[vc_row][vc_column][vc_column_text css= ».vc_custom_1557993849537{margin-right: 25px !important;margin-left: 25px !important;} »]
Figure de l’opposition russe depuis le début des années 2000, Andreï Nekrasov se retrouve banni par ses pairs à cause de son dernier film: se refusant à une critique pavlovienne de la « démocratie poutinienne », le cinéaste est pris dans un étau américano-russe digne de la Guerre froide.
Andreï Nekrasov vient de poser à Roissy. On le retrouve quelques heures plus tard dans le salon de l’hôtel Hyatt près de la gare Saint-Lazare. Sa tignasse blanche et bouclée borde ses yeux clairs. Ses mains qui s’agitent lui donnent un air d’éternel étudiant, en quête d’authenticité et de justice. Il a pourtant la soixantaine passée et n’est pas un inconnu dans le monde du cinéma et de la politique russes. Il maîtrise parfaitement l’anglais et l’allemand et s’excuse en français pour son retard. Nekrasov réside quelque part entre Londres, Berlin, où vit sa compagne, et Oslo où il travaille à son prochain film. À Paris, il a gardé quelques amis croisés sur les bancs de Jussieu, une respiration pour ce jeune homme de Léningrad alors enfermé dans l’atmosphère brejnévienne. Son rêve est de filmer, ce qu’il apprend à l’université de Bristol en Angleterre.
Lire aussi : L’éditorial de Jacques de Guillebon : Guerre civile mondiale
Assistant du grand Andreï Tarkovski, il ne tarde pas à percer: son premier court-métrage, Springing Lenin, est diffusé par la BBC et primé à Cannes en 1993. Très critique de la nouvelle Russie d’Eltsine et de Poutine, Nekrasov devient le chouchou des milieux culturels occidentaux. Il est parmi ces dissidents qu’on s’arrache à Londres et Berlin. Avec Rébellion, le cas Litvinenko, le cinéaste connaît la gloire. Son enquête sur le meurtre de l’espion russe passé à l’ouest est sélectionnée hors compétition à Cannes en 2007. Poutine, Glucksmann, Berezovski, a Litvinenko et Politkovskaïa interviennent dans le documentaire. Il est encensé par le New-York Times et le Guardian mais sa maison finlandaise est saccagée, une photo de Litvinenko laissée dans son lit… En 2015, c’est tout naturellement qu’il contacte le financier Bill Browder dont le comptable Sergueï Magnitsky est mort dans une geôle russe sur fond de fraude fiscale.
Il ne le sait pas encore, mais sa vie de cinéaste bascule. Il croit d’abord tenir un nouvel exemple de la cruauté des services de Poutine mais à travailler sur les circonstances du meurtre, il comprend que Bill Browder, le patron anglo-américain du fond Hermitage, n’est pas un business angel. Après avoir passé une décennie à profiter de la corruption et de l’économie casino de Moscou, le magnat est inquiété en 2004 par un contrôle fiscal et dénonce en retour une escroquerie d’État. Le financier de Londres fait évidemment de Magnitsky un martyr de la démocratie russe. Son lobbying au Sénat des États-Unis débouche sur des sanctions qui visent de nombreuses personnalités.
Très critique de la nouvelle Russie d’Eltsine et de Poutine, Nekrasov devient le chouchou des milieux culturels occidentaux. Il est parmi ces dissidents qu’on s’arrache à Londres et Berlin.
C’est le Magnitsky act, fièrement exhibé par les Sénateurs les plus faucons de Washington: John Mc Cain et Ben Cardin. Après le printemps arabe et la réélection de Poutine, le gel touche à nouveau les relations américano-russes et l’affaire Magnitisky tombe à pic. Le Magnitsky act vise depuis lors toutes les personnes qui ne respectent pas les droits de l’homme, comme les assassins de Jamal Kashoggi. En 2016, le film documentaire The Magnisty act, behind the scenes remet en cause la version officielle de la mort de Magnitsky et passe donc mal. Sa diffusion au Parlement européen est brusquement annulée quelques heures avant sa projection. Arte, qui a financé le film, refuse de le diffuser en France et en Allemagne. Trois ans après, Andreï Nekrasov prépare sa revanche.
Quelle est votre situation aujourd’hui, trois ans après votre lâchage par Arte ?
Depuis que j’ai été déprogrammé en France et en Allemagne, c’est assez dur. Arte avait financé une version française, avec un coûteux doublage synchronisé. Malheureusement, le film n’est jamais sorti en France et Arte a demandé à notre producteur de rembourser près de 120 000 euros. Notre avocat a fait valoir que c’était impossible mais Arte doit encore expliquer pourquoi le film a été annulé. La chaîne avait approuvé toutes les conclusions de mon enquête avant de céder à la pression de Bill Browder et des politiques qui soutiennent ce canular « Magnitski ». Ils s’appuient sur le fait que Bill Browder, protagoniste du film, a retiré son accord en raison des critiques à son encontre. Mais comment faire des films d’investigation si les puissants interdisent ce qui les gêne, avec la bénédiction de la télévision subventionnée ?
Vous étiez un cinéaste engagé contre Poutine, membre du parti libéral Solidarnost?: vos ennemis ou anciens amis disent que vous avez changé à partir de 2014, date de la révolution en Ukraine. Vous seriez désormais un agent du FSB…
Ça, je vous le dis tout de suite, je ne le laisserai pas passer et je poursuivrai cette diffamation en justice. J’ai été effectivement un des dirigeants du mouvement libéral Solidarnost (cofondé par le défunt Boris Nemtsov), membre du parti d’opposition Parnas. Le parti de Kassianov (Premier ministre russe entre 2000 et 2004, désormais dans l’opposition, NDLR) m’a même proposé d’être candidat aux élections parlementaires de 2016. Après la controverse autour de mon film, j’ai été exclu du parti.
Lire aussi : Eugénie Bastié : la cadette de Gascogne
Quant à la révolution de Maïdan en 2014, j’étais à Kiev pour la soutenir. Les équipes de Browder ont sorti une petite phrase de son contexte dans un article où j’expliquais pourquoi certains pro-russes prenaient tel ou tel engagement en faveur de Poutine en Crimée. À partir de là, mais surtout à cause de mon film sur Browder, ils ont fait de moi un agent du Kremlin. Moi qui n’ai jamais reçu un kopeck de la Russie, y compris de la télévision russe !
C’est une situation paradoxale quand on sait que Bill Browder était lui-même un fervent partisan du jeune président Poutine au début des années 2000…
Absolument. Browder a passé beaucoup de temps à expliquer pourquoi Poutine était un démocrate avant d’être inquiété par les services fiscaux. Quant à moi, je n’ai pas vraiment changé d’avis sur le système Poutine. En 2015, j’ai réalisé In Search of Poutin pour Al Jazeera English. Habituellement, la BBC ou CNN sont très anti-russes et font pression en ce sens. Là j’ai vraiment pu faire ce que je voulais. Ils m’ont seulement demandé de poser la question suivante à tous mes interlocuteurs: « Est-ce que la Russie de Poutine est votre Russie? » Mais c’est une question qui n’a aucun sens en Russie. Cette idée que Poutine est un Staline light, un homme autoritaire mais sous l’autorité duquel on peut quand même voyager et faire des affaires, est fausse. Même pour ses électeurs, Poutine ne fait pas partie de leur vie, ça ne marche pas comme ça. Il n’y a pas d’État profond en Russie.
Vous êtes sûr qu’il n’y a pas d’État profond à Moscou comme il peut y en avoir un « deep state » à Washington ?
Disons qu’il n’y a pas d’État profond comme en Chine, avec un système qui contrôle absolument tout. C’est un autre préjugé idéologique occidental de croire, comme Browder, que la corruption russe est partout. Son récit est simple : je suis un Américain qui s’est enrichi proprement et je suis sali par des Russes corrompus. Or Browder est entouré de Russes qui ne produisent rien mais spéculent sans arrêt sur les marchés financiers. Il est vrai qu’il y a de la corruption en Russie : seulement Browder a pour sa part dépassé allègrement la moyenne nationale. Karpov, qui enquêtait sur lui, avait déjà constaté que Browder avait réussi à faire classer un certain nombre de procédures.
« Comment faire des films d’investigation si les puissants interdisent ce qui les gêne, avec la bénédiction de la télévision subventionnée ? »
Andreï Nekrasov
Aujourd’hui, Browder a été condamné en Russie par coutumace à neuf ans de prison, ce qui motive encore plus sa détestation de Poutine. C’est pour ça que son livre s’appelle Notice rouge (Kero, 2015) : il fait l’objet d’un mandat d’arrêt d’Interpol (une « notice rouge ») et il a déjà été arrêté à ce titre en Espagne avant d’être relâché. Il se prétendait l’ennemi numéro 1 de Poutine. Au début, c’était exagéré mais depuis 2012 et le Magnitsky act, il faut reconnaître que c’est en bonne voie…
En France, votre histoire n’a pas du tout été médiatisée. Il est vrai que BHL, qui préside le conseil de surveillance de la chaîne Arte, a soutenu publiquement Browder et Magnitsky à plusieurs reprises…
C’est une histoire complexe et je ne sais pas si BHL est intervenu pour faire interdire d’antenne mon film. Mais cela montre surtout que Browder maîtrise très bien les éléments de langage et la communication. Évidemment, il a le génie des réseaux. Il est soutenu par l’establishment mondialisé. Dans chaque pays, il a des relais politiques au gouvernement, au parlement ou dans les médias. Mais surtout il a compris comment raconter l’histoire au grand public, comment fonctionne la propagande dans l’ère moderne. Aujourd’hui, il essaye d’étendre le Magnitsky act à l’ensemble de l’Europe à commencer par le Royaume-Uni et les pays baltes. L’histoire n’est donc pas terminée.
Karina Orlova dans The national interest a titré à propos de votre film?: « Le gros mensonge russe ». Selon elle, il suffirait de quelques instants sur Google pour savoir que les policiers russes ont bien été mentionnés dans les témoignages de Magnitsky. Ce qui contredit votre version des faits…
Tout est dans le mot « mentionné ». Moi j’ai cherché des preuves d’accusations des policiers pas des suggestions alambiquées ou de simples mentions. Or Magnitsky, autre exemple d’inexactitude, ne s’est pas rendu de lui-même pour faire un signalement ou porter plainte à la police. Il a été convoqué. Mais pour les équipes de Browder, ce genre de nuance n’a pas d’importance. De même pour la profession de Magnitsky que Browder dépeint comme « son avocat », qu’il aurait spécialement engagé pour le défendre contre une escroquerie des policiers. Or Magnitsky était, plus simplement, son comptable depuis très longtemps. Et il était l’architecte de son programme d’évasion fiscale dès 2000.
On vous a aussi accusé d’être soutenu par Natalia Veselnitskaya, la fameuse avocate russe qui a rencontré Donald Trump junior, Jared Kuschner et Paul Manafort dans la tour Trump. Elle était présente lors de la projection de votre film à Washington. Avez-vous été menacé ?
Physiquement non, mais moralement oui. De telles attaques rendent la vie extrêmement difficile. Que mon travail soit considéré comme impartial est la question centrale de mon existence. Si vous avez un nom russe, aujourd’hui, vous êtes écrasé par la moindre suspicion de défense de la Russie. Dans ce cas, les attaques morales peuvent être plus douloureuses, efficaces et durables que les attaques physiques. Curieusement, en Russie, qui est censée être contrôlée par le Kremlin, j’ai été attaqué aussi férocement qu’à l’Ouest, sinon plus.
Lire aussi : Monde : La vieille Angleterre humiliée par ses élites
Cela montre que des gens comme Browder, avec leur argent et leur discours néolibéral, sont souvent plus puissants que Poutine, même en Russie. J’ai donc perdu des amis très proches. Mais personnellement, je refuse de faire comme dans certains documentaires, où l’on brode un scénario à partir d’une scène liminaire.
Bill Browder est presque l’acteur principal de votre enquête. On voit qu’il apprécie assez peu que vous lui opposiez des questions précises sur sa version des faits.
Browder élude toujours mais il a besoin du jugement d’un tribunal pour entériner sa version des faits. On voit très bien que c’est un lobbyiste qui a déjà reçu l’onction médiatique et politique. Cependant, un verdict judiciaire, celui d’un magistrat, le protégerait de ses contradicteurs. Mais jusqu’à ce jour, il n’y parvient pas…
Comment voyez-vous la situation des prisonniers politiques en Russie ?
Paradoxalement, les seuls prisonniers qui peuvent se considérer comme « politiques » au sens technique du terme sont des nationalistes.
Alexei Navalny est un nationaliste selon vous ?
Oui, de la pire sorte. Il manipule les émotions nationalistes sans être un patriote honnête. Browder m’a dit, quand nous étions encore amis, que l’Occident et lui travaillaient pour faire de Navalny le prochain dirigeant de la Russie. Mais c’est un nationaliste ! lui ai-je dit. Browder a répondu : « Bien sûr, mais Navalny nous écoute ». Le Financial Times m’avait demandé d’écrire un article au sujet de l’opposition russe. Je l’ai fait mais le journal m’a demandé d’expliquer la phrase « Navalny is a divisive figure ». J’ai répondu que beaucoup d’opposants se sont discrédités par des insultes racistes à propos de Géorgiens, d’Ouzbecks ou d’autres. Je leur en ai envoyé des extraits. L’article a été annulé. Navalny emploie des équivalents des mots « kikes » (juif, très péjoratif) pour nommer les Ouzbeks, Tadjiks ou Géorgiens, que Poutine n’oserait jamais employer. Navalny correspond au dicton de Roosevelt: « C’est peut-être un fils de pute mais c’est notre fils de pute ».
Propos recueillis par Hadrien Desuin
[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]





