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Un éditeur visionnaire

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Publié le

14 juin 2019

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Samuel Brussell pour sa chronique littéraire mensuelle, revient sur l’ouvrage de Roberto Calasso, L’innommable actuel . Critique.

 

« L’Innommable actuel est un livre qui fera peur », écrivait Sofia Silva dans Il Sole 24 Ore au moment de la parution du livre de Calasso en Italie en 2017. Et le livre fait peur : quoi de plus effrayant que cette auscultation radicale de la société séculaire « qui a le culte d’elle-même » ? La critique – par l’un des siens – d’Homo sæcularis « qui ne croit qu’en lui-même » prend de court. Baudelaire, l’un des astres de Calasso, ne comprit-il pas que « nous sommes tous syphilisés par la démocratie » ?

 

Le stade terminal de cette syphilisation est la sécularisation totalitarisante du monde occidental. Adelphi, l’agora éditrice que dirige Calasso depuis cinquante ans, a publié en 1983 un petit livre révolutionnaire à la couverture rouge : Mon cœur mis à nu, du génial poète et critique français, que son contemporain le bourgeois Sainte-Beuve ignora (« C’est un gentil garçon, qui gagne à être connu », sa défense de Baudelaire, a été immortalisée par Proust). Avec L’Innommable actuel, Calasso ne laisse pas indifférent, comme en témoigne la vindicte que jette à son encontre un honorable intellectuel de l’Opus Dei.

 

Lire aussi : L’éditorial culture de Romaric Sangars : Ni le commerce ni la paix

 

C’est que Calasso – hérésie suprême – se moque des catégories : il est moderniste et classiciste, libéral et conservateur. Lecteur, éditeur, auteur, il se fait également chroniqueur en écrivant les quatrièmes de couverture des livres auxquels il s’identifie et auxquels il invite le lecteur à se confronter, dont un choix a été rassemblé en 2003 dans Cento lettere a uno sconosciuto (Cent lettres à un inconnu). Et L’Impronta dell’editore (L ’Empreinte de l’éditeur), parue en 2013, est liée de façon consanguine à L’Innommable actuel : l’éditeur s’y révèle comme créateur, comme visionnaire – l’édition s’invente comme un genre, comme une œuvre civilisatrice. Le fait qu’à l’intérieur même de son travail d’éditeur il œuvre, comme un bon artisan, en veillant à chaque détail est le signe impardonnable de la survivance d’une autre ère.

 

Certains cloront le sujet en invoquant une inutile nostalgie. Pourtant, il faudrait être de la plus mauvaise foi pour ne pas reconnaître l’actualité criante de son propos : de la nécessité de la culture et du sacré pour l’homme. Mais il faut encore y ajouter l’ironie de l’Histoire : le rigorisme théologique, trempé de politique et de rationalisme, sécularisé, emprunte à la dialectique hegelienne et prend peur face à la poétique et à la spiritualité enfantées par l’irrationnel – seul visage authentique du réel. L’irrationnel était un opprobre qui s’accompagnait souvent de l’épithète « décadent », rappelle Calasso. De « décadent » à « dégénéré » il n’y a qu’un pas. La définition d’« entartete Kunst » (art dégénéré) de triste mémoire pourrait bien s’appliquer, aujourd’hui, à qui en appelle au sens du divin. L’autodafé de l’esprit n’est pas aussi éloigné de nous que nous aimerions le croire.

 

 Samuel Brussell

 

L’INNOMMABLE ACTUEL Roberto Calasso (traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro) Gallimard 200 p. – 19 €.

© DR – Gallimard

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