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Invité d’honneur de L’Étrange festival après la publication, en cette rentrée, de ses fascinantes Mes Moires, Jean-Pierre Dionnet se livre à L’Incorrect. Mythique.
Vous êtes indéniablement un passeur, un héraut de la culture populaire, qui s’est échiné pendant quatre décennies à défendre des arts considérés comme mineurs : bande dessinée, science-fiction, cinéma bis… Aujourd’hui, votre victoire semble totale, puisque la contre-culture d’hier est devenue la culture de masse d’aujourd’hui. Mais je sens chez vous comme un regret de cette période où les vrais passionnés s’échangeaient leurs trouvailles sous le manteau, comme des chrétiens dans les catacombes…
Je ne suis qu’un chaînon, il y en a eu bien d’autres avant moi ! Il faut rappeler que dès l’après-guerre – notamment grâce à l’influence américaine – en 46, Jean Cocteau faisait le « festival des films maudits » à Biarritz, qu’en 1947, Boris Vian et Robert Benayoun glorifiaient le cinéma de genre avec leur fanzine Saint-Cinéma des Près, et que les grands « multi-culturels » qu’étaient chaque Jacques Sadoul et Jacques Goimard défendaient déjà la science-fiction bec et ongles… Moi, en effet, je suis arrivé avec la force de frappe de la télévision et de l’édition à grand tirage, ce qui m’a donné une très grande visibilité : Métal Hurlant, mais aussi Les Enfants du Rock, ou l’émission Cinéma de Quartier sur Canal Plus. J’apporte ma pierre à l’édifice, et je ressemble à ceux qui m’ont précédé, étant à la fois geek et amoureux de toutes les littératures et de tout le cinéma classique. Nous étions une minorité consanguine, et sans doute ravie de l’être, mais étant partageur, j’ai voulu toucher le plus grand nombre… Il est vrai qu’actuellement on considère comme des classiques Argento, Bava ou Carpenter, qu’on adule Carl Barks alors que son nom était inconnu de son vivant. Carl Barks est désormais beaucoup plus lu que Karl Marx ! Au moins les deux parlent de capital mais les fans d’aujourd’hui oublient en effet ce qui a précédé. Si j’avais l’éternité devant moi, je ferais le tour de la France en soutane pour passer les films de Duvivier, Guitry, Yves Mirande, les grands films cyniques des années 30, je montrerais les flamboyances mélodramatiques de Minnelli, je rappellerais à tous que si on aime le western italien, il ne faut pas oublier John Ford. Donc oui, je suis ravi que le bis ait gagné ses lettres de noblesse, mais je suis un peu embêté que tous les autres films soient moins vus. Pour moi, le cinéma est un tout et il ne faut pas oublier les liens qui unissent toutes ces œuvres entre elles. Aujourd’hui l’offre en culture populaire est tellement pléthorique qu’un fan ne peut plus tout lire, tout suivre, ce qui oblige à restreindre ses choix et sa culture. Jack Kirby s’intéressait par exemple à toutes les religions et à toutes les mystiques, depuis les Eddas jusqu’à la gnose, d’où l’incroyable cosmologie marvelienne. Aujourd’hui, le risque d’enfermement est grand.
La science-fiction des années 70 a été ce moment métaphorique qui nous a rappelé que nous vivions la fin de l’Occident : l’empire austro-hongrois, l’empire colonial anglais, l’empire culturel et spirituel de la France ont été dépassés par le mondialisme et par un monde multipolarisé.
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’évolution de la science-fiction, sur le legs de Métal Hurlant et des artistes français en particulier ?
La révolution esthétique des années 70, dont Moebius a été en effet l’acteur génial, c’est ce que j’appelle les « fusées rouillées » : le futur n’est plus ce qu’il était. Après que nous sommes allés sur la Lune, la science-fiction a pris cette forme désenchantée qu’on lui voit dans Star Wars et Battlestar Galactica, et qui n’est pas uniquement le fruit de l’influence française, mais aussi de l’imaginaire collectif et du millénarisme. La science-fiction des années 70 a été ce moment métaphorique qui nous a rappelé que nous vivions la fin de l’Occident : l’empire austro-hongrois, l’empire colonial anglais, l’empire culturel et spirituel de la France ont été dépassés par le mondialisme et par un monde multipolarisé. Nous ne sommes plus que l’ombre de la France, nous avons perdu la foi dans notre langue… Nous avons pourtant en France une nouvelle génération d’écrivains extraordinaire : Justine Niogret, David Calvo, Jeanne Debats, Patrick Dewdney, mais qui n’arrivent pas à trouver leur public au-delà d’un cercle très restreint. Après avoir été à la mode, la science-fiction a dû pour survivre se ghettoïser, notamment face au raz-de-marée de la fantasy. Aujourd’hui plus que jamais il faut rappeler l’importance des libraires de proximité, qui doivent retrouver un rôle de guide, pour un public parfois noyé par les propositions.
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Le cinéma bis que vous défendiez dans les années 80, qu’il soit japonais, italien ou hong-kongais, semblait bien plus libre que ne le seront jamais les productions actuelles…
Les cinématographies d’exception viennent de pays qui ont montré une extrême violence sociale et mentale, comme le Japon des années 70. Aujourd’hui nous avons toujours des francs-tireurs, notamment en France, comme Gaspar Noé ou Bertrand Mandico, mais en effet le bilan actuel n’est pas terrible. Tout est en train de changer, les salles disparaissent, Netflix fait une OPA sur la culture mainstream (avec quelques bonnes surprises), mais j’espère qu’on verra surgir un de ces jours une nouvelle façon de produire et de diffuser un cinéma moins cadré. Nous vivons dans un monde marchand et pervers où le politiquement correct, à force de vouloir tout remiser sous le tapis, de vouloir effacer les différences, crée une violence sourde, à travers le délire communautariste.
Aujourd’hui le peuple est écrasé par une petite bourgeoisie inculte et imbue, qui a des idées sur tout. Le drame français, c’est que nos artistes, nos cinéastes, sont aujourd’hui déconnectés du réel.
J’ai accueilli chez Métal Hurlant des gens de tout bord, de l’extrême gauche jusqu’au rédacteur en chef de Minute, mon seul critère de sélection c’était l’intelligence et la curiosité… Aujourd’hui le peuple est écrasé par une petite bourgeoisie inculte et imbue, qui a des idées sur tout. Le drame français, c’est que nos artistes, nos cinéastes, sont aujourd’hui déconnectés du réel. La crise de 29 avait provoqué aux USA les fabuleux films sociaux de la Warner, l’Angleterre de Thatcher a produit Aldiss, Moorcock et Ballard, et la récession japonaise a créé Tsukamoto ou Miike. En France, hormis les années 30, la création semble peu réceptive aux crises. Le plus grand événement qui puisse se répercuter sur le monde du cinéma français c’est l’augmentation du prix du chocolat chaud au Café de Flore…
Vous insistez souvent sur le fait que l’art populaire est peut-être le meilleur révélateur d’une certaine tradition, ésotérique ou spirituelle…
En effet, quand Jean Cocteau demande à préfacer Le Mystère de la Chambre Jaune pour Le Livre de Poche, il rappelle qu’il n’y a pas d’art majeur et d’art mineur, il y a simplement des gens qui puisent plus ou moins profondément dans l’inconscient collectif. Un artiste populaire, parce qu’il n’y a pas de contrôle sur lui, parce qu’il n’est pas soumis à des contraintes de rendement, qu’il ne pense pas à la critique, peut aboutir à des choses incroyables.
Il ne faut jamais oublier que les plus grands artistes sont des déficients. William Blake, qui a eu une vie misérable, est peut-être celui qui s’est le plus rapproché d’un art divin.
En tant que jungien je suis persuadé que nous avons tous accès à une sorte de nuage mental, et qu’une extrême naïveté, une rapidité d’exécution, une absence d’auto censure, permettent de délivrer de merveilleux secrets, parfois à son propre insu. Il ne faut jamais oublier que les plus grands artistes sont des déficients. William Blake, qui a eu une vie misérable, est peut-être celui qui s’est le plus rapproché d’un art divin.
Propos recueillis par Marc Obregon
MES MOIRES Jean-Pierre Dionnet Hors Collection 416 p. – 19 €

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