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On le connaissait scénariste à succès pour la télévision avec la série Braquo, créée par Olivier Marchal, et dont il écrivit les trois dernières saisons. On le savait scénariste talentueux pour le cinéma avec Un Prophète (2010) de Jacques Audiard et le diptyque sur Mesrine de Jean-François Richet. Avec Qu’un sang impur, son premier film en tant que réalisateur, Abdel Raouf Dafri s’attaque à l’un des grands traumas de notre histoire récente : la guerre d’Algérie. On n’a pas plus réussi qu’Alain Finkielkraut à le faire taire. Et c’était très bien. Entretien au lance-flammes.
Vous en aviez assez d’écrire pour les autres ?
J’adore écrire pour les autres. J’ai eu la chance de démarrer avec Un Prophète et que ce soit Jacques Audiard qui décide de le faire. Ensuite, j’ai encore eu la chance d’avoir Jean-François Richet et Vincent Cassel pour les Mesrine. Sur ces trois films (les Mesrine forment un diptyque), ma plume a eu une totale liberté, j’ai réussi à dire tout ce que je voulais dire et j’ai retrouvé l’essentiel à l’écran. On m’a proposé de réaliser des épisodes de Braquo. Mais je me suis dit que le jour où je démarrerai en réalisation, ce serait avec un projet original de bout en bout. Mettre en scène implique de plus qu’on travaille avec des équipes, qu’on réponde à des questions, qu’on fasse des repérages et qu’on se déplace tout le temps : moi, je suis un plouc qui aime rester chez lui et je suis assez misanthrope. Pour Qu’un sang impur j’ai commencé par le proposer à Jean-François Richet. Il m’a répondu : « Vu comment tu malmènes le FLN, vu ce que tu dis des deux côtés, moi qui m’appelle Richet les Arabes vont me tomber dessus. Toi, tu as la légitimité. Si tu as une équipe formidable, tu t’en sortiras ». Je disposais en effet d’une équipe et d’un producteur formidables, j’étais au pied du mur, je me suis donc mis à la mise en scène.
Pourquoi vous êtes-vous attaqué à un sujet aussi dur que celui de la guerre d’Algérie ?
Je souhaitais faire un film de genre sur un sujet tabou. Et l’Algérie française et la guerre d’Algérie sont un tabou que je ne comprends pas : cela représente cent trente ans de notre histoire et on n’en parle pas ! Comment, en France – mon pays qui est un pays démocratique et dans lequel on peut dire beaucoup de choses – on n’évoque rien à ce sujet ? Je voulais faire une histoire qui pulvérise tous les tabous. Je voulais aussi casser dans la tête des Français d’origine maghrébine, comme moi, l’image du FLN comme preux chevalier blanc.
La guerre d’Algérie permet d’interroger la société française actuelle. Je voulais remettre en question les clichés des deux camps : celui des Français dits « de souche » et celui de ceux que j’appelle les wesh, c’est-à-dire les Français d’origine maghrébine qui sont nés en France et qui se réclament d’une Algérie qui n’existe que dans leurs fantasmes.
Avez-vous essuyé des refus ?
Pour les acteurs, lorsque vous commencez un film en France, on vous dit qu’il faut des gens connus : fatalement, on voit tout le temps les mêmes têtes et comme ce sont des têtes d’un milieu social plutôt bourgeois, on a du « cinéma doliprane », sans goût et sans saveur. J’invite mes détracteurs à me dire quel est l’équivalent actuel de comédiennes comme Annie Girardot, Isabelle Adjani, Romy Schneider ou Simone Signoret.
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Et Catherine Deneuve ?
Deneuve, c’est du Coca light ! J’appelle donc des acteurs connus. L’un d’eux remarque que mon film est violent. Je lui réponds que c’est un peu normal pour un film de guerre. Il me rappelle pour me signifier son refus : « Quand ton film sortira, me dit-il, il y aura une polémique et je ne l’assumerai pas ». C’est un acteur très connu que je ne nommerai pas. Il adore Robert de Niro et Michael Cimino, et tous ces films américains très polémiques, mais il n’assumera pas le mien. Moi, de toute façon, je voulais Johan Heldenbergh pour mon personnage principal.
Aujourd’hui, on est là avec nos gilets et nos cravates à faire les beaux, voire les bobos, mais la réalité c’est que si nous pouvons vivre dans l’aisance qui est la nôtre, c’est grâce aux guerriers qui nous ont précédés et écrit les pages de notre glorieuse histoire de France.
Et pourquoi avoir choisi un film de genre ?
Le film de genre permet de s’adresser à l’ensemble de la population. Je ne parle pas à une caste qui se croit plus éclairée que tout le monde alors qu’elle n’a jamais rien branlé à part ouvrir sa gueule sur les plateaux télé. Quant à la guerre d’Algérie, c’est huit ans de conflits et cent trente ans de colonisation. L’Algérie française a donné à notre pays certains de ses plus grands esprits au XXe siècle et la guerre d’Algérie a braqué sur nous les yeux du monde entier. On oublie souvent que la France a été pendant très longtemps un pays guerrier. Aujourd’hui, on est là avec nos gilets et nos cravates à faire les beaux, voire les bobos, mais la réalité c’est que si nous pouvons vivre dans l’aisance qui est la nôtre, c’est grâce aux guerriers qui nous ont précédés et écrit les pages de notre glorieuse histoire de France. Je trouve ça toujours facile, trop facile, de juger une autre époque et d’autres hommes depuis le XXIe siècle. La guerre d’Algérie ne concerne pas seulement les Français d’origine algérienne, pas seulement les juifs algériens, mais tous les Français.
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Quelle actualité de la guerre d’Algérie ?
La guerre d’Algérie permet d’interroger la société française actuelle. Je voulais remettre en question les clichés des deux camps : celui des Français dits « de souche » et celui de ceux que j’appelle les wesh, c’est-à-dire les Français d’origine maghrébine qui sont nés en France et qui se réclament d’une Algérie qui n’existe que dans leurs fantasmes. L’ADN des peuples français et algérien est mélangé et ce mélange-là m’intéressait. Je voulais parler de cette guerre, sur laquelle couraient un très grand nombre de clichés, comme celui qui voudrait que le FLN ait été héroïque et brave. Les résistants qui se battaient contre l’Occupation allemande n’ont jamais fait eux-mêmes un Oradour-sur-Glane pour expliquer à leurs compatriotes que les nazis étaient néfastes ! Ils n’ont jamais massacré d’enfants français pour expliquer à la population qu’il fallait choisir son camp ! Le FLN l’a fait.
Ce n’est pas qu’elle a du mal, c’est que dans le cinéma français, il y a un paquet d’imbéciles. Ceux qui le dominent se fichent pas mal de l’histoire de France, ils vont au concept facile.
Les Français sont un grand peuple de littérature, qui a toujours su transposer son histoire sous cette forme, mais elle n’arrive pas à filmer son histoire. Pourquoi ?
Ce n’est pas qu’elle a du mal, c’est que dans le cinéma français, il y a un paquet d’imbéciles. Ceux qui le dominent se fichent pas mal de l’histoire de France, ils vont au concept facile. Mon producteur porte mon film à bout de bras et nous nous battons ensemble pour qu’il sorte dans un nombre de salles important. Parmi nos distributeurs, soi-disant de gauche et bien-pensants, l’un m’a quand même dit : « Les exploitants de salle refusent votre film de peur que ça attire les Arabes »…
Les Français sont un grand peuple de littérature, qui a toujours su transposer son histoire sous cette forme, mais elle n’arrive pas à filmer son histoire. Pourquoi ?
Ce n’est pas qu’elle a du mal, c’est que dans le cinéma français, il y a un paquet d’imbéciles. Ceux qui le dominent se fichent pas mal de l’histoire de France, ils vont au concept facile. Mon producteur porte mon film à bout de bras et nous nous battons ensemble pour qu’il sorte dans un nombre de salles important. Parmi nos distributeurs, soi-disant de gauche et bien-pensants, l’un m’a quand même dit : « Les exploitants de salle refusent votre film de peur que ça attire les Arabes »…
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Peut-être aussi parce que votre film heurtera la sensibilité de certains, par votre refus du manichéisme, notamment sur la question de la torture…
Mais l’armée française n’a jamais nié avoir pratiqué la torture ! Massu, Bigeard, et plus récemment Aussaresses l’ont tous avoué. Elle n’a pas besoin de faire son mea culpa, je ne veux pas entendre parler de repentance. Les hommes du XXe siècle n’ont rien à voir avec les Français d’aujourd’hui. Ce n’est pas du tout la même fibre, le même cuir, le même ADN émotionnel. Ces gens-là ont construit la France telle qu’elle est aujourd’hui et dans laquelle on peut être libre. Mais pour cela, ils ont dû « se salir les mains », pour parler comme Sartre.
En France on préfère dire : « Fais une comédie, embauche des bouffons, fais-moi un film de merde ».
D’ailleurs dès l’ouverture, vous mettez cette torture en vis-à-vis de la cruauté du FLN.
Je n’ai pas l’impression, devant les manifestations qui se déroulent aujourd’hui en Algérie, que le FLN soit très aimé. Il a gardé le pouvoir par la terreur. Il y avait des gens très bien au FLN, et vous savez où ils sont ? Au cimetière. Le FLN les a liquidés. Si j’ai choisi ce sujet, c’est parce que mes parents sont concernés mais aussi parce que c’est un matériau cinématographique extraordinaire. Quand il y a Voyage au bout de l’enfer, quand il y a Apocalypse Now, quand il y a des films américains qui touchent à des sujets de société américains avec un point de vue qui ne fait pas plaisir à tout le monde, on trouve ça extraordinaire ! En France on préfère dire : « Fais une comédie, embauche des bouffons, fais-moi un film de merde ».
Vous parlez de réalisateurs américains comme Coppola ou Cimino, mais la France a eu aussi Pierre Schoendoerffer.
Pierre Schoendoerffer est un cinéaste admirable mais je ne partage pas son point de vue. Par exemple sur Diên Biên Phu, il ne met à aucun moment en doute la stratégie française, alors que ce sont d’abord nos erreurs qui ont permis la victoire de Giap. Dois-je rappeler que c’est un officier français qui a décidé d’installer une base aérienne dans une cuvette ? Face au désastre et à la défaite, cet homme est allé, devant ses hommes, se tirer une balle dans la tête dans son bunker ! Diên Biên Phu est une défaite en raison de l’incompétence française. Il y a quand même dix mille soldats de notre pays qui y sont passés !
Les gens du Café de Flore, à l’exception de quelqu’un, je les emmerde ! C’est toujours facile d’être sur une terrasse protégée quand l’armée française est en première ligne. J’ai lu beaucoup de livres sur l’armée pour préparer mon film, et considérer les militaires comme des gens bas de toiture est totalement faux.
Avec Qu’un Sang impur ne redonnez-vous pas la parole à une armée trop longtemps condamnée par l’indignation collective depuis le Café de Flore ?
Les gens du Café de Flore, à l’exception de quelqu’un, je les emmerde ! C’est toujours facile d’être sur une terrasse protégée quand l’armée française est en première ligne. J’ai lu beaucoup de livres sur l’armée pour préparer mon film, et considérer les militaires comme des gens bas de toiture est totalement faux. Le général Aussaresses était loin d’être bête, Bigeard aussi, et ce n’est pas parce que Massu avait la tête de Ribéry qu’il n’était pas un mec brillant ! C’étaient des hommes de combat, certes, mais leur intelligence n’avait rien à envier aux rigolos du Café de Flore, parce qu’en plus d’avoir un cerveau, eux avaient des couilles.
On ne peut pas nier la part de responsabilité de ceux qui ont transmis une image négative de la France, de certains historiens, d’hommes politiques mais aussi du monde de la culture qui ont entretenu une idéologie victimaire. D’ailleurs votre film risque d’être très mal accueilli par une partie de la presse.
Je les emmerde. Nous n’avons pas à nous excuser des crimes qui ont été commis au XVe ou au XVIIe siècle. C’est toujours facile de parler de la liberté des peuples depuis le Café de Flore avec un kawa à 5 euros. Je regarde l’histoire de mon pays et leurs acteurs et j’ai bâti mon film à partir de ça. Si une partie de la presse française n’est pas satisfaite : tant pis. Si mon film est un spectacle, je me devais surtout de raconter la vérité à mes concitoyens. L’armée française a commis des saloperies, on a balancé du napalm pour nettoyer un foyer de fellagas en se foutant de savoir s’il y avait une famille. Mais qu’est ce qui est pire ? Une armée coloniale qui a toujours considéré les autochtones comme un corps étranger et qui lorsqu’il se rebelle l’agresse, ou les pseudos libérateurs qui prétendent sauver le peuple en le massacrant ? Croyez-vous qu’une certaine presse bien-pensante va parler avec un mec comme moi ? Ils n’ont pas ni le bagage intellectuel ni le bagage historique et n’ont pas les couilles d’en parler objectivement.
Aux mecs de banlieue, je leur dis que les mecs de gauche ne sont pas leurs potes. La guerre d’Algérie, c’est la SFIO qui la déclenche et c’est un mec de droite qui nous en sort. La première guerre du Golfe, c’est Mitterrand qui nous y emmène, et la seconde, c’est Chirac qui refuse d’y aller, donc j’ai l’impression que quand il y a une ratonnade, les socialistes ne sont jamais très loin.
Lors de son discours inaugural, le nouveau secrétaire national d’Europe Écologie-les Verts, Julien Bayou a remercié sa mère « porteuse de valise pour le FLN algérien ». Qu’en pensez-vous ?
Les écologistes sont plus proches de la gauche que de la droite. Dans l’inconscient collectif français, la gauche c’est les gentils et la droite les méchants. Je ne rentre pas dans ces conneries-là. Il y a des élections municipales dans quelques mois et dans les quartiers de banlieue il y a beaucoup de jeunes. Aux mecs de banlieue, je leur dis que les mecs de gauche ne sont pas leurs potes. La guerre d’Algérie, c’est la SFIO qui la déclenche et c’est un mec de droite qui nous en sort. La première guerre du Golfe, c’est Mitterrand qui nous y emmène, et la seconde, c’est Chirac qui refuse d’y aller, donc j’ai l’impression que quand il y a une ratonnade, les socialistes ne sont jamais très loin.
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Le fameux « Taisez-vous ! » d’Alain Finkielkraut, c’était vous. Vous pouvez nous le dire, maintenant : vous vouliez le faire craquer ?
C’est une réplique d’Alain Finkielkraut que je n’ai pas écrite ! Très honnêtement, la production de Ce soir ou jamais m’a appelé pour venir lui porter le fer de la contradiction. C’était à propos de son livre Une Identité Malheureuse. Je suis venu non pour l’agresser mais pour qu’il explique des extraits de son livre, que j’ai lu et qui m’est tombé des mains. C’est un habitué des plateaux TV et je ne m’attendais pas à ce qu’il pète un boulard comme ça. Ensuite, et c’est un mal de notre époque, on a focalisé sur cette minute, alors qu’après ça, il y a deux heures trente d’émission pendant lesquelles on est arrivé à échanger.
Propos recueillis par Arthur de Watrigant et Romaric Sangars
QU’UN SANG IMPUR… – d’Abdel Raouf Dafri – Avec Johan Heldenbergh, Linh-Dan Pham, Olivier Gourmet – En salle le 22 janvier

Alors qu’il n’est plus que l’ombre du guerrier qu’il était en Indochine, le colonel Paul Andreas Breitner se voit contraint de traverser une Algérie en guerre, à la recherche de son ancien officier supérieur : le colonel Simon Delignières, porté disparu dans les Aurès Nemencha, une véritable poudrière aux mains des rebelles. Dès l’ouverture, le métrage montre que le talent du scénariste Abdel Raouf Dafri ne s’est pas perdu lors de son passage à la réalisation. Des trognes de cinéma, un décor du western et un parfum de testostérone : tous les ingrédients sont là. Du cinéma de genre, du vrai, qui transpire et qui saigne ; et un authentique sujet miné, la guerre d’Algérie, abordé sans pincettes. L’écriture, sèche et carrée, transpire de références. « Quand on va à la guerre et qu’on perd, on n’enlève pas sa chemise devant des hommes pour pleurer », explique Breitner à son ennemi. Dafri, lui, ne l’enlève pas. Il fonce tête baissée tel un boxeur sur le ring et n’esquive pas. C’est son défaut et sa qualité. Il a bossé son sujet et le restitue sans manichéisme et avec poigne, peut-être trop. Comme tout premier film, il souffre d’imperfections. Si l’interprétation est inégale (Heldenbergh est très juste, Gourmet trop lourd), les coutures parfois trop visibles et la caméra, par séquence, imprécise, Dafri assume néanmoins une vraie dramaturgie. Un cinéma ambitieux où l’impétuosité du réalisateur l’emporte. Un parti-pris si rare dans le cinéma français qu’il en devient un atout décisif.
Arthur de Watrigant
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