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Antoine de Rivarol : L’esprit contre les barbares

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Publié le

27 janvier 2025

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Les Pensées et Rivaroliana nous font redécouvrir le génie d’Antoine de Rivarol (1753-1801), qui fut tout à la fois le plus grand causeur de son siècle, un moraliste de talent et un précurseur de l’école contre-révolutionnaire.
© DR

Il fut « le Français par excellence » (Voltaire), « le Dieu de la conversation » (Sainte-Beuve), « l’homme le plus admirablement doué du dix-huitième siècle » (Barbey d’Aurevilly). Il fut l’astre qui illumina les salons parisiens comme Louis XIV à Versailles ; le sommet de distinction qui joignit l’art de la conversation à celui des bonnes manières, la maîtrise de la langue à celle de la pensée, la force du jugement à celle de la concision ; le causeur de génie qui piquait le monde de ses flèches trempées d’humour, de grâce ou d’ironie. En ce tumultueux siècle, Antoine de Rivarol, petit-fils d’immigré piémontais et fils d’aubergiste à la particule usurpée, promis à la prêtrise en Avignon mais monté à Paris dès sa vingt-troisième année, architecte de son ascension sociale à la seule force de son intelligence, vainqueur en 1784 du prix de Berlin pour son Discours sur l’universalité de la langue française qui démontrait sa supériorité (pour son ordre et sa clarté) sur toutes les autres langues, et qui rendait par-là hommage à cette arme dont la parfaite maîtrise avait fait sa renommée, Antoine de Rivarol, disait-on, était promis aux gloires de ce monde.

Rivarol accuse les révolutionnaires d’agiter les bas instincts de la foule avec des rumeurs, mais surtout, sous couvert de rationalisme, d’avoir fondé une véritable religion de substitution

Mais la Révolution est venue tout bousculer. Cet homme qui avait côtoyé de près les Voltaire, Diderot et Buffon ; cet homme qui était de la génération des Robespierre, Danton et Maistre prend fait et cause pour la monarchie traditionnelle (qu’il n’épargnait pas pourtant). Il prend la plume pour le Journal politique et national (tenant chronique des événements) et Les Actes des Apôtres (qui fait la satire du personnel révolutionnaire), en même temps qu’il signe le moqueur Petit Dictionnaire des grands hommes de la Révolution, et prodigue en secret des conseils à Louis XVI. Pour sauver sa vie, il est toutefois forcé de rejoindre l’émigration, et passe par Bruxelles, Amsterdam, Londres (où il rencontre Edmund Burke, qui l’appelait « le Tacite de la Révolution »), avant de s’éteindre à Berlin, âgé de 47 ans, sans avoir pu écrire cette Théorie du corps politique qui devait être sa grande œuvre, et sans laquelle il ne peut prétendre au petit cercle des maîtres de la Contre-Révolution. Depuis, il n’y a plus sur lui « que le silence » (Barbey).

Ce sont tous ces Rivarol – le causeur, le moraliste, le métaphysicien, qui n’en sont qu’un : l’homme d’esprit – que nous permettent de découvrir les Pensées et Rivaroliana rééditées en une version nettoyée qui n’a conservé que les pensées authentiques de ses carnets (non destinées à la publication, elles sont comme des ébauches), auxquelles est ajoutée une compilation d’autres aphorismes. Rivarol y est de la trempe des grands moralistes français, méditant sur les passions tristes qui s’étalent en ce bas monde, ailleurs sur le talent, l’argent, la douleur ou le style. On se délecte de ses traits d’esprit (« Je vous écrirai demain sans faute. Ne vous gênez pas, lui répondis-je, écrivez-moi comme à votre ordinaire »), de ses morsures (« Voltaire est à l’abri du vol, tandis qu’on n’était pas à l’abri des siens »), de ses bons mots (« J’ai vu des Allemands se cotiser pour un bon mot ») ou de son autodérision (« Mon épitaphe : la paresse nous l’avait ravi avant la mort »).

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On y lit une profonde méditation sur le tragique en politique, depuis les temps antiques. Il y a indéniablement du Tacite chez lui, dans ce sens dramaturgique. Rivarol accuse les révolutionnaires d’agiter les bas instincts de la foule avec des rumeurs, mais surtout, sous couvert de rationalisme, d’avoir fondé une véritable religion de substitution – et pose là les jalons d’une pensée contre-révolutionnaire d’ordre rationnel, proche de l’expérimentalisme d’un Burke (la « main tremblante » contre la table rase) ou d’un Maurras (il partage la même conception utilitariste de la religion). Admirateur d’Aristote, lecteur de Machiavel et de Montesquieu, il est un « réaliste », critique des aristocrates oublieux de l’honneur, d’un roi trop mou, d’une monarchie qui ne sait pas se défendre. Pour lui, la justice est un moyen qu’il faut parfois suspendre pour assurer le but du politique : la pérennité du corps social. Or, le naturalisme des Lumières, leur homme délié, signe la résurgence d’un barbarisme – et c’est par la civilisation qu’il faut répondre à cette destruction, par l’esprit et la langue, par les institutions centripètes, qui sont autant de moyens de dompter le déchaînement des bas instincts. Reste un mot d’ordre : « L’espérance est le remède actuel des maux à venir. »


PENSÉES ET RIVAROLIANA, ANTOINE DE RIVAROL, Vagabonde, 320 p., 19 €

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