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Mathieu Detchessahar : « C’est le bien commun qu’il faut reconstruire »

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Publié le

25 février 2019

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Harcélement libéral

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[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row][vc_row][vc_column][vc_column_text css= ».vc_custom_1551095688644{margin-right: 25px !important;margin-left: 25px !important;} »]L’extension indéfinie de la logique du marché s’oppose à toute existence du bien commun, qui suppose l’existence de mœurs partagées, sans lesquelles aucune société n’est viable, argumente Mathieu Detchessahar, professeur à l’institut d’administration des entreprises de l’université de Nantes et auteur de Le Marché n’a pas de morale (Éd. Le Cerf, 2015).

 

La théorie libérale postule l’existence d’une main invisible selon laquelle l’ensemble des actions individuelles des acteurs économiques, guidées uniquement par l’intérêt personnel de chacun, concourt au bien commun. Croyez-vous qu’une telle théorie se vérifie dans les faits ?  

 

La main invisible du marché, c’est la forme moderne et sécularisée de la providence pour les économistes libéraux ! Elle assure que l’intérêt collectif sera servi même lorsque personne ne s’en préoccupe, et peut-être d’autant mieux que personne ne s’en préoccupe !  Si l’on en croit Adam Smith, « le marchand, tout en ne cherchant que son intérêt personnel, travaille souvent d’une manière bien plus efficace pour l’intérêt de la société, que s’il avait réellement pour but d’y travailler ».

 

Lire aussi : Charles Gave : « L’Etat doit se réduire au régalien »

 

Aux figures emblématiques du citoyen vertueux ou du saint auxquelles les philosophies politiques classiques s’en remettaient pour servir le bien commun, le libéralisme économique substitue celle du marchand, calculateur et âpre au gain. Ce nouvel héros du bien commun a sans doute moins de panache que ses prédécesseurs mais il semble aux libéraux plus réaliste et efficace, la recherche de la richesse étant un levier de motivation sans fin.

 

Libérons donc la dynamique des intérêts individuels et laissons-les s’exprimer au sein d’un lieu qui les contraindra le moins possible – le marché – et alors la magie de la main invisible pourra s’opérer. Les passions privées de la richesse, du luxe ou de la possession sont bonnes pour la société toute entière car elles mettent en branle la machine économique.

 

La main invisible du marché, c’est la forme moderne et sécularisée de la providence pour les économistes libéraux. (Mathieu Detchessahar)

 

« Les vices privés feront les vertus publiques », comme l’écrivait Bernard Mandeville dans sa fameuse fable des abeilles. Cette philosophie sociale autant qu’économique est d’une certaine manière très séduisante : elle promet un maximum de liberté individuelle, elle invite chacun à ne se préoccuper que de ses intérêts personnels et à ne jamais s’embarrasser des questions d’intérêt collectif, elle libère tout le monde des vieilles exigences morales de bienveillance, d’amitié civique ou de charité qui deviennent inutiles puisque quelqu’un s’occupe pour nous des dimensions collectives de la vie sociale.

 

La main invisible fait le boulot à notre place ! Elle est un « petit mécanisme producteur de paradis », pour reprendre une expression de Simone Weil. Dans la grammaire libérale, le bien commun peut être assuré sans que l’on ait à poser l’exigence du progrès moral des sociétaires. Il ne sera pas moins bien servi en s’en remettant à la dynamique des intérêts individuels, aux contrats et au libre marché. Plus besoin de socle éthique commun à entretenir et à transmettre !

 

 

Précisément, ces dynamiques contractuelles alimentées par la logique des intérêts ne sont-elles pas puissamment productrices de richesses à partager entre tous les membres de la société et, dans ce sens, bonnes pour la collectivité toute entière ?

 

Elles le sont parfois bien entendu. Mais, dans le même temps, elles menacent toujours de saper les fondements de la société. Dès le XIXe siècle, ces « libres » contrats s’attaquent à la dignité du travail, génèrent des inégalités gigantesques et précipitent des millions de prolétaires dans les bras du socialisme révolutionnaire face au drame de la question sociale.

 

Aujourd’hui, les marchés livrés à la seule logique des intérêts individuels ont conduit au saccage environnemental et à l’impasse écologique, mais aussi à la vente de « libres » crédits à des emprunteurs sans revenu, sans emploi, sans patrimoine – les fameux crédits subprimes – qui ont conduit à la grande crise financière de 2008. À un temps de croissance succéda alors un effondrement soudain qui supposa d’appeler les États à la rescousse pour injecter des milliards d’argent public dans l’économie.

 

Les relations économiques et sociales soutenues par une solide morale commune se coordonnent à moindre coût et favorisent les engagements de long terme. (Mathieu Detchessahar)

 

Si les bénéfices de l’industrie financière sont revenus à quelques-uns, les pertes ont été, elles, très largement collectivisées ! La crise financière aura coûté 40 points de dettes à l’Etat français… Sur un tout autre terrain, observons que les dynamiques marchandes, laissées à la seule logique des intérêts individuels, s’attaquent également à notre imaginaire culturelle et à nos mœurs.

 

C’est le cas lorsqu’on livre la télévision et ses programmes aux marchands qui n’ambitionnent que de « vendre du temps de cerveau disponible à Coca-Cola » ou lorsque s’affichent sur les murs du métro parisien les publicités du site marchand Gleeden qui propose la vente de relations adultères. On le voit, aucune main invisible ne vient protéger la qualité de notre environnement ou la force liante de nos mœurs communes qui nous permettent de vivre heureux ensemble dans un monde partagé.

 

 

Est-ce alors à l’État de protéger ce bien commun ?

 

L’État y a certainement sa part mais c’est d’abord l’ensemble de notre vie sociale et de notre débat politique qui devraient être revivifiés par la préoccupation du bien commun et l’entretien de notre éthique commune. Seul ce travail d’élaboration du bien commun de notre société est susceptible de modérer la force dissolvante des intérêts individuels et fixer des limites à l’extension des logiques marchandes. La production de cette éthique collective présente l’insigne avantage d’accroître la confiance entre les sociétaires, là où la vie commune réglée par la seule coordination marchande des intérêts individuels génère de la méfiance, pousse à des logiques de contractualisation toujours plus fines et entraîne une juridicisation extrême de la vie sociale.

 

Lire aussi : Conservatisme libéral ou barbarie ?

 

À l’inverse, les relations économiques et sociales soutenues par une solide morale commune se coordonnent à moindre coût et favorisent les engagements de long terme. C’est ce qui explique le succès de ce que les économistes appellent les districts industriels, ces territoires qui se signalent par leur remarquable dynamisme économique. De la Vendée au Nord de l’Italie en passant par la Bavière, les relations entre les entrepreneurs de ces territoires se signalent par un haut niveau de coopération et de confiance qui s’explique par un ensemble de valeurs et de façons d’être partagées.

 

Ici, la main invisible du marché est remplacée par la main visible de l’histoire et de la culture commune ! Le paradigme de l’économie libérale s’en trouve retournée : ce n’est pas la dynamique des échanges économiques qui crée le bien commun mais ce dernier qui sert d’humus aux dynamiques économiques. C’est le bien commun qu’il faut reconstruire d’abord !

 

@Nicolas Pinet pour L’Incorrect

 

Si ce bien commun est important, pourquoi semble-t-il si difficile d’en entreprendre la reconstruction ?

 

L’emprise idéologique des libéralismes politique et culturel nous en empêchent ! Le libéralisme politique a poursuivi l’ambition de faire de l’espace politique un lieu axiologiquement neutre, vidé de toute considération morale pour faire droit au désir de chacun d’en délibérer comme il le souhaite.

 

La notion de bien commun est dans le libéralisme politique toujours soupçonnée de paternalisme susceptible d’entamer la liberté des sociétaires. Le libéralisme politique repose sur une éthique minimaliste, faite de non-nuisance à autrui, de garantie et d’extension des droits individuels, à partir de laquelle il est très difficile d’encadrer ou limiter la liberté contractuelle des parties. De ce point de vue, le libéralisme culturel des années 60 n’a fait que pousser jusqu’à son paroxysme cette logique de neutralisation morale de l’espace politique qui gardait encore la trace de nos héritages culturels. En proclamant quil n’y a plus d’essence commune, l’idée d’éthique commune devient tout simplement inepte !

 

Ce n’est pas la dynamique des échanges économiques qui crée le bien commun mais ce dernier qui sert d’humus aux dynamiques économiques. (Mathieu Detchessahar)

 

Elle n’est qu’un mécanisme de domination dont il faut s’émanciper. Le libéralisme politique et culturel fournit finalement au libéralisme économique les justifications philosophiques de son illimitation… Sans anthropologie commune, plus rien ne vient s’opposer au triomphe du marché. L’individu libéral s’affranchit peu à peu de l’emprise de la moralité commune, fruit de l’histoire d’une société, pour se soumettre au matraquage incessant de la publicité commerciale orchestrée par les spécialistes du marketing.

 

Dans ces conditions, et après qu’il ait laissé la planète exsangue, le marché libre trouvera de nouveaux débouchés dans l’exploitation des corps humains et nous n’aurons rien à opposer au gigantesque marché des corps augmentés, des enfants fabriqués et triés ou des ventres vendus que nous préparent les tenants du transhumanisme et leurs entreprises aux formidables capacités d’investissement…

 

 

Comment en sortir ? Existe-t-il des modèles alternatifs à la mondialisation libérale ?

 

C’est le tour de force des libéraux de nous faire croire qu’il n’y aurait pas d’alternative, sauf à verser dans les totalitarismes rouges ou bruns. Or, c’est faux bien sûr ! Nous sommes les héritiers de multiples traditions politiques qui toutes regardent du côté de l’éthique commune pour tempérer la puissance des intérêts individuels et empêcher le triomphe du marché. Que l’on regarde du côté de la tradition républicaine qui s’est toujours nourrie de l’idéal antique des vertus, du catholicisme social qui a soutenu les grandes lois sociales de la fin du XIXe et alimenté le projet gaulliste ou du côté du socialisme français originel, dont les travaux de Jean-Claude Michéa ont rappelé les dimensions morales et conservatrices, il existe de multiples sources d’inspiration alternative. Toutes refusent de faire du marché le fondement de la vie sociale et politique.

 

Changer de modèle sera long et difficile tant le programme libéral s’est déployé en profondeur au cours des 40 dernières années. Pourtant, il y a urgence ! De l’Italie à l’Angleterre, de l’Europe centrale aux Etats-Unis, comme dans la France des gilets jaunes, ce modèle prend l’eau de toute part et fait l’objet de multiples contestations. Souhaitons que nous sachions mobiliser au plus vite nos autres traditions politiques afin de construire des modèles alternatifs.

 

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