Quand, où et comment sont nés les mouvements type No Kids et childfree ?
La grande famille des childfree – « sans enfant par choix » – regroupe en son sein plusieurs chapelles qui, si elles œuvrent ouvertement pour une convergence des luttes, se mènent une véritable guerre larvée.
Depuis quelques années, le monde médiatique met en avant le mouvement No Kids. Né en 2010, outre-Atlantique, le label GINKS (Green Inclination, No Kids pour « engagement vert, pas d’enfant ») estime qu’il ne faudrait plus enfanter pour sauver la « planète ». Ses partisans résumaient ainsi leur doctrine : « Si tu aimes les enfants, ne les mets pas au monde, c’est une poubelle. » Ce mouvement a trouvé un écho particulier ces dernières années sur le continent européen, et particulièrement en France, après la publication d’une étude dans la revue scientifique Environmental Research Letters. Les chercheurs ont estimé que faire un enfant de moins permettrait à une personne d’économiser 58 tonnes de CO2 par an, soit six à huit fois l’empreinte carbone d’un Français. Ces chiffres ont été contredits depuis, mais ont permis de donner une justification « vertueuse » à ceux qui ne désirent pas avoir d’enfants.
Lire aussi : Marlène Schiappa vs Alice Cordier : féminisme, osez le débat !
Cette logique qui lie démographie et écologie ne date pas d’hier. C’est le pasteur Thomas Malthus (1766-1834) qui, le premier, a prôné une diminution de la population pour préserver la quantité limitée de ressources. Au XIXe et XXe siècles, ses héritiers, les néomalthusiens, se sont éloignés du rigorisme du pasteur, en encourageant la libération sexuelle tout en prônant l’accès à la contraception, voire à l’avortement. Les néomalthusiens appellent les femmes à faire la « grève des ventres », afin de cesser de recomposer sans cesse le contingent de « chair à patron » et de « chair à canon ». Une logique féministe, mais aussi anticapitaliste et antimilitariste, qui meut jusqu’à nos jours la pensée childfree.
Dans quelle mesure se répandent-ils dans la population ?
Ces mouvements travaillent la société en profondeur et sont à l’origine d’une transformation des mentalités. Ils entretiennent, aujourd’hui encore, une tendance de fond de la société postmoderne et installent dans la tête des individus une petite musique selon laquelle avoir des enfants serait un sacrifice, avant d’être une joie et une source infinie d’émerveillement. Perpétuer l’aventure de la vie, en transmettant ce que nous-même avons reçu, n’est plus une évidence.
L’argument écologique est-il sincère ou simple prétexte ? Cet argument est-il d’ailleurs pertinent écologiquement parlant ?
L’impact écologique de la démographie ne sera jamais complètement nul. Mais cet impact dépend essentiellement des modes de vie. D’ailleurs, parmi les No Kids que j’ai rencontrés pour la préparation du livre, personne ne m’a confié arrêter de faire des enfants pour ne pas ajouter un pollueur supplémentaire à ce monde. En revanche, beaucoup s’inquiètent du monde dans lequel ils vont faire naître leurs enfants. Et je les comprends ! Je pense moi-même pouvoir me déclarer « éco-anxieuse » selon les termes appropriés [rires].
Sauf que, plus profondément, la question écologique pose celle de la perpétuation de la vie, végétale, animale… mais aussi humaine ! Les catastrophes industrielles ou climatiques montrent que la nature reprend toujours ses droits, mais qu’adviendra-t-il de l’humanité si nous cessons d’engendrer ? L’écologie que je défends place l’homme au cœur de sa conception, et l’appelle à ne pas se faire maître et destructeur de la nature.
Quelles sont les autres raisons, invoqués ou profondes, qui les poussent à ne pas vouloir d’enfants ?
Nous vivons dans une société où l’idéal de toute vie humaine est un idéal de consommation. Il faut pouvoir satisfaire le consommateur à qui l’on a promis une vie de jouissance et de satisfaction. Dans un tel monde, comment concéder une part de son confort à un nouveau-né dans le plus total dénuement, qui viendra rompre notre train-train quotidien et nous obligera à devenir responsable d’un autre que nous-même ?
« Ce qui constitue la particularité du corps féminin, ses attributs maternels et nourriciers, est rejeté »
Aziliz Le Corre
La société est réduite à un agglomérat de monades ayant pour seul dessein de maximiser leur liberté. Leur projet est « de refaire le monde comme s’il ne contenait rien d’autre que des individus atomisés, désinfectés de leur passé et vivant telles des fourmis à l’intérieur de leurs coquilles artificielles et fonctionnelles », résumerait le regretté Roger Scruton.
Quelle est la part de responsabilité du féminisme dans ce déclin démographique ?
Le féminisme a voulu faire des femmes des hommes comme les autres. Dès 1949, Simone de Beauvoir affirme, à propos de la femme, dans Le Deuxième Sexe : « Son malheur, c’est d’avoir été biologiquement vouée à répéter la Vie. » Ce qui constitue la particularité du corps féminin, ses attributs maternels et nourriciers, est rejeté. Il faut ajouter à cela une nouvelle organisation du travail, à laquelle les femmes ont été intégrées sans que l’on prenne en compte la singularité de leur nature. Attention, je me réjouis d’avoir mon propre carnet de chèques et de pouvoir mener carrière ! Mais force est de constater, que pour un certain nombre de femmes, cela n’est pas un choix. Financièrement, parce que le coût de la vie ne permet plus à un foyer de vivre sur un seul salaire ; socialement, parce que la mère au foyer est déconsidérée, comme si on ne pouvait être sans existence économique.
Il y a celles qui refusent de faire des enfants, et celles qui disent regretter d’en avoir. Quel regard portez-vous sur le mouvement des mères repenties ?
Beaucoup d’empathie d’abord. Quand on lit les témoignages relatifs au « regret maternel », tous révèlent une profonde souffrance et une réelle incapacité pour ces femmes à entrer en relation avec leur enfant. Quelque chose a été brisé dans leur propre histoire et elles ne parviennent pas à retisser la filiation. Ce qui est terrible, c’est que des militantes ont préféré plaquer sur ces souffrances une idéologie, estimant que la société patriarcale et ses injonctions avilissantes auraient forcé ces femmes à être mères malgré elles. Ce discours enferme les femmes dans leur détresse et fait de l’enfant une victime collatérale.
En réaction, on voit fleurir des caricatures conservatrices, qu’elles se nomment tradwives ou mumminstagram. Que vous inspirent ces mouvements ?
En effet, à la vision féministe, réduisant la maternité à une aliénation, s’oppose parfois une image fantasmée. Les tradwives sont des jeunes femmes au foyer qui s’affichent sur les réseaux sociaux et revendiquent un retour à la famille patriarcale. Elles singent les attitudes surannées des ménagères des catalogues des années 1950, de façon caricaturale. Les mumminstagram sont quant à elles des influenceuses « à suivre » pour découvrir de quelle façon elles assortissent les vêtements de leur enfant à la teinte de leur canapé. Ces nouvelles égéries rejouent le mythe de la ménagère moderne, en apparence parfaite, dévouée à sa famille sans jamais s’oublier. Ces artifices favorisent une logique consumériste : on se montre sur les réseaux, on y dévoile l’intimité de son foyer et on fait de l’enfant un personnage de ce petit monde que l’on expose aux yeux de tous. Cette image d’Épinal est loin de la réalité des couches et des nuits fragmentées et peut mener à une grande désillusion pour celles qui en font une référence.
« Sans même en être consciente, la vision No Kids est habitée par une pulsion de mort, c’est-à-dire une aspiration à n’être plus »
Aziliz Le Corre
Vous faites de longs développements sur l’individualisme et la société liquide. Le refus de faire des enfants n’en est-il pas le stade fatal et final, c’est-à-dire le refus de transmettre, après la foi, les mœurs ou l’histoire, la vie ? Comment expliquer une telle pulsion de mort ?
En 1966, Hans Jonas dénonce la domination ontologique de la mort dans la pensée moderne. Contre l’élan naturel qui nous pousse vers la vie, la pulsion de mort désire y mettre un terme, l’achever. Cette pulsion de mort se manifeste en nous, sous la forme d’un masochisme ; mais aussi vers l’extérieur, sous la forme de pulsions destructrices et sadiques. Sans même en être consciente, la vision No Kids est habitée par une « pulsion de mort », c’est-à-dire une aspiration à n’être plus. À l’heure où l’Occident est menacé dans son existence, il convient urgemment de renverser cette perspective.
La famille est le meilleur rempart contre cette liquéfaction, dites-vous ?
Le livre débute et se termine par un éloge de l’oikophilie. En opposition à l’oikophobie qui désigne la haine de sa maison, du lieu où l’on vit, et le refus d’en adopter les coutumes, l’oikophilie renvoie précisément à un sentiment universel qui manifeste notre attachement à notre pays de naissance comme à notre maison d’enfance. La cellule familiale est le premier lieu d’attachement, où se joue le passage de la nature à la culture. L’endroit où se tisse la première relation à l’Autre, qui permet toutes les autres. C’est aussi le lieu où se transmettent les valeurs nécessaires à la vie commune : la loyauté envers le foyer, les lois, l’installation et l’enracinement. Autant de principes qui favorisent cet attachement au « chez soi » et qui crée in fine un rapport intime à la nation et à la terre que l’on habite. Le foyer est ce chez-soi extériorisé dans un lieu de partage, une communauté de destin.
Comment caractériser les rôles respectifs du père et de la mère aujourd’hui ? Dans quelle mesure le féminisme a-t-il fait évoluer le rôle du père ?
Le père vient rompre le lien charnel entre l’enfant et la mère. Et ce dès les premiers instants de vie : c’est lui qui coupe le cordon qui relie encore ces deux êtres. Cohabiter avec son enfant pendant neuf mois favorise un lien d’attachement particulier. Le père, lui, demeure extérieur. Il ne subit pas l’enfantement dans sa chair, mais accompagne sa progéniture dans sa découverte du monde.
Lire aussi : Trans : les enfants cobayes
Les évolutions de la société ont permis d’en finir avec l’image du père fouettard ou de son pendant, le papa poule. Je me réjouis de constater que les pères prennent, de plus en plus, leur part dans l’éducation des enfants et dans la gestion du quotidien. Dans un monde où les deux parents travaillent, cela me semble une évidence.
Vous dites que l’engendrement n’est pas une fin en soi, et concluez par un bel éloge de la « fécondité spirituelle ». Qu’entendez-vous par là ?
Il était essentiel pour moi de l’affirmer : une vie sans enfant n’est pas une vie vaine. Que le célibat soit choisi ou subi, que l’enfant ne vienne pas, il existe d’autres sources de fécondité. La fécondité spirituelle transmet la vie de l’âme et de l’esprit. C’est ce que font les enseignants en transmettant leur savoir à leurs élèves, les bénévoles des associations qui donnent de leur temps pour venir en aide aux démunis, l’artiste qui ajoute la dernière touche de peinture à son tableau… La fécondité spirituelle est une ouverture à l’autre. C’est toute la différence avec le mouvement childfree, qui est un rabougrissement sur soi. Au contraire, la fécondité spirituelle porte du fruit.






