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Bataille du pont de Vrbanja : debout les morts

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Publié le

28 mai 2024

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Marquant la fin de la guerre en Bosnie-Herzégovine, la prise du pont de Vrbanja par les troupes françaises, sous mandat des casques bleus, constitue un acte de courage inouï. 29 ans après, L’Incorrect revient sur le dernier combat à la baïonnette de l’histoire. Récit.
© Capture d'écran ministère des armées

27 mai 1995. Le silence enveloppe la ville de Sarajevo. Le cessez-le-feu déclaré quelques mois plus tôt n’empêche pas le claquement de certains coups de feu aux abords de la ville. Ce jour de la Saint-Augustin semble être une journée banale dans la capitale bosnienne. Pourtant, les casques bleus français soutenus par la FORPONU (Force de protection des Nations-Unis) se préparent à passer à l’action. Avant l’aube, des soldats serbes ont investi le pont d’observation du pont de Vrbanja, point d’entrée stratégique de la ville situé à l’épicentre des tensions, tenu par douze marsouins du 3ème régiment d’infanterie de marine (RIMA).

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Pour berner les troupes françaises, les Serbes s’adonnent à la ruse en se déguisant en casques bleus. Et leur plan fonctionne. Moins d’une demi-heure après la prise du poste d’observation par les Serbes, le doute s’installe dans les rangs de la coloniale. Les contacts radio demeurent sans réponse. Face à la situation tendue, le capitaine Lecointre décide de se rendre sur place, accompagné du sergent Alefonsio Taukapa. Avec un sentiment de peur mêlé de courage, le chef de compagnie et son homme s’avancent. Le danger peut survenir sans crier gare. Arrivés au niveau du poste, les deux hommes sont interpellés par ce qui semble être un des leurs.

Lecointre regarde le soldat de haut en bas et rien ne semble porter à confusion : casque bleu, gilet pare-balles mais un détail lui permet de démasquer le frauduleux soldat de la paix : sa longue barbe. Le Serbe déclare aux deux soldats français qu’ils sont faits otages et, dans un sursaut d’adrénaline, Lecointre se rue vers son char tandis que le Serbe le poursuit. Le sergent Taukapa met en joue son adversaire et sauve la vie de son supérieur. Le pouvoir change de camp.

Pour berner les troupes françaises, les Serbes s’adonnent à la ruse en se déguisant en casques bleus. Et leur plan fonctionne.

Cet événement sonne le début d’une longue journée. Le bureau du chef de corps Erik Sandahl ressemble maintenant à une fourmilière. Il faut redéfinir le rôle des soldats français du FORPRONU dont la mission initiale est de s’interposer lors des conflits pour rétablir la paix. Mais, en ce matin du 27 mai, la réalité est tout autre. Ils doivent reprendre le poste perdu et ce, au péril de leur vie. L’affrontement est inéluctable. Le général Hervé Gobilliard, à la tête du FORPRONU à Sarajevo, est de cet avis. Après un instant de réflexion, c’est décidé : les hommes du capitaine Lecointre vont monter à l’assaut même si cette décision implique la violation de la chaîne de commandement de l’ONU.

Charles Millon, tout juste nommé ministre de la Défense lors de la bataille de Vrbanja, explique sa décision de violer les commandements de l’ONU : « Un contingent onusien ayant pour mission de garantir la sécurité et le rétablissement de la paix était déployé sur place ; j’ai rapidement constaté que la chaîne de décision de l’ONU était dans l’incapacité d’assurer la sécurité des soldats français détachés pour participer à ce contingent »

La reprise du pont semble être une mission impossible tant le terrain est difficile à pratiquer et les obstacles nombreux. Le lieutenant Héluin et le capitaine Labuze préparent leurs hommes avant le combat. Les troupes de ce dernier portent une lourde responsabilité sur leurs épaules. Avec leurs chars légers Sagaie, équipés de canons de 20 mm, elles doivent appuyer les marsouins lors de l’assaut. Face à la violence à laquelle s’attendent les soldats, décision est prise de monter les baïonnettes aux canons. Du jamais vu depuis la guerre de Corée en 1951, lors de la bataille de Wonju. Équiper une baïonnette sur son fusil, c’est accepter le combat au corps-à-corps. En clair, c’est l’expression la plus violente de l’affrontement. Les douze vies de leurs frères d’armes, pris en otages, sont en jeu.

La reprise du pont semble être une mission impossible tant le terrain est difficile à pratiquer et les obstacles nombreux. Le lieutenant Héluin et le capitaine Labuze préparent leurs hommes avant le combat.

Dans les hautes instances militaires françaises, les risques sont évalués et la décision est donnée. L’ancien ministre de la Défense raconte : « La décision d’intervenir a été prise par le Président de la République, Jacques Chirac sur ma proposition en tant que ministre de la Défense en accord avec le Chef d’État-major des armées» Ainsi, en l’espace de quelques secondes et sous un feu nourri, les hommes du 3e RIMA se ruent hors des tranchées et les chars prennent position avec, en ligne de mire, les immeubles serbes.

Le lieutenant Héluin s’élance avec son groupe sur l’un des postes, sous le feu ennemi et pénètre dans le couloir. À l’intérieur du boyau, un Serbe se replie, blessé par la grenade qui vient d’exploser. L’assaut continue et les troupes françaises progressent avec vaillance. Une deuxième grenade est lancée dans le petit bunker de fortune serbe, et les Casques bleus entrent en vidant leurs chargeurs. Le combattant serbe caché à l’intérieur n’a pas eu le temps de réagir. Son destin est déjà soudé, la mort le frappe. Au même moment, les chars du capitaine Labuze continuent leur mission de soutien. Les immeubles nommés « Prisunic » et « Centrales » par les serbes continuent de s’enflammer et de s’écrouler face à la puissance de frappe française.

L’assaut continue et les troupes françaises progressent avec vaillance. Une deuxième grenade est lancée dans le petit bunker de fortune serbe, et les Casques bleus entrent en vidant leurs chargeurs.

Le lieutenant Héluin et ses hommes arrivent dans la zone de vie du poste et se retrouvent face à une cantine cachée par un rideau blanc qui virevolte. Pour neutraliser toute éventuelle menace, une grenade est lancée dans la pièce qui embrase une bonbonne de gaz. L’explosion blesse le jeune officier au front. L’avancée des Français continue. La récupération du pont et la libération des camarades otages est proche. Une voix s’élève : « Nous sommes français, ne tirez plus ! » Il s’agit de deux soldats Français placés par les Serbes devant leur dernière barricade. Charles Millon nous confie que « Des soldats français étaient attachés à des poteaux et grillaient littéralement sous un soleil brulant, cette image m’a été insupportable ».Pour ne pas mettre la vie de ses homologues en péril, le capitaine Lecointre demande le cessez-le-feu et le début des échanges des prisonniers. La bataille du pont de Vrbanja est terminée. Il aura duré près d’un quart d’heure. Les discussions sur le sort des otages vont durer toute la journée. L’ancien ministre de la Défense nous confie : « Lors d’une conférence internationale qui s’est tenue à Paris, la France a proposé la constitution d’une force de réaction rapide à laquelle se sont joints les Pays-Bas et la Grande Bretagne, avec le soutien des autres pays européens» Une décision qui aboutira à la libération du dernier otage : le caporal-chef Chapdelaine.

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Le bilan est lourd. Deux soldats français ont perdu la vie : le caporal Marcel Amaru, posté en appui avec une mitrailleuse 12,7 et le marsouin Jacky Humblot, tout juste 18 ans. Ce dernier était tireur sur VAB. Un hommage présidentiel sera organisé le 2 juin 1995, à Vannes. Charles Millon y a assisté : « J’ai vécu cette cérémonie avec une très grande émotion mais aussi une certaine fierté : la France avait non seulement assumé sa mission en reprenant le pont de Vrbanja, mais avait fait respecter ses soldats » nous confie-t-il. Le président de la République en fonction, Jacques Chirac, prononcera ses mots : « Les marsouins Amaru et Humblot sont morts pour une certaine idée de la France, une France qui refuse de s’abandonner à la fatalité et à l’irresponsabilité » Il arrive au capitaine Lecointre, devenu général et chef d’État-major des armées, d’évoquer cet épisode marquant dans sa carrière, en reprenant les mots de Montesquieu : « Pour faire de grandes choses, il ne faut pas être au-dessus des hommes, il faut être avec eux. » Quand l’histoire convoque une certaine manière de commander, couplée avec l’héroïsme des soldats… En voilà une certaine image de l’idéal Français.

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