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Quand il le faudra je bondirai. Enfermé dans les toilettes de la rédaction de l’Obs, l’hebdomadaire des CSP + libéraux libertaires, il rongeait son frein. Pourquoi avait-il ri en conférence de rédaction lorsque le sujet « me-too, balance ton porc » avait été discuté ? Et pourquoi avait-il ajouté au sujet de Marlène Schiappa « Avec celle-là, je me sens pousser un groin » ?
Peut-être l’abus de rosé avec le tajine du restaurant marocain d’à côté ? Ou le joint traditionnel avec le café ? Toujours est-il que la rédactrice en chef du service politique avait pris une paire de ciseaux pour lui faire passer une bonne fois pour toutes ses aspirations porcines de mâle blanc de plus de cinquante ans. Poursuivi par la responsable de la rubrique sports (ancienne lanceuse de javelot), il avait pu échapper à la castration grâce à une pointe de vitesse dont il ne se serait pas cru capable. Heureusement il avait son portable, fébrilement il composa le numéro de la police, un voyant s’alluma : batterie insuffisante…
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Quand il le faudra je bondirai. Il se répétait la phrase en boucle, comme un encouragement. Il est vrai que sa position professionnelle n’était pas très favorable. Jeune pigiste à L’Incorrect pour la rubrique l’Époque, il craignait depuis le début l’ire de son chef. Ce dernier, dur mais juste, enfin souvent plus dur que juste, maniait le manganello (le gourdin en italien, employé par les squadristes pour punir leurs adversaires) en cas de fautes d’orthographe. Encore heureux que l’époque de l’huile de ricin fût révolue. Il entrevoyait des révolutions de palais où il prendrait la place du chef. À lui la BMW de fonction, les secrétaires demi-nues lui servant un haut-brion 1947, en lui allumant un cigare cubain. À lui les allées du pouvoir, les attachées de presse vivement culbutées à la Closerie des Lilas. À lui le loft avec vue sur la Seine. À lui les restaurants étoilés sur notes de frais. Brusquement il se réveilla, prit conscience des risques et se dit : « Oui, je bondirai, mais quand il le faudra, ça peut encore attendre ».
La rédactrice en chef du service politique avait pris une paire de ciseaux pour lui faire passer une bonne fois pour toutes ses aspirations porcines de mâle blanc de plus de cinquante ans.
Quand il le faudra je bondirai. C’est surtout les ventes qu’il faudrait faire bondir se disait Mouchard, directeur de la publication de Libération. Mais enfin, que faisaient les lecteurs ? Le journal avait cédé à tout. La publicité tout d’abord. L’abandon de la lutte des classes ensuite au profit des minorités de toutes obédiences : homos, lesbiennes, zoophiles, me-too, vegans, migrants, nécrophiles manchots du Maine et Loire, adorateurs de l’œuf, anti-spécistes. Le service marketing était formel, l’addition de tous ces segments de marché constituait une réserve de lectorat considérable dans laquelle il suffisait de puiser. Qui incriminer alors ? La rédaction sans doute, une bande de vedettes narcissiques, venant en rollers ou en trottinette électrique à la conférence de 11 heures pour se faire voir dans le quartier. Il ne pouvait plus les supporter avec leurs coiffures afro et leurs séances d’analyse au long cours, prétextes à d’interminables conciliabules autour de la machine à café. Et l’actionnaire sur le dos qui veut arrêter le papier pour faire un quotidien numérique. Qui va se taper les licenciements ? C’est papa Mouchard ! Salaud d’actionnaire planqué en Suisse. La sonnerie du téléphone le fit sursauter : « Monsieur Drahi sur la ligne trois ». Fébrile, il décrocha : « Allô Patrick, quel plaisir de vous entendre, comment allez-vous ? »
Droit de réponse du chef de la rubrique L’Époque de L’Incorrect. « Je tiens à démentir le contenu de cet article pour la partie me concernant. Poète, je manie l’hémistiche plus que le gourdin, je ne vais jamais à la Closerie mais chez Robuchon, je ne fume plus et je bois du bourgogne. Toutefois je pense acheter un flacon d’huile de ricin qui pourrait avoir un prochain usage. »
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