[vc_row][vc_column][vc_column_text css= ».vc_custom_1572350137945{margin-right: 25px !important;margin-left: 25px !important;} »]
La grande photographe franco-sud-africaine est exposée encore quelques semaines à Rotterdam. L’occasion d’éclairer son parcours et son talent singulier pour nos lecteurs, elle qui, au milieu des peuples éprouvés, traque la lueur décisive.
Voir un invité fondre en larmes quelques secondes après avoir franchi le seuil de votre porte et jeté un œil distrait à votre appartement provoque toujours de graves questions sur la qualité de votre décoration intérieure. L’invité en question est arménien. C’est le père d’une amie chère. L’image qu’il a reconnue sur un mur du salon est celle de son enfance à Midan, le quartier arménien d’Alep, en Syrie. Au centre de la photo se trouve une vieille Mercedes. On devine à peine le regard de l’homme au volant. La voiture semble comme posée là, arrêtée. En arrière-plan, des immeubles éventrés par des roquettes. Deux passants près de ces ruines et quelques voitures au loin ne volent pas la vedette à la vieille Merco. Le père de mon amie est bouleversé. J’imagine sa peine face au nouveau visage d’Alep. L’émotion première lui vient de l’affluence d’images heureuses, de sensations, d’odeurs, d’ambiances sonores qui remontent à sa mémoire en une violente nostalgie, et non de la notion de destruction qui émane de la photo. Quarante ans qu’il n’est pas retourné en Syrie ! Il y est né et y a séjourné jusqu’à ses vingt-cinq ans. Des images d’Alep, il en a feuilleté des milliers depuis. Mais aucune ne l’avait mis KO debout, comme celle-là. Tout comme lui, personne ne me fait de remarque sur le fait que j’aie exposé une photo de guerre sur mes murs. Mercedes au carrefour de Midan est l’incarnation de ce fameux coup d’œil, de cette faculté à saisir l’instant fatidique qui n’appartient qu’aux grands photographes. Katharine Cooper possède ce talent de repérage allié à un sens aiguisé du tempo. Le fameux instant décisif que décrit Henri Cartier-Bresson, inspiré par la réflexion de Jean-François Paul de Gondi, cardinal de Retz : « Il n’y a rien en ce monde qui n’ait un moment décisif, et le chef-d’œuvre de la bonne conduite est de connaître et de prendre ce moment ».
Lire aussi : Jacques Terpant : Splendeur et misère du neuvième art
LE REEL EN ARGENTIQUE
Sur les routes depuis 2015, la plupart du temps en zone de guerre (Irak, Liban, Syrie) ou tendue (Kosovo), elle saisit le moment où l’espoir renaît lorsque les conflits s’apaisent. C’est aussi la reconstruction et l’allant qui l’intéressent. Elle n’œuvre pas dans le cœur du conflit. La photographie analogique n’offre pas la rapidité d’exécution nécessaire à la réalisation et l’assurance d’un bon cliché (on sait aujourd’hui que le fameux combattant républicain saisi par Robert Capa durant la Guerre d’Espagne a rejoué plusieurs fois sa mort foudroyante avant de satisfaire l’exigeant correspondant de guerre). Fidèle à son Hasselblad 500C, Katharine refuse le montage et le toc. Elle traque, débusque et capte le paradoxe, les contrastes, l’âme des situations et des hommes, sans chiqué. Ce qui frappe rapidement dans son travail – au-delà de l’excellence d’une technique mise au service du témoignage – c’est la liberté de contemplation quasi objective que nous laissent ses images, dans un contexte qui ne l’est souvent pas.
Elle photographie ces blancs africains (dont elle faisait partie) que des évènements politiques majeurs comme l’effondrement de l’apartheid en 1994 et l’expulsion des fermiers blancs au Zimbabwe en 2000, ont contraints à changer de position sociale.
BLANCS AFRICAINS
Le Kunsthal Museum de Rotterdam lui consacre une exposition depuis le 28 juin et ce jusqu’au 13 octobre « A journey to the homeland, un voyage vers la patrie ». En 2013, Katharine Cooper, qui a appris son travail avec Lucien Clergue, de l’Institut, retourne en Afrique du Sud, sa terre natale. Elle photographie ces blancs africains (dont elle faisait partie) que des évènements politiques majeurs comme l’effondrement de l’apartheid en 1994 et l’expulsion des fermiers blancs au Zimbabwe en 2000, ont contraints à changer de position sociale. Les prises de vues de ce voyage de quatre mois sont dégagées de tout discours de victoire ou d’excuse pour un passé figé dans les stéréotypes et les refrains de Johnny Clegg : « Si ta photo a besoin de mots, c’est qu’elle n’est pas assez forte ».
Lire aussi : Pierric Tenthorey En terrain mimé
SOURIRES SYRIENS
Pendant trois années, de 2015 à 2018, Katharine se rend en Syrie grâce au soutien logistique de l’association SOS Chrétiens d’Orient, présente sur le terrain afin d’évaluer les besoins des victimes de la guerre. Lorsqu’elle se rend à Palmyre à peine libérée de la folie meurtrière de Daech, elle est en 2016 la première femme photographe documentaire à pénétrer dans l’antique cité caravanière, aujourd’hui rebaptisée Tadmor, et véritable point stratégique du conflit au regard de la base aérienne qu’elle abrite. Les clichés qui s’ensuivront montrent l’ampleur des ravages humains et patrimoniaux. Ils révèlent l’extrême état d’épuisement des soldats syriens et leur excitation victorieuse au milieu des décombres de chefs-d’œuvre antiques qui ont servi de cible d’entraînement au tir ou à l’explosif. Malgré tout, ses photos sont dénuées de pathos. Katharine officie dans cette enclave sacrée où la technique sert et s’incline devant l’expression. Elle a ensuite passé un long séjour à Alep, à baguenauder au milieu des ruines et des survivants, traquant le sourire ou le soulagement plutôt que l’horreur et l’angoisse qui font tellement vendre.
« Je suis toujours en voyage. Il m’aura fallu partir à l’autre bout du monde, revenir, repartir pour trouver une nouvelle inspiration. Le fait d’avoir été dans des zones difficiles m’a ouvert les yeux sur énormément de choses. Notamment sur le fait que l’on a tendance à être tourné vers le lointain… alors qu’il y a toujours des choses sur son palier ! »
DU LOINTAIN AU PROCHAIN
Aujourd’hui, elle a décidé de poser ses valises, mais pas son Hasselblad. « Je suis toujours en voyage. Il m’aura fallu partir à l’autre bout du monde, revenir, repartir pour trouver une nouvelle inspiration. Le fait d’avoir été dans des zones difficiles m’a ouvert les yeux sur énormément de choses. Notamment sur le fait que l’on a tendance à être tourné vers le lointain… alors qu’il y a toujours des choses sur son palier ! » Cette année, elle est restée en Arles. Elle défriche un chemin dans une autre direction, comme un retour aux sources du maître, Lucien Clergue, à qui elle rendra sans doute hommage à sa façon. Elle est souvent en chambre noire ces derniers jours, à plancher sans œillère ni idée préconçue sur un sujet qui divisera encore et indignera au moins autant que la guerre en Syrie : la tauromachie.
Alexandra do Nascimento
À PROPOS DE KATHARINE COOPER.
Photographe franco-sud-africaine originaire de Grahamstown. Elle intègre l’École Nationale Supérieure de la Photographie (ENSP) à Arles dont elle est diplômée avec les félicitations du jury. Elle devient la première assistante de Lucien Clergue, tirant les négatifs du célèbre photographe jusqu’à sa mort en 2014. Lauréate du Prix Photo Marc Ladreit de Lacharrière de l’Académie des Beaux-Arts pour sa série « Les Blancs Africains » en 2012. Elle collabore à l’exposition « Lucien Clergue, Les Premiers Albums » au Grand Palais à Paris en 2015. Elle expose aux Invalides, à l’Institut de France, à l’Institut du monde arabe. Elle est représentée par Flatland Gallery, Amsterdam. Pour ceux qui n’aimeraient pas les photos de guerre ou de taureaux : katharine-cooper.com quelques pépites notamment de nus, dans la droite ligne de Lucien Clergue.
A.dN.
[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]





