Une vaste tribune posée sur une avenue déserte, sauf pour les soldats qui y défilent, regards martiaux de rigueur tournés vers leur chef d’État. Sur l’estrade, l’air grave du président azerbaïdjanais Ilham Aliev cache mal sa satisfaction : il règle une affaire de famille. En 1994, son père et prédécesseur Heydar, apparatchik soviétique ayant pris le pouvoir lors de l’éclatement de l’URSS, cédait le Haut-Karabagh aux Arméniens après une guerre de six ans. Trente ans plus tard, ce 8 novembre 2023, Ilham fait parader ses troupes à Stepanakert, la capitale de l’enclave, après une campagne de trois jours. Dans la ville fantôme – les habitants ont tous fui vers l’Arménie par crainte du nettoyage ethnique –, les mots du dictateur résonnent, gonflés par les haines séculaires qu’ont couvées les montagnes : « Si les dirigeants arméniens nourrissent encore des idées de revanche […] qu’ils regardent le défilé d’aujourd’hui ! Nous sommes prêts à nous battre sur tous les fronts. » Il poursuit, sans prendre la peine de voiler la menace : « Aujourd’hui, tout le monde devrait savoir qu’il est déconseillé de plaisanter avec nous. »
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Dans la lunette du dictateur
Les fanfaronnades d’Aliev n’en sont pas vraiment. Sa confiance se justifie pleinement au regard des deux victoires éclatantes sur lesquelles restent ses armées, en 2020 et 2023, qui lui ont rendu le contrôle de ce territoire longtemps disputé. Appartenant de jure à l’Azerbaïdjan du fait d’un découpage stalinien, il est peuplé d’Arméniens depuis plus d’un millénaire. La question est désormais de savoir jusqu’où cette confiance nouvellement acquise mènera Aliev. Sa prochaine cible semble être le Syunik, une fine bande de terre au sud de l’Arménie qui sépare l’Azerbaïdjan de son enclave du Nakhitchevan. Cette solution de continuité de son territoire titille Aliev au plus haut point, si bien qu’il a réitéré ces dernières années les appels à l’ouverture d’un corridor sous souveraineté azérie qui traverserait le Syunik. L’Arménie a toujours dit non, mais il serait parfaitement dans les manières d’Aliev de forcer la main à son voisin.
Les fanfaronnades d’Aliev n’en sont pas vraiment. Sa confiance se justifie pleinement au regard des deux victoires éclatantes sur lesquelles restent ses armées, en 2020 et 2023, qui lui ont rendu le contrôle de ce territoire longtemps disputé.
Cette fois-ci, la tâche serait plus épineuse que pour le Haut-Karabagh. Car si ce territoire était reconnu par les traités internationaux comme terre azérie, le Syunik est lui une province arménienne de plein droit. C’est pourquoi Aliev et son grand-frère Erdogan hésitent. Ils ont d’ailleurs juré juste après l’annexion du Haut- Karabagh en septembre qu’ils ne mèneraient plus de guerre d’expansion contre l’Arménie, mais Bakou a produit dernièrement des cartes officielles où le Syunik est qualifié d’ « Azerbaïdjan occidental ». Et puis fin octobre, juste à la frontière de la région arménienne, dans le Nakhitchevan, les armées turques et azéries se sont livrées à de vastes exercices militaires, menace cristalline.
À l’Ouest toute ?
Face à cette politique ambiguë, Erevan joue les équilibristes. D’un côté, le Premier ministre arménien Nikol Pachinian parie sur l’apaisement. Il sait que son pays ne peut pas risquer, du moins dans l’immédiat, une nouvelle confrontation armée avec l’Azerbaïdjan. La faute à l’avance économique, démographique et militaire de son voisin. 10 millions d’habitants contre moins de 3,54 milliards de PIB contre 14,4 milliards de budget de défense contre 1,2 : ces chiffres, tous en faveur de Bakou, ne laissent aucun doute quant à l’état du rapport de force. En plus, l’Arménie est isolée diplomatiquement, depuis que son grand frère russe la boude pour ménager la Turquie, alors que l’Azerbaïdjan peut compter sur le soutien indéfectible d’Ankara ainsi que sur un partenariat militaire fructueux avec Israël. Alors Pachinian n’a d’autre choix que de dialoguer avec Aliev, malgré la rudesse de l’autocrate.
Fin octobre, le Premier ministre arménien proposait ainsi un plan nommé « Crossroads for peace », visant à développer les réseaux de transport dans le Sud Caucase. Cela permettrait notamment de renforcer les liens entre l’Azerbaïdjan et son enclave du Nakhitchevan, mais en respectant la souveraineté territoriale de l’Arménie. Le sud Caucase est en effet une région encore très enclavée et, malgré leur rivalité, les intérêts d’Erevan et Bakou convergent quant à son ouverture. Et ce d’autant plus que la recherche du contournement des sanctions envers la Russie lui ouvre la perspective de devenir une plaque tournante du commerce gazier et pétrolier à destination de l’Europe. Concrètement, Moscou vend déjà ses ressources hydrocarbures aux pays du sud Caucase, qui les fournissent ensuite à l’Europe, ce qui peut leur assurer une confortable rente à terme.
Le sud Caucase est en effet une région encore très enclavée et, malgré leur rivalité, les intérêts d’Erevan et Bakou convergent quant à son ouverture.
Mais si Pachinian tend une main à son rival, il s’arme de l’autre. Déjà, en passant des contrats d’armement avec différents pays, au premier rang desquels se trouve la France. Notre gouvernement a livré en novembre plusieurs dizaines de véhicules de transport de troupes blindés à l’Arménie. Des radars et des systèmes de défense anti-aériens suivront bientôt. Pachinian a aussi acheté un certain nombre de dispositifs d’artillerie à l’Inde, et discute d’un partenariat stratégique avec Londres.
Surtout, c’est à un réarmement diplomatique que se livre le Premier ministre. Ne comptant plus sur l’alliance russe, il s’éloigne de manière de plus en plus ostensible de l’ancien protecteur. C’est ainsi que son pays n’a pas participé au sommet de l’OTSC – l’équivalent de l’OTAN pour les anciens pays soviétiques – fin novembre à Minsk. Quelques jours plus tôt, Pachinian assumait devant son parlement : « Nous cherchons d’autres partenaires en matière de sécurité. » Cette recherche passe par un pivot très marqué vers l’ouest, symbolisé par la visite de l’épouse du Premier ministre en Ukraine au mois de septembre, où elle a annoncé l’envoi d’aide humanitaire depuis son pays. Un revers terrible pour le Kremlin, désavoué pour la première fois dans ce conflit par un pays de sa sphère d’influence. Les chancelleries occidentales ont été sensibles à ce geste, multiplient depuis les déclarations de soutien à l’Arménie et se portent garantes de son intégrité territoriale.
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Si ce rapprochement entre l’Europe et l’Arménie est de bon augure, il reste fragile. Les promesses des Occidentaux ont la fâcheuse habitude de s’évanouir à la première démonstration de force adverse. Mais l’Europe, et particulièrement la France, bouclier historique des chrétiens d’Orient, a tout à gagner à protéger Erevan de l’appétit panturc. Déjà, pour des raisons évidentes de solidarité civilisationnelle. Ensuite, pour s’implanter dans une région stratégique, au croisement des mondes slaves, turcs et perses, à la faveur du déclin de l’influence russe. L’opportunité est à saisir, si nos diplomaties parviennent à résister à l’hypnose des dossiers israéliens et ukrainiens.





