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La politique est un jeu d’enfants

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Publié le

14 décembre 2018

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C’est peut-être « pô juste », mais c’est comme ça que ça se passe à droite. Ceux qui ont longtemps été les cadors trouvent toujours une bonne raison de mettre leur poing sur le nez de l’autre. Le pire, c’est que s’ils auraient su ce que ça allait leur coûter, ils auraient venu tout pareil.

 

Au sens propre, la politique est un jeu d’enfants. D’enfants qui, quel que soit leur âge, parfois fort avancé, se bagarrent, se chamaillent, s’insultent pour des raisons dont ils savent très bien qu’elles ne reposent sur rien de sérieux, sinon leur désir de gagner la partie : la fin justifie les moyens, les mensonges, les tricheries, les coups bas et les trahisons, les crocs-en-jambe et les coups de poignard dans le dos, que l’on soit dans la cour de récré ou dans l’enceinte parlementaire. Au début du XXe  siècle, Max Weber assurait qu’après avoir été dominée par des considérations magiques ou charismatiques, la politique était en voie de se soumettre à la Raison en même temps qu’elle entrait dans l’ère de la Démocratie.

 

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Mais les faits démentent avec une ironie cruelle ces analyses candidement progressistes et montrent que l’avènement de la démocratie s’est borné à déplacer l’irrationalité sans la réduire de façon significative, ni faire accéder à l’âge adulte les peuples ou leurs dirigeants. « Il n’y a pas de grandes personnes », s’exclamait Malraux: il n’y a que des enfants qui, sur tous les plans, continuent d’agir en fonction d’une combinaison complexe d’éléments irrationnels – pour tout ce qui concerne les arguments et les moyens utilisés – et d’éléments plus rationnels, l’objectif étant toujours de gagner la partie.

 

C’est alors qu’après avoir cité de Gaulle, on recourt aux fameuses « valeurs républicaines » – oubliant au passage que c’est au nom de ces dernières que la gauche appelait en 1962 à la constitution d’un « front républicain » pour s’opposer au Général.

 

Et c’est ce qu’illustre, depuis maintenant plus d’une trentaine d’années, le refus obsessionnel d’une « union des droites ». Comme dans la cour de récréation où tous les moyens sont bons, tous les arguments peuvent être employés pour justifier un tel refus, y compris ceux dont on connaît parfaitement le caractère aberrant, on peut regrouper les prétextes avancés en deux catégories: si la DR (droite respectable) refuse toute union avec les Intouchables, c’est à cause de leur passé, et de leur présent. Leur passé ? C’est ici qu’on exhibe d’ordinaire la figure mythique du général de Gaulle. Si l’on s’oppose à tout rapprochement, ce serait par fidélité à la mémoire du Libérateur de la patrie, qui aurait toujours refusé une telle alliance.

 

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L’argument a un petit air historique qui en impose : malheureusement, il est dépourvu de toute valeur démonstrative. D’abord, parce qu’on ne pourrait lui reconnaître une certaine pertinence que si ceux qui l’emploient étaient intégralement fidèles à l’enseignement du Général – alors qu’il s’agit d’une fidélité à géométrie variable, que l’on ne ressort de la naphtaline que quand cela paraît utile. Songeons à Chirac, grand pourfendeur de toute « union des droites » au nom du gaullisme, mais oubliant ce dernier quand, pour des raisons d’intérêt personnel, il accepte la cohabitation, fait voter oui à Maastricht, réduit la durée du mandat présidentiel ou prône la constitution européenne.

 

Valeurs inconnues

Du reste, l’argument est d’autant plus faible qu’on pourrait se demander à quel de Gaulle il faut être fidèle : le de Gaulle maurrassien d’avant 1940, accueillant à bras ouverts les cagoulards à Londres, recevant le pouvoir des généraux en 1958 ou avouant qu’il a lâché l’Algérie pour ne pas voir un jour son village rebaptisé « Colombey les-deux-mosquées » est de toute évidence beaucoup plus « d’extrême droite » que ceux avec lesquels, en son nom, on refuse tout accord.

Mythique et imaginaire, le passé supposé d’un groupe suffit à interdire pour l’éternité toute tentative de rapprochement, mais il en va de même de son présent. C’est alors qu’après avoir cité de Gaulle, on recourt aux fameuses « valeurs républicaines » – oubliant au passage que c’est au nom de ces dernières que la gauche appelait en 1962 à la constitution d’un « front républicain » pour s’opposer au Général. Comme dans les cours de récré, il n’est pas indispensable que l’argumentaire brille par sa cohérence.

 

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Reprenons: on ne saurait avoir de rapports avec des courants hostiles aux valeurs républicaines. Fort bien! Mais qu’entendez-vous par là, cher Monsieur? Nouveau silence : personne ne sachant ce que c’est que la République, nul ne peut affirmer quelles sont ces « valeurs ». Tout au plus pourra-t-on placer sous cette étiquette avantageuse des thèmes qualifiés de « républicains », à une époque déterminée, par des personnes s’arrogeant sur ce point le titre envié de docteurs de la foi.

 

Un jeu de pervers

Reformulons la question : à quelles valeurs (supposées républicaines) les Intouchables s’opposent-ils de manière si insupportable qu’ils doivent être ipso facto excommuniés, réduits au rôle de lépreux avec lesquels tout contact serait abominable ? Aux valeurs de Robespierre ou à celle de Condorcet? À celles de Thiers ou de Louise Michel? À celles du Clemenceau de 1870 ou de celui de 1917 ?

La réponse est d’autant plus délicate que, si on se penche d’un peu plus près sur les discours de la DR, on constate qu’elle a pu, naguère, défendre des positions bien plus radicales que celles qu’assument aujourd’hui les Intouchables. À ce propos, on se souvient des thèses soutenues en 1983 par un républicain nommé Juppé, qui, à propos de l’immigration, affirmait qu’il fallait « encourager le retour au pays » et « effectuer le remplacement des immigrés, dans les postes libérés, par des chômeurs et des demandeurs d’emploi ».

Peut-être doit-on en déduire qu’une idée n’est pas antirépublicaine en soi, mais qu’elle le devient, selon le moment ou la personne qui l’exprime… Comme dans les cours de récréation, l’irrationalité des moyens ne pose aucun problème, pas plus que la mauvaise foi de ceux qui en usent sans vergogne dès lors qu’elle leur procure un avantage. Mais pourquoi accumuler ces mensonges dans le seul but de refuser toute alliance avec les Intouchables? Serait-ce pour assurer le triomphe du Bien sur le Mal? Par souci de rester pur? Aucun politicien, même débutant, n’aurait la naïveté d’y croire un instant.

 

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La première raison véritable, c’est d’échapper aux gifles de la maîtresse qui surveille attentivement ce que font les mômes et qui, du haut de sa supériorité morale autoproclamée, irait sur-lechamp claquer le beignet à celui qui ferait mine de se rapprocher des réprouvés. La maîtresse, c’est-à-dire la classe politique et les grands médias, chargés de donner des leçons de bien-pensance et de distribuer des claques à ceux qui oseraient désobéir, les ravalant du coup au même statut que les Intouchables dont ils ont malencontreusement serré la main. Dans cette étonnante cour de récré qu’est le monde politique, la DR a ainsi fini par apprendre, à coups de taloches, qu’un seul jeu lui était permis.

Un jeu inventé au milieu des années 1980 par un expert en perversité et qui n’est autre qu’une version adaptée du bon vieux « Qui perd gagne ». Pour espérer l’emporter un jour, et, en tout cas, pour continuer à jouer, il lui faut accepter de perdre – en refusant toute alliance avec les Intouchables: une telle alliance lui permettrait en effet de (re)devenir la plus forte et de remporter la partie, mais elle lui vaudrait en retour les punitions évoquées plus haut et une disqualification bien méritée, « car on ne fréquente pas ces gens-là »…

 

 

Bref, la DR doit accepter de perdre face à la gauche, qui a comme un droit moral à remporter la partie ; et même, paradoxalement, de perdre face aux Intouchables, certes privés de la victoire par le refus d’alliance de la DR, mais suffisamment puissants pour la battre et monter sur la deuxième marche du podium. Quant à la DR, elle n’a plus que ses yeux pour pleurer et ses mains pour masser un arrière-train endolori par les coups de pied aux fesses à répétition. Mais elle conserve l’estime de sa maîtresse, vigilante gardienne de la morale politique, et la tête haute, fière d’être restée fidèle à la mémoire du Général et aux valeurs de la République. C’est le principal.[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]

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