Pessoa est entré en littérature comme certains entrent en religion : avec soulagement et fanatisme. L’idée de vivre des vies rêvées et de les offrir au lecteur par le biais de personnages imaginaires confiant à Pessoa lui-même leurs manuscrits, l’enchante. Mélancolique, mystique, ésotériste, alcoolique, Pessoa réussit merveilleusement bien à rater sa vie réelle (« mieux valait pour moi écrire que de risquer de vivre »), qu’il s’agisse de son métier de rédacteur commercial ou de sa « carrière » littéraire. Il ratera malheureusement sa mort, puisqu’il est devenu célébrissime. Nicolas Barral a dessiné une très belle évocation du personnage, en imaginant l’enquête d’un journaliste chargé de rédiger la nécrologie de Pessoa avant même qu’il ne meure : parfait prétexte pour d’une part insérer des flash-back biographiques, d’autre part montrer les derniers jours de Pessoa déambulant dans Lisbonne (merveilleux paysages urbains), rêvant à ses doubles (ses hétéronymes) et ressassant ses blessures de jeune orphelin exilé en Afrique du Sud, de jeune éditeur ruiné, etc. Barral réussit à rendre l’écrivain attachant en montrant ses fragilités sans insister sur ses bizarreries, et son trait sait marier sans hiatus le rêve et la réalité, le fantasme et le quotidien. On suit l’enquête en se prenant d’affection pour Pessoa (ses choix de vie étranges étant expliqués assez tard pour ne pas nous rebuter), et pour Lisbonne, et même pour la littérature, qui sait susciter de telles vocations et brillamment consumer ses adorateurs.
L’INTRANQUILLE MONSIEUR PESSOA, Nicolas Barral, Dargaud, 136 p., 25 €.





