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Jacques Terpant : Splendeur et misère du neuvième art

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Publié le

22 octobre 2019

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Après Jean Raspail, le dessinateur Jacques Terpant illustre Jean de La Varende et sort un livre mettant en scène son panthéon littéraire. À une table de La Coupole, dans l’écho lointain des manifestations en faveur de Monsieur Climat, l’éloquent Dauphinois a évoqué pour nous toute l’histoire du neuvième art, ses goûts littéraires, sa génération sacrifiée et l’uberisation du genre. Rencontre avec un mousquetaire du dessin français.

 

 

 

Comment vous est venue l’idée d’un livre de portraits d’écrivains ?

C’est parti du Chien de Dieu, un livre précédent sur Céline, avec Jean Dufaux, chez Futuropolis. Pour accompagner sa sortie, je m’étais amusé à faire la couverture du Bulletin célinien. Si je suis plutôt un barbouilleur de couleurs, là, j’avais fait un dessin à la plume parce que c’était pour un support ayant peu de moyens.

J’ai fait Sept Cavaliers en trois tomes, puis une autre série, de trois tomes également, Royaumes de Borée. J’ai donc empilé ces petits dessins et puis, devant cet ensemble, un ami m’a dit que je tenais là presque un livre. Le concept a alors été de réaliser une académie personnelle d’écrivains.

Vous aviez également illustré un livre de Jean Raspail il y a quelques années…

Oui, j’ai fait Sept Cavaliers en trois tomes, puis une autre série, de trois tomes également, Royaumes de Borée. J’ai donc empilé ces petits dessins et puis, devant cet ensemble, un ami m’a dit que je tenais là presque un livre. Le concept a alors été de réaliser une académie personnelle d’écrivains. Je suis parti des écrivains de l’enfance, comme Enid Blyton, l’auteur du « Club des 5 », Stevenson, Melville… Viennent ensuite Conan Doyle, Hemingway, Lovecraft, puisque ma génération, comme celle de Houellebecq, a été grande lectrice de science-fiction.

 

Les années 70 ont représenté un certain âge d’or pour ce genre…

Oui, avec Philip K. Dick, notamment. C’était surtout des Américains, mais on trouve aussi quelques Français comme Dominique Douay.

Au collège, on a eu Pilote ; au lycée, Pilote explose en plusieurs journaux, notamment Métal Hurlant, et quand on arrive aux Beaux-Arts, Jean-Pierre Dionnet nous écrit pour nous proposer de venir dans Métal Hurlant. Une vraie ligne droite.

C’est ce que dit Jean-Pierre Dionnet dans ce même numéro.

Mais Dionnet est celui qui m’a mis le pied à l’étrier ! Mon parcours est le parcours type de l’auteur de bandes dessinées de l’époque. Il y avait notre enfance avec Le Journal de Tintin, Spirou. La bande dessinée franco-belge avait créé un monde en soi formidable, qui était un peu fait pour les garçons, c’est vrai, c’était un monde de boy-scouts idéal… Et quand nous avons grandi, cette bande dessinée a grandi avec nous. Au collège, on a eu Pilote ; au lycée, Pilote explose en plusieurs journaux, notamment Métal Hurlant, et quand on arrive aux Beaux-Arts, Jean-Pierre Dionnet nous écrit pour nous proposer de venir dans Métal Hurlant. Une vraie ligne droite.

 

Et comment Dionnet avait-il entendu parler de vous ?

Eh bien, c’était aussi l’âge d’or des fanzines, et dans Métal Hurlant, j’entends parler d’un fanzine dont Chaland a fait la couverture et Dionnet dit qu’il s’agit de la plus belle couverture de l’année. Alors après avoir lu ça, je les rencontre et nous finissons tous dans Métal Hurlant.

 

Lire aussi : Jean-Pierre Dionnet, Gloire au pape de la contre-culture

 

Revenons à « votre académie personnelle ». Il y a des écrivains de l’enfance, ceux de science-fiction, et puis on remarque aussi des historiens…

Je lis beaucoup d’Histoire. Pastoureau est l’historien de la couleur et de l’héraldique. Quant à Duby, je me suis rendu compte d’une chose amusante en le dessinant : dans son grand livre, Le Dimanche de Bouvines, il y a une description assez précise de Philippe Auguste faite par un hagiographe de l’époque. Or, en observant les photos de Duby, je me suis rendu compte que si on les décrivait en quelques lignes, c’étaient les mêmes !

 

Vous avez un goût prononcé à la fois pour les écrivains-voyageurs (Raspail, Tesson, Melville) et pour les écrivains attachés à un terroir (Jourde, Giono, Millet, Bergounioux).

Tout à fait. C’est aussi vrai chez Giono, qui est un homme profondément immobile. Pourtant, sa fille disait qu’à table, on ne parlait que de voyages. Ce n’est pas incompatible. Être immobile fait rêver d’ailleurs.

Comme tous les auteurs de bandes dessinées, je n’en lis pas. On a été nourris de ça pendant toute notre jeunesse, jusqu’à une trentaine d’années on en lit beaucoup et puis après… Ça ne marche plus.

En tant qu’auteur de bandes dessinées, quelle est la place qu’occupe la littérature ?

Comme tous les auteurs de bandes dessinées, je n’en lis pas. On a été nourris de ça pendant toute notre jeunesse, jusqu’à une trentaine d’années on en lit beaucoup et puis après… Ça ne marche plus. Ça se défait devant moi quand je la lis, sauf quand je relis des trucs de l’enfance.

 

Ça n’a pas à voir avec l’état actuel de la bande dessinée ?

Si on fait un peu d’histoire, par rapport à l’art, la bande dessinée reste un pis-aller. À partir des années 30, il n’y a plus de place pour le dessin comme représentation du monde, laquelle est entièrement assumée par la photo, la peinture et le cinéma. Ceux qui continuent à dessiner n’ont plus de place. On va voir arriver une génération, Raymond Poïvet, en France, Cuvelier, en Belgique, qui va trouver refuge dans cet espace qui s’est ouvert dans les journaux d’Angleterre et des États-Unis à la fin du XIXe siècle, celui de la bande dessinée, et bien qu’elle ait été inventée dans le monde alémanique.

La France est le seul pays où on aura essayé de faire sortir la bande dessinée des journaux (les mangas, les comics, les Italiens y sont restés avec bonheur). Les Franco-Belges auront tenté de tirer ça vers le haut afin de rejoindre cet Olympe où l’on n’avait pas voulu d’eux.

La bédé est « alémanique » ?

Oui, c’est Rodolphe Töpffer qui invente tout, mais le monde alémanique n’en fera rien. Mais bref, dans ces années 30, les journaux vont donc faire une place à ce nouveau moyen d’expression, et ces auteurs frustrés trouveront dans la bande dessinée le refuge du dessin. Cette première génération vient donc en pis-aller. Elle engendre une autre génération où les auteurs vont se penser d’emblée comme des auteurs de bande dessinée avec un œil vers l’Amérique. À partir de cette seconde génération, la bande dessinée tente de se hisser à nouveau vers le haut, vers l’art véritable, et donc vers le livre qui est le mètre-étalon de la culture. La France est le seul pays où on aura essayé de faire sortir la bande dessinée des journaux (les mangas, les comics, les Italiens y sont restés avec bonheur). Les Franco-Belges auront tenté de tirer ça vers le haut afin de rejoindre cet Olympe où l’on n’avait pas voulu d’eux. Goscinny en est le maître-penseur dans Pilote, il va pousser vers l’album, les Belges vont le faire avec Tintin chez Casterman, et c’est dans ces années 70 que la bédé se qualifie de « Neuvième art ». Aujourd’hui, la fabrication a changé. Faire un livre pour une grosse maison coûte 90 centimes l’exemplaire, donc si l’on ne paie pas l’auteur, on commence à gagner de l’argent dès 200 exemplaires vendus. Alors on noie le marché avec des livres sans enjeu et on ne fabrique plus de carrière.

 

La production de masse se serait substituée aux personnalités ?

Les personnalités n’intéressent plus, et on voit arriver des jeunes auteurs qui s’autoéditent. On est donc parti de gens qui voulaient œuvrer dans l’art, qui sont passés par un genre populaire, et la génération qui arrive se limite maintenant au pur artisanat.

Ma génération, la génération perdue, celle que personne n’a regardée, n’a pas eu le temps de s’installer. Notre seule volonté était de nous faire une place à côté des autres, et arrive L’Association avec Jean-Christophe Menu, qui dit que tout ce qui précède, c’est de la merde, qu’il faut tout exploser, et qui lance le « roman graphique ».

Pourtant, on a l’impression, avec Bilal ou Yslaire par exemple, que la bande dessinée avait bénéficié ces dernières décennies d’une légitimité inédite.

Oui, mais Yslaire et Bilal sont sortis des années 70, ils ont adopté le statut « Neuvième art » de cette période, et je ne suis pas sûr, aujourd’hui, qu’on retrouve ce niveau-là… Leurs successeurs sont issus d’une mouvance incarnée par l’éditeur L’Association qui est l’équivalent en bande dessinée de la Nouvelle Vague au cinéma. Ma génération, la génération perdue, celle que personne n’a regardée, n’a pas eu le temps de s’installer. Notre seule volonté était de nous faire une place à côté des autres, et arrive L’Association avec Jean-Christophe Menu, qui dit que tout ce qui précède, c’est de la merde, qu’il faut tout exploser, et qui lance le « roman graphique ». Ce discours révolutionnaire va séduire les médias. Ma génération va se faire un public, mais elle existera parallèlement au monde médiatique. Les médias n’évoquent jamais Gibrat, par exemple, qui a pourtant beaucoup de succès.

 

Mais c’est une fausse rupture, elle n’existe que dans le discours !

Oui, c’est un simple discours d’opposition qui consiste à dire qu’on est en rupture avec le monde éditorial d’avant, le 48 pages, l’album couleur, et qu’on veut un dessin spontané. Les éditeurs vont se réjouir de ce discours parce que ça va leur permettre d’affirmer qu’on est désormais dans le roman et de rompre avec les pratiques qui viennent de la presse, lesquelles impliquaient qu’on soit payé dès qu’on faisait une page. Ç’a permis une réduction de coût par une forme d’uberisation. Comme toujours, il y a eu une osmose parfaite entre le discours révolutionnaire et le discours économique !

 

Lire aussi : Une première exposition réussie pour l’Institut Iliade

 

Il y a quelque chose de très cinématographique dans les enchaînements. Y a-t-il une influence du cinéma sur la bande dessinée ?

Il ne faut pas en abuser non plus mais c’est vrai qu’il y a une parenté, d’autant que nous partageons le même vocabulaire. Le cinéma nous a influencés comme le cinéma, lui-même, a été influencé par la bande dessinée. On ne dira jamais assez ce que le cinéma de science-fiction a pillé à Mézières (l’auteur de Valérian). Dans les Star Wars, il y a des personnages entièrement copiés de Mézières !

Lire un roman fait naître des images et des envies et aujourd’hui, ça se fait beaucoup, mais quand j’ai adapté Sept Cavaliers, il n’y avait encore que très peu de cas.

Pourquoi adapter un roman en bande dessinée ?

Lire un roman fait naître des images et des envies et aujourd’hui, ça se fait beaucoup, mais quand j’ai adapté Sept Cavaliers, il n’y avait encore que très peu de cas. Tardi avait adapté Léo Malet, Druillet Salammbo, mais ce n’était encore pas très fréquent, car pendant longtemps, la bande dessinée a travaillé en autarcie.

 

Y a-t-il néanmoins des auteurs actuels qui vous plaisent ?

J’aime Nicolas de Crécy et l’évolution qu’a suivie le dauphinois Jean-Marc Rochette. Mais comme je vous disais, je ne lis pas beaucoup de bande dessinée.

 

Votre terroir, le Dauphiné, possède un imaginaire très fort, ne serait-ce que par l’antique réputation qu’avaient les Dauphinois d’être des « brûleurs de loups ».

C’est vrai. Justement, vers neuf heures du soir, de temps en temps, il y a un loup qui descend au bout de mon champ. Un jour, je le brûlerai !

 

Propos recueillis par Romaric Sangars et Nicolas Pinet

 

 

 

LE PINCEAU ET LA PLUME

 

En cette rentrée, Jacques Terpant revient en force avec deux livres différents dans leur genre et leur facture, mais ayant en commun la littérature. Avec Nez de cuir, l’au teur continue de creuser le sillon de l’adaptation littéraire en bande dessinée qu’il avait initié avec Sept Cavaliers de Jean Raspail. C’est à Jean de La Varende qu’il s’attaque cette fois-ci, avec le talent qu’on lui connaît pour la couleur, en compagnie du scénariste Jean Dufaux. Parions que l’album ravira les amateurs de cœurs en feu, de parties de chasse périlleuses, de batailles napoléoniennes, de chevauchées dans les bois et de bande dessinée classique. Dans Trait portraits, Terpant propose une galerie des auteurs qui l’ont marqué (Giono, Blyton, Roth, Céline, Herbert, Millet, Jourde, Lovecraft…) en les mettant en scène dans les décors de leurs romans. Le dessin, réalisé en noir et blanc, à la plume ou au pinceau, se montre particulièrement nerveux et fin. Élégants en diable, ces portraits relèvent à la fois de l’exercice de style et de l’hommage. Beau et touchant.

 

N.P.

NEZ DE CUIR Jean Dufaux & Jacques Terpant Futuropolis 64 p. – 16 €

©DR

TRAITS PORTRAITS Jacques Terpant Éd. Lohengrin 88 p. – 18 €

 

©DR

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