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L’Épopée Beraber

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Publié le

27 novembre 2018

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Au milieu de tant de publications sans grâce, il en est une qui a traversé discrètement la rentrée littéraire. Pour quelques-uns qui font ces colonnes, il s’agit pourtant d’une très grande œuvre qui aura eu le charme rare de nous faire vivre une épopée, littéraire aussi bien que réelle.

 

En été, les pages ouvertes d’un livre à paraître à la rentrée, La Grande Idée, m’ont révélé qu’un écrivain d’aujourd’hui, Anton Beraber, gardait en lui le souvenir sensible de civilisations enfouies et des temps archaïques. Que, quelque part ici, quelqu’un vivait de poésie. Les onze chapitres de son volume s’organisent autour d’une recherche, d’une trace à préciser, celle laissée par un Grec, Saul Kaloyannis, durant le périple qui suit la débâcle d’une guerre lointaine. Kaloyannis, sans que le lecteur sache vraiment pourquoi, a durablement marqué ses contemporains, proches ou lointains, et ouvert derrière lui un sillon de fascination et d’imprécisions. Bien des années après, le narrateur cherche à rencontrer les témoins de cette présence disparue. Chaque témoignage fait l’objet d’un chapitre et ouvre sur un lieu, ainsi se succèdent le désert, l’île, le vaisseau ou la ville.

À l’énigme du personnage s’ajoutait l’énigme de l’auteur : qui était l’homme qui avait écrit une telle œuvre ?

On aurait tort de vouloir chercher ici une quelconque cohérence historique ou chronologique ; pour entrer dans cette œuvre il faut accepter de se perdre dans un labyrinthe de temps réels et mythologiques, d’espaces vus et imaginés, la lecture nous fait avancer dans l’humus épais d’une langue poétique singulière agrégée à la culture des siècles. C’est d’une très grande beauté. Avec tout ça, comme cette ouvrière du livre qui dit je et dont « le mot ne lui remplit même pas la bouche », le volume terminé laisse le goût d’une béance. Ce Saul tant cherché passe le simple lieu commun du héros déceptif, son néant reste une énigme.

 

Silence et préjugés

 

À l’énigme du personnage s’ajoutait l’énigme de l’auteur : qui était l’homme qui avait écrit une telle œuvre ? Les demandes d’entretien n’avaient jusqu’alors conduit qu’à des reports gênés, il n’en fallait pas plus pour enflammer mon imagination, alimentée par quelques enthousiastes lecteurs conquis de la rédaction.

 

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Beraber, génial écrivain de 30 ans, existait-il vraiment ? Pourquoi restait-il si discret ? Par une ligne claire au milieu du volume, l’auteur invitait au voyage quiconque y verrait un appel: « les sentiers de l’inévidence ne doivent se présenter qu’aux égarés choisis ». Il fallait répondre à cette invitation, et découvrir Beraber, coûte que coûte, peu importe l’endroit où cette aventure nous conduirait. Un matin, j’ai donc pris le train dans la campagne blanche, j’ai longé des rivières aux cours asséchés, et au soir je suis arrivée bien loin de chez moi, dans la Marne, à Epernay, jour de foire. En cette fin septembre notre auteur devait, et pour la dernière fois avant son retour en Égypte, parler de son livre dans une librairie de la ville.

 

Rencontrer l’auteur d’un livre aimé, c’est un peu voir Dieu, mais hors du jardin d’Eden, c’est donc un peu moins beau. Les premiers mots échangés rompirent cruellement le charme de cette quête qui avait débuté comme un poème de Rimbaud. Beraber, communiste de longue lignée n’avait « pas dessoûlé du vingtième siècle », il se voyait toujours durant la guerre d’Espagne, dans le camp opposé, et refusait un entretien dans nos pages. Son superbe silence de septembre, si chargé pour nous en poésie rocambolesque n’était donc que le symptôme d’un sectarisme idéologique si commun! J’étais venue parler d’art, croyant avoir découvert quelqu’un qui en vivait, j’aurais à parler politique, et répondre des éditos de Jacques de Guillebon. Cet auteur portait tous les oripeaux du camp du bien, la soirée promettait d’être longue.

 

Par-delà le bien et le mal

 

Heureusement pour moi, elle ne ressembla pas à ce qu’elle promettait d’être. Beraber intrigué, le temps d’une conversation informelle, dépassa le politique et accepta de convoquer ce qui l’inspirait. Nous pûmes enfin appeler sur nous Tarkovski, Wenders et Jünger (ses goûts étrangement proches des nôtres étaient donc plus libres que son « honneur politique »). Il put enfin parler des lieux sur lesquels il avait posé ses yeux: « Si la littérature n’a pas encore tout dit, c’est qu’il faut qu’elle regarde les films d’Angelopoulos ». Il put dire que le seul écrivain contemporain qui l’aurait fait, lui, voyager sur des centaines de kilomètres était Pierre Michon. Il put confer qu’une des choses les plus nécessaires à sa création était le temps – il a fallu six longues années pour que cette œuvre voie le jour – et qu’il écrirait encore. Nous ne pouvons que souhaiter que vous écriviez encore, monsieur Beraber, et outre le plaisir de vous lire à nouveau, cela me permettra peut-être de répondre à l’énigme de votre Grande Idée – que votre rencontre ne m’a finalement pas permis d’élucider. Votre livre est double, foisonnant et vide, rendu parfaitement singulier par une faille, ce défaut d’incarnation du personnage, pourtant voulu frère d’Ulysse. Si vous trouvez de nouveau à créer, nous saurons s’il s’agit là d’un trait caractéristique de votre œuvre à venir, ou d’une magnifique défaite des commencements.

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