés particulières ?

La «lucidité est la blessure la plus proche du soleil », selon l’expression de René Char. Pour le surdoué, il y a le risque de voir « trop » de choses et de peiner à accepter de sélectionner l’information. Il est difficile d’admettre qu’une information soit à laisser de côté pour avancer, alors qu’elle peut donner des renseignements précieux, même si ceux-ci passent habituellement inaperçus. Le surdoué est en permanence alimenté de l’intérieur et de l’extérieur. En grand angle et en 3D, il n’est pas focalisé sur un seul aspect, mais sur l’ensemble de la toile.

 

 L’entraînement cognitif n’a d’effet que sur des capacités très ciblées. Il renforce la compétence mise en œuvre, mais pas l’intelligence. 

 

L’intuition est très développée. C’est ce qui donne une impression de clairvoyance, de pré-cognition, que la normativité ambiante va venir balayer instantanément. Être surdoué est un « excès de normalité », ce qui se traduit par un QI significativement plus élevé que la moyenne, mais il n’est pas réellement pertinent de parler de « normalité » et « d’anormalité ». Au sens littéral, « l’Intelligence » est ce qui permet de « faire des liens » avec tout ce qui nous entoure, ce qui caractérise très bien les capacités du surdoué.

 

Wilfried Ligner, en étudiant la sociologie des enfants surdoués, a pu évoquer La petite noblesse de l’intelligence. Son travail souligne que le milieu social et les parents jouent un rôle clef dans l’identification du potentiel de l’enfant…

C’est évident. Dans les milieux très défavorisés, la valeur de l’intelligence est beaucoup moins investie que dans des milieux plus favorisés. Ces derniers vont à l’inverse surinvestir la dimension académique, confondue à tort avec « l’Intelligence ».

J’ai suivi un enfant de 5 ans en région parisienne dont le père avait hérité du métier manuel de son propre père. Cet enfant manifestait des troubles du comportement et faisait preuve de violence : il mordait, hurlait… Lorsque je lui ai fait passer un test, ce qui se pratique peu à cet âge, ce petit garçon s’est avéré archi-surdoué, à un niveau qu’il est rare de rencontrer. Les parents étaient pourtant complètement indifférents. Il y avait un déterminisme social, une normativité écrasante. J’ai vu beaucoup d’enfants dans ce cas. Il est donc très important de maintenir une clinique hospitalière, qui n’implique pas de sélection des patients par l’argent et garantit un accès plus démocratique.

 

Lire aussi: La culture des âmes plutôt que la politique des choses

 

L’Éducation nationale a longtemps entretenu un rapport équivoque aux profils atypiques. Pensez-vous la situation en train d’évoluer ?

C’est paradoxal, car les tests d’intelligence créés par le pédagogue et psychologue Alfred Binet à partir de 1904 à la demande de l’Instruction publique, le furent pour détecter ceux que l’on appelait alors les « débiles ». Il s’agissait de les mettre à part du système éducatif classique. Les choses évoluent, et il y a beaucoup plus d’ouverture aujourd’hui qu’il n’y en avait il y a 20 ans. Mais il y a encore beaucoup de méfiance, de rigidité et quelquefois de malveillance à l’égard des enfants, y compris chez des psychiatres qui ne voient ici qu’une « construction sociale ». Même dans certains services spécialisés, on continue à nier que l’intelligence puisse induire des particularités dans l’expression de la souffrance.

Au sein de l’Éducation nationale, les textes prévoient depuis 2007 que chaque Académie dispose d’un référent EIP (Enfant Intellectuellement Précoce). Normalement, un enseignant peut faire appel à lui afin de coordonner et d’organiser la mise en place d’aménagements pédagogiques pour les élèves surdoués. Il peut s’agir d’un saut de classe, d’un changement d’établissement, ou de sensibiliser les enseignants pour aider l’élève à retrouver son élan vital.

Grande première, un colloque s’est tenu le 10 avril à Paris, initié par l’Éducation nationale, l’Académie de Paris et un service psychiatrique, avec la participation d’un proche de Jean-Michel Blanquer. Il s’agissait d’une formation destinée aux professeurs, sur le fonctionnement et les besoins spécifiques des enfants surdoués.

 

Nous manipulons aujourd’hui beaucoup plus d’images, ce qui explique l’évolution de l’intelligence visuo-spatiale. Lorsque l’on parle de baisse du QI, il faut donc savoir de quelle mesure on parle.

 

L’intérêt croissant pour les surdoués semble s’inscrire dans une tendance sociale de fond. Plus généralement, la question du QI est l’objet d’un intérêt médiatique croissant : on songe aux études originellement publiées par la revue Intelligence, concluant à une baisse du QI de 4 points pour les Français entre 1999 et 2009…

Il est normal que ce sujet gagne du terrain, car il y a une explosion des neurosciences depuis une vingtaine d’années, accompagnée par le fantasme d’entrer dans la « boîte noire » que l’IRM rapproche de notre portée. Il est cependant démontré que l’entraînement cognitif n’a d’effet que sur des capacités très ciblées. Il renforce la compétence mise en œuvre, mais pas l’intelligence. Si nous faisions aujourd’hui des tests avec les modèles des années 1960, nous obtiendrions des résultats très supérieurs, mais c’est principalement parce que notre environnement a changé. Nous manipulons aujourd’hui beaucoup plus d’images, ce qui explique l’évolution de l’intelligence visuo-spatiale. Lorsque l’on parle de baisse du QI, il faut donc savoir de quelle mesure on parle.

L’enjeu de plus en plus pressant de l’IA rouvre des débats passionnés, et il est positif de se remettre en permanence en question. Cependant, ce que l’on comprend aujourd’hui sera sans doute faux demain. Il faut que les psychologues s’engagent, que ce soit pour le patient ou la société, mais ce ne sont pas les aspects cognitifs qui m’intéressent le plus. Je m’intéresse d’abord à l’intelligence perceptive, qui permet de comprendre des pans entiers de notre monde, et non d’établir systématiquement des normes. Ma vision est holistique. 

 

TROP INTELLIGENT POUR ÊTRE HEUREUX? L’ADULTE SURDOUÉ

Jeanne Siaud-Facchin

Odile Jacob; 320 p. – 23,50 €.

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