Comment avez-vous procédé pour éviter l’écueil d’un simple remake mais aboutir à une réelle réinterprétation ?
Comme toujours, lorsque je travaille sur une fiction française, je regarde mon pays et l’état dans lequel il se trouve. Comment les différentes plaques tectoniques ont reconstruit le paysage des humeurs et des problématiques sociétales. En clair, je tente de lire et comprendre l’inconscient collectif de mes compatriotes et de mon pays. Et comme Malik est un personnage qui navigue dans un milieu carcéral et criminel, je me dois de savoir qui gouverne le crime aujourd’hui, en France. Pendant longtemps, ce sont les Corses qui ont régné, à travers les filières de la French Connection ou les cercles de jeux à Paris. C’est pourquoi, le caïd était Corse dans le film et l’esclave, un Arabe. Aujourd’hui, les Corses ne sont plus tellement des patrons. Ils ont été chassés de Marseille par les Arabes qui, désormais, tiennent la ville. Tant au niveau de la rue que dans le monde des affaires, celui des délinquants à col blanc. Du coup, il devenait pertinent d’installer un homme d’affaires arabe dont l’esclave serait un jeune homme noir. Mais un jeune homme noir issu d’un département français. En l’occurrence, Mayotte ! Et là, ce n’est plus le racisme que l’on pointe (comme dans le film), mais la sujétion d’un individu miséreux face à un tout-puissant. Bien-sûr le racisme de certains Arabes à l’encontre des noirs entre en ligne de compte, mais il n’est pas le principal moteur de la série sur le plan de la soumission.
Depuis 2009, date de sortie du film, votre regard sur le sujet des prisons a-t-il évolué ?
Mon regard sur les prisons a évolué, certes. J’ai eu l’occasion de tourner la dernière saison de la série Braquo dans une aile en réfection de la prison de la Santé et ce n’est pas un lieu d’incarcération qui permet à un détenu de s’amender ou de réfléchir. Les prisons de France sont des culs de basse-fosse où vous ne pouvez que vous enfoncer, subir le pire et en sortir détruit ou plus féroce qu’avant d’y entrer. Que l’on se pose la question suivante : pourquoi les taux de récidives de l’Allemagne et de la Suède sont inférieurs de plus de la moitié à ceux de la France ? Parce que les dirigeants de ces pays soumettent leurs délinquants, dès le début de leur peine, à un programme de réinsertion. Et par-dessus tout, dans ces pays, les peines sont accomplies jusqu’au bout. Alors qu’en France, un détenu sait qu’il ne fera jamais l’intégralité de son temps ; grâce aux remises de peine automatiques et les autres bons points pour bonne conduite. C’est un système qui n’a rien de vertueux et donne une sensation de laxisme de la part du système judiciaire à l’encontre des criminels. De plus, pourquoi les violeurs et les pédo-criminels ont-ils droit à du sursis, quand un voleur (sans circonstances aggravantes de violences physiques) est automatiquement emprisonné pour un minimum de trois ans ?
Le milieu carcéral, la délinquance, le grand banditisme : des évolutions vous ont-elles frappé dans chacun de ces domaines ?
L’évolution, que j’appellerai plutôt une dégradation honteuse, est la violence. Je dirais même l’ultra-violence, tant le meurtre de sang-froid pour des sommes modiques, est devenu une banalité. Prendre une vie, ce n’est pas rien ! Mais l’appât du gain est tel (et je ne parle pas de sommes mirifiques) qu’une vie ne pèse rien du point de vue de l’affamé armé. Et souvent, cet affamé cupide et armé est un gamin qui n’a pas encore atteint l’âge de puberté. Voilà où nous en sommes aujourd’hui ! Ce qui était exceptionnel au siècle dernier (rappelons qu’Al Capone exécutait des adultes alors qu’il n’avait pas encore 16 ans) est devenu la norme de la banalité du fait divers.
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L’un des thèmes forts et très d’actualité est l’identité, ethnique et culturelle, avec cette particularité : une assimilation est vitale en prison plus qu’ailleurs : qu’est-ce que cela dit de la France d’aujourd’hui ?
La France que j’aime était républicaine, laïque, fraternelle et regardait (beaucoup en théorie, moins en pratique, mais quand même…) tous ses enfants, à égalité, comme des Françaises et des Français. Celle d’aujourd’hui est ultra-libérale et fait un tri entre ceux qui réussissent (donc viables économiquement) et ceux qui ne sont rien parce qu’ils n’apportent pas de richesses supplémentaires à la machine ultra-libérale. Cette France-là, je la vomis ! Il faut bien comprendre que mettre l’argent comme carburant indispensable au fonctionnement des rapports humains, est une logique qui fabrique des prédateurs et broie ceux qui n’ont pas la force de s’extraire afin de grimper dans la chaîne alimentaire. À l’âge de 38 ans, j’étais au RMI et j’ai pu bénéficier (pendant six mois) de l’aide sociale. J’en ai profité pour trouver du travail dans le domaine du cinéma. Et grâce à l’aide sociale qui m’a permis d’avoir un toit, j’ai pu m’en sortir et je paie avec fierté des impôts qui, je l’espère, contribuent à aider d’autres accidentés de la vie, comme je l’ai été. Maintenant, si on veut appliquer la loi de la jungle ultra-libérale, je peux vous garantir qu’il y aura de plus en plus de violences et il ne faudra pas regarder ces individus comme de dangereux détraqués, mais comme des cupides affamés qui raisonnent selon la doxa du marché : je m’enrichis, peu importe comment, donc je suis ! Rappelez-vous ce qu’écrivait Balzac : « Il n’y a pas de fortune sans crimes. » Et cette logique cupide mène actuellement les USA, jusqu’à la Maison Blanche, dans des dérives de corruption qui nuisent au porte-monnaie du simple citoyen. Pour information, un Américain sur six ne mange pas à sa faim. Pour ce qui est de l’identité ethnique et culturelle, la France s’affiche comme étant plurielle. Du moins, en théorie ! Parce qu’à travers nos médias, un focus digne d’un projecteur de défense antiaérienne est en permanence braqué sur l’Islam pour taxer cette religion de tous les maux. Je pose donc la question en tant que Français, républicain, athée et laïque : est-ce la faute de l’Islam si les catholiques ne vont plus à la messe le dimanche ? Autre question : est-ce la faute de l’Islam si les églises de France âgées de plusieurs siècles sont rasées ? Interrogez les habitants de Quelaines-Saint-Gault dont l’église qui datait du xie siècle a été détruite. Et je peux vous dire avec certitude, qu’à Quelaines-Saint-Gault, il n’y a pas des masses de musulmans.
Pourquoi avoir transposé votre récit aux Baumettes et à Marseille ?
Parce que Paris et ses banlieues m’emmerdent profondément. Paris, ce n’est pas la France ! La France, c’est la Bretagne, la Normandie, le Nord des Ch’tis, le Sud (et pas forcément la Côte-d’Azur) et le Sud-Ouest, bref LA province. C’est ça, mon pays ! Même si je vis et travaille à Paris, et que j’aime beaucoup cette ville, je trouve que le monde du cinéma français y plante un peu trop souvent ses caméras. Et il se trouve que j’aime énormément Marseille (la plus vieille ville de France), parce que j’y suis né et que les Marseillais sont authentiques, passionnés et heureux d’être Marseillais. Déjà, dans le film de Jacques Audiard, le personnage de Malik faisait un crochet par cette ville. Et comme la dernière saison de la série Braquo avait été tournée là-bas, je me suis dit : pourquoi ne pas y retourner ?
Si la dimension mystique du film est encore bien présente dans la série, vous en avez ajouté une nouvelle : les enjeux politiques…
Il ne vous a pas échappé que les débats en France tournent tous autour de la politique. Législatives, municipales, nationales, tout notre système d’analyse de notre vie de Français passe par le prisme des décisions politiques. Lorsqu’une crise d’importance ou une catastrophe naturelle se produit et impacte le quotidien des Français, nos compatriotes se tournent tous vers Bercy, Matignon et surtout l’Élysée comme des moineaux dans le nid à l’heure de la becquée. Nos maires sont les premiers interlocuteurs des concitoyens de leur commune pour régler divers problèmes… C’est ainsi, les Français sont passionnés de politique, comme ils le furent de la monarchie jusqu’à ce qu’ils décident de couper la tête du roi. Et Marseille, comme n’importe quelle grande ville, est un royaume dont le château est la mairie. Souvenez-vous de la façon dont Jacques Médecin gérait la ville de Nice et s’enrichissait sur son dos avant de fuir la justice de son pays pour se réfugier en Uruguay où il mourra.
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Le thème de la rédemption notamment à travers le beau personnage de Rony Lahoud apparaît comme une pièce essentielle dans ce récit. La survie, même en prison, passe-t-elle par la liberté intérieure ?
Rony Lahoud est un Libanais maronite, c’est-à-dire un chrétien catholique oriental. Il a commis un crime atroce et il s’est pris vingt ans de prison, ce qui vous laisse du temps pour réfléchir à la portée de vos actes. Comme je l’ai déjà dit, « prendre une vie, ce n’est pas rien. » et Rony a pris celle de la mère de sa fille sous ses yeux alors qu’elle n’était qu’une enfant de neuf ans. Quand Malik lui est recommandé par une surveillante, il va tenter de s’amender, mais ne vous y trompez pas. La violence qui a été son viatique pendant si longtemps n’est pas morte. Elle sommeille et peut se réveiller à tout instant. Cette image pour moi, est la métaphore de la rédemption ! On peut ne pas la partager, mais si je vois la rédemption de cette façon, c’est peut-être à cause de mon profond désespoir sur la nature humaine. Mais je continue d’espérer qu’elle s’améliore.
Vous avez écrit Mesrine, Braquo, Un Prophète, Gibraltar, des séries et des films à succès : en quoi le métier de scénariste diffère selon le format ?
Avant de répondre à votre question, j’ai écrit un scénario intitulé L’Aviseur que le producteur, inepte et ignare, a re-titré Gibraltar, en plus de changer le nom et prénom du personnage principal qui était Marc Fiévet. Quant au réalisateur, il a saccagé mon scénario qui était bien supérieur à ce que vous voyez à l’écran. C’est donc un film que je renie sans regret. En revanche, je suis très fier des autres projets et du travail accompli par Jean-François Richet pour les Mesrine et Jacques Audiard pour Un Prophète, ainsi que les réalisateurs qui se sont succédés pour les Braquo. Maintenant, pour ce qui est de la différence de format entre un film et une série, c’est celle d’un sac de couchage pour le format film et du plumard king size pour une série. Lorsque vous avez huit ou dix épisodes pour raconter une histoire, vous avez forcément un espace plus vaste pour explorer la psyché de vos personnages. Écrire un film, c’est formidable, mais il vous contraint à un temps imparti. D’ailleurs, vous remarquerez que cette contrainte est telle que la plupart des grands metteurs en scène (James Cameron, Martin Scorsese et chez nous, Xavier Giannoli avec Les Rayons et les ombres) ont du mal à faire court.
En 2019 avec Qu’un sang impur, vous êtes passé derrière la caméra. Avec du recul que retenez-vous de cette première ? Souhaiteriez-vous renouveler l’expérience ?
Je suis très heureux et très fier de mon premier film en qualité de réalisateur. Même si je suis conscient de ses défauts ! Et la seule amertume que j’en retire est liée aux exploitants de salle qui se sont comportés avec une bassesse de racistes. Mon film n’a été distribué que dans 42 salles. Mon producteur, Marc Missonnier, qui n’est pas n’importe qui a appelé les exploitants pour tenter de les convaincre de projeter mon film. Et Marc les a tellement harcelés qu’ils en ont eu assez d’être courtois pour lui donner la vraie raison de leur refus et elle se résume à cette phrase : « Ce film va nous attirer une clientèle dont on n’a pas besoin. » C’est ainsi ! On fait avec et mon pays vaut mieux que ces gens-là… Je reviendrai derrière la caméra et ce sera pour raconter l’Histoire de l’Émir Abdelkader face à l’armée française lors du début de la colonisation en 1830. Et ça sera une distribution du film sur la scène internationale.
UN PROPHÈTE, Créé et écrit par Abdel Raouf Dafri et Nicolas Peufaillit Mis en scène par Enrico Maria Artale Avec Mamadou Sidibé, Sami Bouajila, Ouassini Embarek 8 épisodes – 52 minutes Sur Canal+





