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Notre collaborateur Bernard Quiriny revient avec un recueil d’une vingtaine de nouvelles qui ne dépayseront pas les amateurs de ses contes au charme feutré. Il évoque ici son rapport au genre court et fantastique, un espace littéraire qu’il fréquente presque seul depuis une quinzaine d’années.
Vos nouvelles se situent le plus souvent au cœur d’une Europe intemporelle, quasi inchangée depuis les années 50. Un cadre « rétro » est-il plus adapté à votre façon d’aborder le fantastique ?
C’est bien vu. Techniquement, les intrigues pourraient être transposées de nos jours, mais ça n’aurait plus le même charme. L’étrangeté du fantastique prend plus de relief si elle s’insère dans un décor un peu rassurant, codifié, un décor de vieux film, de vieux roman. Par ailleurs, j’aime les paysages vieillis, justement, parce qu’ils nous reposent de notre époque. Mettre en scène des personnages qui twittent et qui arpentent les voies sur berges en trottinette électrique, je ne sais pas si je pourrais.
La nouvelle semble mal aimée en francophonie, comment expliquez-vous ce phénomène ?
Je suppose que c’est un contrecoup de la sacralisation du roman dans l’imaginaire français. La nouvelle, à côté, passe pour un délassement, un genre mineur indigne de considération. Par ailleurs, nous n’avons plus beaucoup de revues littéraires, ce qui rend délicat de placer des nouvelles isolées, d’où l’extinction du genre. Nous n’avons pas non plus de tradition d’ateliers d’écriture. Je ne suis pas forcément partisan de ces ateliers, mais ils ont le mérite d’accoutumer le public à la pratique et à la lecture de la nouvelle, comme aux États-Unis.
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Justement, de l’autre côté de l’Atlantique, la nouvelle ne semble pas avoir souffert de cette déconsidération. Lisez-vous des nouvellistes américains plus ou moins contemporains ?
J’en lis à l’occasion, j’aime bien l’humour grinçant de Cheever, mais la nouvelle « à la Carver » ne m’intéresse pas trop. J’ai l’impression que c’est formaté, qu’on en débite au kilomètre dans les cours de creative writing, sur un ton plaintif et doux… Vous me direz, du reste, que les nouvelles fantastiques sont formatées elles aussi. Mais je crois que les fantastiqueurs restent les aristocrates de la littérature, et qu’ils font toujours du cousu-main.
Vous ne cachez pas votre admiration pour Jorge Luis Borges ou Marcel Aymé. Quels sont ceux qui vous inspirent encore aujourd’hui ?
Je les cite toujours comme inspirateurs, surtout Aymé chez qui j’admire tout, les nouvelles, les romans, l’indépendance d’esprit, l’anarchisme goguenard, l’attitude en politique. Ses nouvelles restent des chefs-d’œuvre indépassables. Pour le reste, j’ai, de naissance, des accointances génétiques avec la tradition surréaliste belge.
Je crois que les fantastiqueurs restent les aristocrates de la littérature, et qu’ils font toujours du cousu-main.
Je citerais aussi les humoristes fin de siècle, fumistes et compagnie. Bon, après, ces histoires d’influence et d’inspiration, c’est toujours mystérieux. On admire des gens dont on est très éloigné, et on est proche sans le savoir de gens qu’on ne soupçonne pas, qu’on n’a jamais lus, ou pas encore. J’appelle ça l’influence rétrospective, comme il y a des plagiats par anticipation.
À vous lire, on pense aussi à Georges-Olivier Châteaureynaud, dans le ton, les thèmes et ce monde un peu hors monde…
Je crois qu’à un moment, dans les années 1970, il a été le seul à tenir allumée la flamme du fantastique français et il a aussi, corrélativement, tenue vivante la tradition de la nouvelle. Sa place est éminente, les nouvellistes français l’ont tous un peu dans leur bagage. Après, je ne sais pas s’il y a du rapport entre lui et moi ; il penche vers un superbe fantastique teinté d’onirisme, de fable, de merveilleux, moi plutôt vers le jeu de l’esprit, la spéculation, l’excentricité. Mais si vous voyez un lien entre nous, ça me va. Il se trouve que je le croise deux fois par an. Je l’appelle « cher maître », il rigole et répond, rituellement : « Vous en êtes un autre ».
Votre style est très classique, maîtrisé, mesuré. Vous avez un jour évoqué la recherche d’un style « propre ». Pouvez-vous nous en dire plus ? C’est peut-être une loi du genre ?
Comme le fantastique raconte des trucs improbables, il est inutile d’en rajouter ; on peut se contenter d’être sobre. Par ailleurs, dans les formes brèves, les défauts sont plus visibles ; cela oblige à bien polir le style. Être « coulant », poncer les scories qui accrochent, ne pas dire en dix mots ce qui tient en cinq, c’est autrement plus dur que la boursouflure, je crois.
Je penche plutôt vers le jeu de l’esprit, la spéculation, l’excentricité.
Quelle est votre méthode ? Avez-vous des rituels, à l’instar de certains de vos personnages ?
J’ai une théorie d’après laquelle il existe deux sortes d’auteurs : ceux qui écrivent d’un coup, à la va-vite, puis qui récrivent et améliorent le bloc grossier du début ; et ceux qui corrigent pierre à pierre, au fur et à mesure, après chaque paragraphe, voire chaque phrase. Je fais partie des premiers. Henri de Régnier, paraît-il, aussi. Olivier Maulin m’a dit appartenir à l’autre groupe. Jusqu’ici, ma théorie fonctionne.
Vous aimez partir d’une situation légèrement tordue et tirer sur la corde, donnant souvent lieu à des retournements très intéressants. Le simple fait de raconter une bonne histoire semble être l’intention première. Le snobisme en littérature préférera dire aujourd’hui que l’histoire est secondaire. Qu’en pensez-vous ?
C’est même moins que l’histoire : l’idée pure m’intéresse presque seule. Exemple : un type épouse toujours la même femme, rajeunie, retrouvée chaque fois par hasard ; un type répond à des questions, mais dans le désordre ; des sédentaires pathologiques se lancent dans un concours de voyage, etc. La suite, le décor, la chute, vient en tirant le fil, mais elle est presque secondaire. À la limite, je me contenterais bien, parfois, de l’idée pure, dans des nouvelles en cinq lignes.
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Dans la nouvelle « Vivre-ensemble » qui, pour le coup, soulève des problématiques actuelles, vous évoquez deux peuples imaginaires que tout oppose, mais contraints de vivre ensemble au sein de leur capitale commune. Afin de rendre cette coexistence possible, chacun des peuples finit par vivre dans l’ombre de l’autre, poussant l’effacement et la discrétion à l’extrême, au point de ne plus se croiser…
Le titre m’est venu après coup, il donne à cette histoire une coloration satirique involontaire, mais qui m’amuse. Récupérer ce mot pénible, issu de la langue de bois inclusivo-correcte, et le placarder comme titre… Ce terme, c’est amusant, contient son propre aveu d’échec. Si les gens étaient capables de vivre ensemble, ils ne perdraient pas leur temps à théoriser leur vivre ensemble : ils vivraient ensemble. Chez les deux peuplades de mon histoire, forcées de cohabiter sur le même petit espace, tout fonctionne grâce à une qualité rare, disparue de nos jours, et incompréhensible pour la plupart de nos contemporains : la discrétion. Autant dire qu’à mon avis, tout est fichu.
Propos recueillis par Alain Leroy
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