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Espérance ruralités : Un nouvel espoir

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Publié le

12 décembre 2018

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Il est beaucoup question des territoires perdus de la République aux portes des métropoles. Plus dure encore est la situation des territoires abandonnés de la République. Depuis un an, « Espérance Ruralités » travaille à donner aux enfants des campagnes savoir et fierté.

 

Le collège est installé dans l’ancien Lidl, le magasin ayant déménagé pour un lieu neuf et plus grand à mi-chemin avec la commune voisine de Beautor : le discount est le seul commerce qui marche vraiment dans ce bourg où le taux de chômage des jeunes frôle les 50 %. Il n’y a quasiment plus de bars, ni de boutiques. Pourtant La Fère ne manque pas de charme. Les maisons en brique qui bordent les ruelles du centre-ville, quoiqu’en fort mauvais état, demeurent très belles. Bienvenue en France périphérique.

 

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

« Espérance Ruralités » s’est installé ici dans l’Aisne à la rentrée 2017. Une commune particulièrement sinistrée sur tous les plans: chômage des jeunes, décrochage scolaire, illettrisme, familles monoparentales, La Fère est un exemple saisissant de cette France abandonnée par le gouvernement depuis des décennies, faute de clientèle électorale ou d’intérêt économique. C’est parce que La Fère est la commune la plus sinistrée du département le plus sinistré de la région la plus sinistrée de France qu’« Espérance Ruralités » s’y est implantée.

 

Jean-Baptiste Nouailhac a grandi dans les champs de betterave qui entourent l’aéroport de Roissy. Il connaît bien ces campagnes où les gens se sentent dévalorisés, où l’essence est aussi importante que le sang, et où tout espoir social est mort depuis longtemps. Depuis qu’il a commencé à travailler à la Fondation pour l’école, il avait envie de faire quelque chose pour elles. Le mal se traite à la racine : plus que des structures sociales, des équipements municipaux, c’est la fierté qu’il est urgent de restaurer. Il a donc fondé le cours Clovis et le dirige depuis 2017.

 

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

 

DES CORPS DÉGRADÉS

 

Nous arrivons à l’aube un peu avant 8 heures. Il fait très froid. Lorsque nous franchissons les grilles de l’école, les enfants viennent spontanément nous dire bonjour, et poliment. Ils serrent les mains avec fermeté et nous regardent tous dans les yeux. La courtoisie est un luxe qui ne coûte rien. La majorité d’entre eux vient de familles qui n’ont jamais quitté la région. Leurs prénoms sont souvent anglo-saxons, et tirés des VF médiocres de séries du service public. Plusieurs d’entre eux portent les stigmates de leur condition : la malbouffe, la boulimie, l’inactivité, le stress du harcèlement ont dégradé leur corps. L’activité qui règne dans la cour devrait leur rendre la santé physique et morale. Le privilège de l’enfant de la campagne, c’est de pouvoir tirer des missiles sur les murs de la cour avec des ballons gonflés à bloc.

 

Comme chaque lundi matin, toute l’école se rassemble en carré devant les mâts pour lever les couleurs. Cinq drapeaux montent avec le soleil : la France, l’Europe, la Picardie, La Fère et le cours Clovis. Avant l’envoi, les élèves prononcent ces mots : « Nous levons ces couleurs en mémoire de nos anciens qui nous les ont transmises, de ceux qui sont morts pour que nous restions français, de notre pays qui nous permet d’étudier et de nos parents qui nous ont inscrits au cours Clovis parce qu’ils voulaient le meilleur pour nous. » Élèves et professeurs chantent La Marseillaise. Les couleurs seront descendues vendredi.

 

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

Les enfants ruraux souffrent d’un immense déficit de confiance en eux, parce qu’ils n’ont pas de repère culturel auquel s’identifier. En effet, tous les chanteurs, acteurs et autres artistes qui font leur promo à la télévision viennent des zones urbaines ou périurbaines, aucun de la campagne. Ils voyagent beaucoup, et ont fait de leur déracinement un motif de fierté. Pour des enfants dont l’écran est presque le seul accès au loisir culturel, voir ces gagnants de la mondialisation étaler leur réussite en images est particulièrement cruel. Dans cet esprit, leur redonner le goût de leur identité et les relier à leur histoire et leur patrimoine est un moyen très puissant de provoquer leur épanouissement. Les drapeaux arrivent en haut du mât. C’est l’heure d’aller étudier. Jean-Baptiste Nouailhac donne le signal final de la cérémonie par une formule que l’on trouve tracée à plusieurs endroits dans l’école : « Croyez en vous, et soyez des héros ! »

 

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

Ce sont les élèves qui nous font visiter l’école. Leur investissement dans le fonctionnement de l’établissement est une dimension centrale de la pédagogie. Constitués en équipes, ils participent au nettoyage des salles, à la vaisselle des repas, à l’entretien du poulailler. Cette responsabilisation renforce leur confiance en eux et développe leur capacité à se prendre en main. La devise de l’école est affichée dans la plus grande salle qui sert également de réfectoire : « amitié, travail, service ». Il y a les équipes Arnaud Beltrame, Jeanne Hachette, Albert Roche, Jeanne d’Arc, et Henri Fertet. Les enfants s’identifient à leurs héros et veulent se hisser à leur hauteur.

Un ballon arrive dans les pieds du professeur de mathématiques : contrôle orienté, demie-volée, et le cuir finit juste sous la barre transversale du but improvisé sur le crépi ocre du mur. Regards admiratifs.

Pendant le cours de sciences naturelles auquel nous assistons, le professeur n’attend jamais plus de quelques secondes avant d’interroger un élève qui lève le bras. Cette attention est particulièrement appréciée par les élèves. Une pédagogie soigneusement mise en place par l’équipe. « Avec ces petits effectifs, selon le directeur, ils sentent que leur professeurs s’intéressent à eux et les prennent au sérieux. Se met en place un cercle vertueux, et ils se sentent le devoir de travailler pour être à la hauteur de la confiance qui leur est faite. C’est aussi pour ça qu’on les vouvoie. » L’uniforme est facultatif mais aucun élève n’a choisi de s’en passer. Un seul élève a refusé à la rentrée, avant de le demander au bout de quelques semaines. Les élèves s’approprient l’école et sont demandeurs d’éléments d’identification : par exemple, quelques demoiselles ont spontanément composé un chant sur le cours Clovis pour se motiver en faisant leurs services.

 

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

IDENTIFICATION

 

C’est l’heure de la récréation. Tous les professeurs participent avec entrain aux jeux. Les enfants dépensent l’énergie accumulée en cours, et plus ils bougent, moins ils ont l’occasion de tenir des conversations qui finiront par tourner en rond et devenir malsaines. C’est en partie de l’ennui que naissent les problèmes de harcèlement. Tous les élèves déposent leurs téléphones dans un carton le matin, pour se concentrer sur l’instant présent. Un ballon arrive dans les pieds du professeur de mathématiques : contrôle orienté, demie-volée, et le cuir finit juste sous la barre transversale du but improvisé sur le crépi ocre du mur. Regards admiratifs. Rien de tel pour se faire respecter par les garçons qui composent plus des deux tiers des effectifs. Les filles jouent plutôt à la balle au prisonnier, avec leurs professeurs féminins et les moins adroits du pied.

 

Les relations entre le cours Clovis et la mairie sont excellentes. Dans une petite commune rurale, le travail d’élu est difficile et ne rapporte rien. C’est un vrai service pour la communauté. Dans cet esprit, la mairie n’a vu aucun inconvénient à recevoir de l’aide d’« Espérance Ruralités ». Les élèves étaient douze la première année, et ils sont aujourd’hui deux fois plus. Le boucher du « Carrefour contact » où nous achetons notre déjeuner a scolarisé son fils au cours Clovis : « Il y est très heureux et ça se sent. » L’amélioration scolaire est une œuvre sociale qui rejaillit sur les familles. « Un orthophoniste a demandé un jour à l’un de nos parents d’élève si son fils avait été à Lourdes : il n’avait tout simplement plus besoin de consultations, il était totalement débloqué. C’était seulement l’école », raconte le directeur.

 

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

 

Une école qui propose aussi des ateliers de bricolage, théâtre, dessin et musique pour valoriser les différentes intelligences. La pédagogie s’inspire en partie des avancées des neurosciences, pour développer harmonieusement hémisphères gauche et droit. Le nombre de matières est restreint pour renforcer les savoirs de base (français, mathématiques, histoire-géo, langues vivantes). Une collaboration étroite avec les parents constitue le socle de l’école. Si un élève a été particulièrement sage ou agité, le directeur n’hésite pas à en faire part aux parents par SMS. À plusieurs reprises dans l’année, les élèves passent un moment privilégié avec un professeur formé aux méthodes Montessori et Nuyts. Les professeurs ont aussi une charge d’éducateur. Pour aller au bout de leur démarche, ils se sont tous installés dans la région.

 

« Espérance Ruralités » est abritée par la Fondation pour l’école, laquelle lui assure un soutien logistique. Mais elle doit se financer de manière autonome. Une difficulté considérable mais cohérente avec la nécessité d’impliquer parents et professeurs dans le projet. La subsidiarité est le principe fondateur de la stratégie de la Fondation pour l’école : les dons de particuliers, d’entreprise, et pourquoi pas les subventions, font vivre l’école.

 

OASIS DE CIVILISATION

 

Jean-Michel Blanquer avait fait sa première rentrée à La Fère en 2017. Mais rien n’a changé depuis dans le bourg. Ici les gens sont prêts à tout pour s’en sortir : une élève nous explique avec fierté que sa mère part à 5 heures du matin et revient à 22 h 30 tous les jours sans vacances pour faire du ménage à Paris. Même si le salaire part à moitié dans les trajets, qu’importe : le Français ne veut pas se laisser mourir. La France rurale prouve que la misère n’est pas en soi criminogène. Aucune voiture ne brûle et les rues sont propres.

 

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

 

Sur le chemin du retour, nous sommes bloqués par les gilets jaunes, et l’immense majorité des voitures en avaient sur leur plage avant. Ici la population crie son ras-le-bol d’être abandonnée. Et le jour n’est pas loin où elle n’aura plus rien de rien à perdre et ce jour risque d’être violent. Pourtant tout n’est pas terminé. Parce que les conséquences néfastes de la mondialisation commencent à contaminer les villes après avoir quasiment tué les campagnes. D’ici là des oasis de civilisation comme le cours Clovis rayonneront autour d’eux comme les monastères bénédictins de l’an mil en leur temps. Le cours Clovis a bien l’intention de faire des petits.

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