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Juive égyptienne, Gisèle Orebi dite Bat Ye’or (littéralement « lle du fleuve », le Nil) a dû fuir son pays natal après 1956. Ses travaux intellectuels portent sur la notion de dhimmi ainsi que sur Eurabia (2005) néologisme qui renvoie à une fusion consentie euro-arabe. Dans son Autobiographie politique (2017), elle raconte son combat pour restituer aux dhimmis leur histoire.
En France, on vous connaît surtout pour Eurabia et vos travaux sur la dhimmitude. Pourriez-vous nous retracer votre parcours ?
Je suis née au Caire en 1933 dans une famille juive franco-italienne, mais j’ai dû quitter mon pays en 1956, dans le contexte de l’expulsion des juifs d’Égypte à la suite de la crise du canal de Suez. À l’époque, j’ignorais que cet événement était également partagé par environ un million de juifs des pays arabes qui durent quitter leur patrie dans des conditions dramatiques. J’ai donc écrit un petit fascicule sur l’histoire des juifs d’Égypte car il me semblait qu’en Suisse où je vivais, la communauté juive ignorait tout sur le sort des juifs d’Égypte, et même sur l’existence une communauté juive en Égypte. C’est en faisant des recherches sur leur histoire que j’ai découvert la condition du dhimmi, qui concerne chrétiens et juifs en terre d’Islam. J’ai ensuite constaté que certaines caractéristiques de l’existence de ces communautés se manifestaient également en Europe, ce qui m’a conduite à examiner l’origine de l’importation des éléments de la dhimmitude dans le continent européen.
La fonction du nationalisme arabe était d’assurer la sécurité des chrétiens dans le monde musulman, en les solidarisant avec le monde arabo-musulman dans la lutte contre Israël
Comment le nationalisme arabe a-t-il trouvé un allié en Europe ?
Le nationalisme arabe, c’était une idée française, née au XIXe siècle et qui visait à protéger les chrétiens des massacres dont ils étaient l’objet de la part des musulmans désireux de rétablir les lois de la charia supprimées ou atténuées par les pressions de l’Angleterre et de la France. Celles-ci avaient conseillé aux communautés chrétiennes de s’intégrer dans une forme de nationalisme arabe afin d’établir une fraternité entre chrétiens et musulmans. Ensuite, le but de ce nationalisme est vite devenu l’antisionisme. Il fallait donc, dans ce contexte, unir chrétiens et musulmans contre la création de l’État d’Israël dont la France ne voulait pas ainsi que de nombreux courants en Angleterre. La fonction du nationalisme arabe était d’assurer la sécurité des chrétiens dans le monde musulman, en les solidarisant avec le monde arabo-musulman dans la lutte contre Israël. À cela, il faut ajouter que des liens avaient été tissés entre Européens et Arabes dans la continuité de ceux établis par le fascisme italien et l’Allemagne nazie pendant la seconde guerre mondiale, notamment avec le mufti de Jérusalem qui avait passé la seconde guerre à Berlin et avait lui-même organisé des régiments musulmans SS dans les Balkans.
La dhimmitude, c’est donc cette politique de déconstruction de la liberté dans un État chrétien
Si on en revient à votre roman, votre personnage principal de femme, à qui l’on peut vous identifier, est très étonnée par l’antisémitisme qui se déclenche en Égypte en 1956 ; c’était quelque chose d’inimaginable…
Quand je vivais en Égypte, j’avais moi-même expérimenté la condition de dhimmi mais je ne m’en rendais pas compte. J’ai écrit quelque part que la condition d’esclave ne peut être combattue par l’esclave lui-même car il ne sait pas ce qu’est la liberté. Il m’a donc fallu aller en Europe et y découvrir le comportement des juifs et des chrétiens pour le comparer au mien et réaliser ce qu’était la dhimmitude. D’ailleurs, j’ai créé ce mot pour décrire la condition chrétienne plus encore que juive. En effet, les juifs étaient regroupés en communautés éparses et toujours minoritaires dans le monde musulman tandis que les chrétiens avaient des empires que les musulmans ont petit à petit éliminés. La dhimmitude, c’est donc cette politique de déconstruction de la liberté dans un État chrétien. Cela s’est produit en Orient et se reproduira un jour en Occident.
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On vous reproche, avec Eurabia, d’avoir une vision complotiste du monde. Qu’en pensez-vous ?
C’est une accusation qui ressurgit surtout à gauche dans l’idée de détruire des idées qui dérangent. Mais rien n’est argumenté, ce terme de « complotiste » est fait pour me discréditer et personne ne met en cause les affirmations que j’avance. Je démontre en effet que les gouvernements européens se sont laissé gagner par l’antisionisme après la décolonisation. Ils avaient créé un patrimoine culturel important dans les pays colonisés et désiraient établir des relations avec le monde arabe sur un autre plan que celui de la colonisation. De plus, le monde arabe offrait de grandes perspectives de développement économique dans le domaine du pétrole par exemple. C’était sur ce plan-là que se plaçaient les intérêts de la Communauté européenne, alors que le monde arabe voyait dans ces relations un moyen d’amener l’Europe à se dissocier d’Israël. Il faut savoir que dans les années 1970-80 les sociétés européennes étaient globalement pro-israéliennes, malgré la politique arabe de la France. Plus d’une décennie plus tard, les choses se sont inversées.
« Ce mouvement de contestation de la puissance conquérante de l’islam en Europe est aussi très soutenu de l’intérieur par d’anciens musulmans, soit convertis au Christianisme, soit qui ont rejeté l’Islam ».
Votre œuvre a aussi été saluée et vous êtes citée dans Soumission de Houellebecq. Pensez-vous avoir influencé le débat d’idées en France ?
Dès le début de mon activité d’écrivain, j’ai été propulsée. Mon livre Le Dhimmi (1980) a reçu le soutien très élogieux du professeur Jacques Ellul que je ne connaissais pas. Cela a été un très bon début pour moi. J’y donnais notamment une explication à la persécution des juifs et des chrétiens. Mon livre a été immédiatement traduit en anglais et le public anglophone a largement accueilli mon travail. Pour la première fois, je mettais à disposition du public une page d’histoire chrétienne qui restait méconnue. Les chrétiens libanais m’ont beaucoup aidée et m’ont aussi rendu hommage. Certains m’ont dit qu’avec cet ouvrage, je leur avais rendu leur dignité. Mais pour préserver ma vie familiale j’avais pris un pseudonyme car je ne voulais pas que ma carrière d’écrivain interfère avec ma vie privée. En effet, avec la publication d’Eurabia en 2005, je fus criminalisée et mise au ban de la société intellectuelle. Cela ne m’a pas beaucoup gênée. J’en ai profité pour soutenir tous ceux qui souffrent de la dhimmitude, par exemple Asia Bibi ou encore ce pasteur anglican qui s’était suicidé au Pakistan devant le tribunal islamique, pour appeler à l’aide l’Occident qui n’a même pas répondu à son appel. J’ai alors compris des personnes comme Georges Bensoussan [l’auteur des Territoires perdus de la République ndlr] ou Christine Tasin [fondatrice du site Résistance républicaine ndlr] qui expriment cette frustration sur un ton qui n’est pas le mien mais qui mènent le même combat. Ils se battent en effet contre le djihad judiciaire et contre toute forme de tabou à l’endroit de l’Islam, exigé par les sociétés occidentales. J’ajoute que ce mouvement de contestation de la puissance conquérante de l’Islam en Europe est aussi très soutenu de l’intérieur par d’anciens musulmans, soit convertis au Christianisme, soit qui ont rejeté l’Islam. Ce n’est donc pas un mouvement dirigé contre les musulmans en tant que tels, nous ne sommes pas islamophobes. Bien au contraire, si l’on peut éviter une guerre civile entre nationalistes européens et musulmans, ce sera aussi par le travail des musulmans qui parviendront à moderniser l’Islam, en le purifant de ses préjugés médiévaux et obscurantistes. Et les seuls qui peuvent le faire, ce sont les musulmans modernistes eux-mêmes, au sein de leur propre communauté.
propos recueillis Rémi Lélian et Jacques
de Guillebon
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