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À l’heure où la culture des superhéros est martelée par les médias mainstream, certains se souviennent d’une époque où la bande dessinée anglo-saxonne était politique, expérimentale et irrévérencieuse et où Alan Moore était son prophète. Maintenant que le mage de Northampton a rangé sa plume (du moins dans le registre de la bande dessinée), son actualité est sans cesse relancée par des adaptations cinématographiques médiocres.
Watchmen, de Damon Lindelof, récemment programmée sur HBO, en est la dernière occurrence. La série tourne bien autour des géniales inspirations de l’auteur, mais elle n’en perce pourtant jamais le secret. Si Moore est resté si actuel, c’est en raison de la dimension visionnaire de son œuvre. Serait-il le dernier prophète qu’engendra la pop culture ? Notre collaborateur et exégète Marc Obregon y répond.
NON. AU FOND, ALAN MOORE EST D’UN AUTRE TEMPS
Né en 1953 à Northampton, petite ville ouvrière connue pour être l’endroit d’Angleterre le plus éloigné de toute côte, Alan Moore semble appartenir à une autre époque : beatnik échevelé, chaman hirsute, il a fait voyager son esprit dans tout l’imaginaire collectif des années 80 et 90 où son œuvre a su développer, à partir d’un matériau peu noble (le comic book), les volutes d’une pensée néo-gnostique et ultra-libertaire. Celle-ci reste difficile à appréhender hors d’un contexte socio-historique déterminé : celui de l’Angleterre de Thatcher, des drogues psychédéliques et de la lutte des classes. À situer quelque part entre Philip K. Dick et Slavoj Zizek, Alan Moore, s’il est un pur produit de son époque, tend vers un érémitisme qui le coupe de nombreuses réalités actuelles – dont Internet. Aujourd’hui, l’auteur dit avoir arrêté complètement la bande dessinée et juge durement l’infantilisme de ses fans. Il s’est lancé dans la fabrication d’une œuvre romanesque tentaculaire, Jérusalem, roman total et manifeste littéraire entièrement dédié à sa ville natale, tenant de William Blake comme de James Joyce.
Le fait qu’il demeure irrécupérable par l’aveuglant entertainment est aussi une preuve qu’Alan Moore est visionnaire.
OUI. ET IL ÉCHAPPERA TOUJOURS À HOLLYWOOD
Un livre d’images soigné mais vidé de toute substance (Watchmen), un brûlot politique transformé en bluette LGBT (V pour Vendetta), ou quelques séries Z indolores : le cinéma n’a jamais su se colleter à l’œuvre de Moore, trop littéraire pour le canon hollywoodien. L’artiste est allé jusqu’à renvoyer leurs chèques aux majors qui voulaient lui payer ses droits, estimant que la bande dessinée relevait d’un autre médium et n’avait aucun lien à établir avec ces producteurs d’images formatées. Il n’en reste pas moins que Hollywood s’acharne. Quand le surestimé Damon Lindelof, co-auteur de Lost, se met en tête d’adapter Watchmen, on ne découvre qu’un énième feuilleton boursouflé qui, pas un seul instant, ne semble avoir compris les véritables tenants et aboutissants de ce Citizen Kane du comic book. Le fait qu’il demeure irrécupérable par l’aveuglant entertainment est aussi une preuve qu’Alan Moore est visionnaire.
OUI. D’AILLEURS, NOUS VIVONS TOUS DANS UNE BD D’ALAN MOORE
À l’instar de Philipp K. Dick, avec Moore, le réel semble se faire poreux à la fiction, si bien que ses intuitions les plus audacieuses deviennent les brèves du futur. Le masque de Guy Fawkes, représentant la colère anonyme de la foule dans V pour Vendetta, est devenu depuis longtemps
l’emblème du réseau Anonymous, lequel défend sur la toile un « anarchisme citoyen » un rien nébuleux. Plus récemment, c’est son interprétation quasi-sociale du Joker dans Killing Joke qui est revenue sur le devant de la scène avec une adaptation non officielle, mais qui ne
cache pas son inspiration : le Joker de Todd Philips. Quant à l’exergue de Watchmen, qu’il pique à Juvénal, « Quis custodiet ipsos custodes ? » – « Mais qui gardera ces gardiens ? », elle n’a jamais semblé aussi actuelle qu’aujourd’hui où nous subissons la surveillance globale.
Moore est davantage un façonneur qu’un créateur, il exhume, répare et rehausse d’or les bas-reliefs oubliés, insuffle une nouvelle vie à des pantins abandonnés
OUI. RAFISTOLER LES MYTHES, C’EST FABRIQUER LE FUTUR
Alan Moore est l’un de ces rares scénaristes qui finissent par complètement éclipser le travail de leurs dessinateurs en imposant un univers radical, alchimique, ultra-référentiel et surtout traversé par une véritable ambition littéraire. Curieusement, malgré sa productivité démente, l’auteur aura inventé peu de personnages originaux, mais son véritable don est de savoir rafistoler de vieux mythes, de se saisir de héros parfois oubliés, ou bien de seconde zone, pour leur donner une parole inédite : Moore est davantage un façonneur qu’un créateur, il exhume, répare et rehausse d’or les bas-reliefs oubliés, insuffle une nouvelle vie à des pantins abandonnés : Miracle Man, Swamp Thing, les Sentinels, qui inspirèrent ses fabuleux Watchmen, autant de golems pop que l’auteur aura ranimés. C’est pourquoi les héros de Moore, tous ressuscités, ne sont pas près de s’éteindre.
Marc Obregon
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