C’est un scandale récent qui est relativement passé sous silence, comme à peu près tout ce qui touche à l’enfance. C’est pourtant une situation inédite puisque ce sont les départements eux-mêmes, ainsi que les présidents de régions, qui sont visés par plusieurs plaintes pour avoir failli à leur mission de protection vis-à-vis de certains enfants et adolescents hébergés dans les ASE (Aide sociale à l’enfance, ex-DDASS). En cause, des faits de prostitution avérés qui deviennent la norme, avec des réseaux mafieux ou semi-amateurs qui voient dans ces centres des viviers de jeunes personnes égarées, facilement exploitables dans des conditions parfois inhumaines.
Les faits sordides ne manquent pas, ils sont même visibles parfois sur les réseaux sociaux : des jeunes filles mineures allongées sur des matelas, dans des caves de cités, ou au mieux confinées dans des appartements ou des pavillons miteux loués sur Airbnb, et dont certaines peuvent faire jusqu’à quinze ou vingt passes par jour. Souvent droguées à leur insu au départ, on les rend volontiers accros à la cocaïne, au crack. La mode serait maintenant de les piquer à la kétamine pour qu’elles soient parfaitement dissociées de leurs corps et délivrées de tout tabou. Les départements des Yvelines et des Bouches-du-Rhône sont particulièrement touchés, mais pas seulement : face à la menace croissante, des structures se sont même développées en réponse à ces menaces, comme l’association Plume, en Indre-et-Loire, qui se charge de réhabiliter le dialogue avec des jeunes qui sont en coupure totale avec l’autorité.
Lorsque des gamines de 10 ans reviennent alcoolisées, dévêtues partiellement, ou même piquées, on se contente de notifier dans un carnet qu’elles ont « fugué ».
Selon la commission d’enquête parlementaire sur « les manquements des politiques publiques de protection de l’enfance », présidée par la macroniste Laure Miller, députée de la Marne, les mineurs accompagnés sur le territoire français seraient entre 15 000 et 20 000 à se prostituer régulièrement. Une manne financière qui a convaincu de nombreux petits réseaux de deal à se reconvertir : le proxénétisme peut se révéler tout aussi rentable et comporte moins de risques.
Un scandale d’État qui ne dit pas son nom
Le constat est accablant, et les langues se délient chez certains éducateurs qui pointent le laxisme et l’aveuglement volontaire de leurs confrères. Par exemple, lorsque des gamines de 10 ans reviennent alcoolisées, dévêtues partiellement, ou même piquées, on se contente de notifier dans un carnet qu’elles ont « fugué ». « Parler constamment de fugue, s’indigne Estelle*, éducatrice dans un établissement d’ASE en Île-de-France, c’est vraiment un art de la litote… Avant, quand les gosses fuguaient, c’était pour voir des petits copains, pour aller zoner en bande, à la limite… Aujourd’hui, c’est presque systématiquement pour intégrer des réseaux de prostitution. Certaines se sentent gratifiées, on leur donne enfin de l’importance, et elles n’ont pas conscience du risque. » Il faut dire que dans la plupart des cas, les souteneurs se présentent comme des « petits amis ». Des petits amis qui se montrent très vite pressants, jouent sur l’empathie des jeunes filles, se présentant eux-mêmes comme des victimes, avec des besoins d’argent motivés par leur propre situation sociale. Qu’ils soient de petits proxénètes de quartiers ou des réseaux mafieux, tous sont aidés par les réseaux sociaux et les messageries cryptées, de formidables outils qui vous permettent de contacter des centaines de clients en quelques clics.
« Le rôle des réseaux sociaux est bien sûr déterminant », ajoute Sara Desprès, avocate spécialisée en droit de l’enfance qui est elle-même passé par l’ASE lorsqu’elle était enfant. « Aujourd’hui, la plupart des dossiers de prostitution, mineurs ou majeurs, sont des réseaux de prostitution qui sont montés en ligne ; on trouve également des mineurs qui se prostituent de façon indépendante, en mettant des petites annonces sur des sites, ce qui avant n’était pas le cas. » Pour ces jeunes qui ne se sentent pas intégrés à la société, la vie numérique est la première expérience d’une tentative de réhabilitation sociale. Malheureusement, ils sont très vite repérés par les réseaux. « Ils développent eux aussi cette envie de se prostituer, parfois, comme une sorte de revanche, ou de sentiment presque masochiste à l’égard d’un corps qu’ils ne comprennent pas », poursuit Estelle.
Un travail social sans contre-pouvoir ?
Comme toujours, le problème, c’est la bureaucratisation extrême et le manque d’agents de terrain. Les éducateurs, souvent mal formés, sont trop nombreux et certains ne voient les enfants dont ils sont référents qu’une fois par mois, parfois moins. Les ASE ont clairement laissé tomber, et se reposent sur des associations ou sur des prises en charge parallèles avec des dispositifs comme l’AEMO (Action éducative en milieu ouvert). En fait, la plupart des responsables d’ASE se voient davantage, désormais, comme des espaces de transition, comme des hôtels pour clandestins, et mettent complètement de côté le rôle des encadrants.
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Il faut également pointer la responsabilité de certains pédopsychiatres, qui placent des enfants souffrant de traumatismes psychiques en ASE au lieu de les accompagner chez eux, en présence de leurs parents. Soit un détournement complet de la fonction initiale de l’ASE, qui se transforme dès lors en bétaillère pour enfants inadaptés. « Ce qui n’empêche pas les agents assermentés de l’État, qui viennent contrôler régulièrement les ASE, de rédiger des notes de synthèse et des rapports parfois complètement abstrus, sans jamais qu’ils aient rencontré le moindre enfant », rajoute Estelle. Le problème, en réalité, comme le reconnaît un autre éducateur, c’est que le travail social gît aujourd’hui sans contre-pouvoir. « On les traite comme du bétail, et les parents n’ont plus leur mot à dire », s’alarmait ainsi cette éducatrice interrogée par La Provence. Pour elle, c’est l’ASE qui condamne les enfants à la violence, voire à la sociopathie, pas les parents.
Des solutions simples ?
Sarah Després se montre un peu plus clémente envers les éducateurs. Pragmatique, elle estime qu’il existe des solutions simples, et qu’au lieu d’allouer des subventions inutiles à de longs et douloureux processus de placement, on pourrait commencer par donner aux enfants les moyens de leur subsistance : « Les éducateurs sont dépassés par la situation. Face à des réseaux extrêmement organisés, le plus difficile est d’assurer un suivi des éventuels signalements. Un des premiers leviers serait de travailler sur la question de la précarité. On se prostitue avant tout parce qu’on a un mobile lucratif. Donc, si on alloue des sommes mensuelles un petit peu plus élevées aux enfants, on pourrait un peu commencer à court-circuiter, en tout cas, cet intérêt pour la prostitution. Ensuite, effectivement, il faut une bien meilleure coordination entre les services départementaux et les sections mineurs des parquets. Ça demande de faire circuler l’information entre des administrations qui ne communiquent pas forcément chaque jour et qui se regardent parfois en chiens de faïence. »
L’autre vrai manquement, ajoute l’avocate, et sans doute le plus grave, c’est que l’État ne fait rien ou presque pour remettre la scolarité au cœur du destin de ces enfants. « C’est comme s’il les considérait comme déjà perdus pour la société. Avec les mesures de placement, on les coupe d’un vrai trajet scolaire, on les marginalise d’emblée. L’État doit rappeler à chaque enfant sa propre ambition. » Présidents de région, conseils départementaux, parlementaires, éducateurs, finalement tout le monde se renvoie la balle, avec cette idée que personne n’ose avancer mais qui est là en sous-texte : que l’État manque à ses fonctions régaliennes les plus élémentaires.





