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Benoît Duteurtre : FRIVOLE ET SUBLIME

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Publié le

26 mars 2018

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Auteur d’un des grands romans de cette rentrée, La Mort de Fernand Ochsé, Benoît Duteurtre, peintre exquis de fastes perdus, a bien voulu s’entretenir avec nous sur son livre en particulier et la nostalgie en général.

 

Dans La Mort de Fernand Ochsé, vous évoquez tout un pan de la culture française de la Belle Époque aux années 40. Pourquoi, selon vous, cette période est-elle actuellement méprisée ?

Tout une esthétique longtemps associée à l’esprit français – avec son sens de la légèreté, de la séduction, de l’humour – a subi un double assassinat. Le premier coïncide avec la défaite de 1940, quand le régime de Vichy a désigné cet esprit de plaisir comme responsable du drame national, tandis que les collaborateurs fascinés par la puissance allemande, tel Lucien Rebatet, proclamaient leur mépris pour la futilité française. Or ce même procès s’est poursuivi après-guerre chez tous les modernes autoproclamés qui ont désigné la culture française comme dérisoire et « franchouillarde ». La critique du cinéma français par la Nouvelle Vague, et celle de la musique française par l’avant-garde boulezienne prolongent celles d’un Rebatet (on sait l’admiration que lui vouait Truffaut). Et nous n’en sommes pas sortis: regardez les scènes de théâtre public envahies par ce néo-expressionnisme lourdingue, d’inspiration nordique… tandis que les metteurs en scène ignorent ou méprisent Anouilh, Guitry, Feydeau, et même Ionesco.

 

Vous expliquez que cette culture bien française s’est figée pour devenir aujourd’hui un cliché en carton-pâte au sein d’une France américanisée. N’y a-t-il pas néanmoins, aujourd’hui encore, une authentique culture française qui échappe au cliché ?

 

Dans le domaine du spectacle musical, la France ne fait plus qu’importer des comédies musicales anglo-américaines. Il existe toutefois des compagnies de passionnés comme Les Frivolités parisiennes, mais elles n’ont guère de moyens. Je ne crois pas pour autant que l’esprit soit mort dans ce pays. Pour parler d’un domaine que j’observe d’assez près, le roman français me semble bien plus vif qu’au temps de mes débuts, dans les années 80, où régnait un néo-nouveau roman entièrement polarisé sur les sophistications d’écriture. Aujourd’hui la comédie sociale est bien vivante chez des auteurs comme Bernard Quiriny, Olivier Maulin, Frédéric Chouraki et d’autres… Même si là encore, avouonsle, ce courant ne bénéficie guère de l’attention des grands médias pensants qui jugent plus profondes les éructations d’une Christine Angot.

 

Qui était Fernand Ochsé ?

 

Un personnage aux multiples talents. Peintre, musicien, poète, il n’a jamais vraiment choisi, et sa fortune ne l’obligeait pas à se faire reconnaître. C’est pourquoi il a plutôt traversé un demi-siècle de vie parisienne comme un touche-à-tout génial, auquel on faisait appel pour un décor ou des costumes de théâtre, qu’on allait voir chez lui pour ses collections fabuleuses. Il aura été aussi un passeur, découvrant de jeunes talents comme celui du compositeur Arthur Honegger. Sa vie a quelque chose d’enchanté qui contraste avec la tragédie qui va le rattraper et le conduire à Auschwitz par le dernier convoi. C’est ce basculement vertigineux qui m’a frappé et m’a donné envie d’écrire sur lui.

 

Est-ce une façon de proposer une « histoire de la sensibilité »,  dans la veine d’Alain Corbin ?

 

Il est certain que le goût change considérablement d’une époque à l’autre, et que nous croyons le nôtre supérieur à celui d’avant. Dire qu’on aime l’opérette fait aujourd’hui sourire. Pourtant, Nietzsche adorait ces spectacles, tout comme Picasso ou Bergson; et Proust passait le meilleur de son temps avec Reynaldo Hahn au café-concert.

Voilà ce que je voulais faire : le tableau d’un temps où Paris était la patrie vivante et cosmopolite du spectacle.

Ces gens-là avaient-ils moins bon goût que nous qui allons-nous raser aux pièces de Bernard-Marie Koltès ou aux énièmes déconstructions de La Tétralogie? Je n’en suis pas sûr, et j’essaie en tout cas de remettre en lumière un moment oublié de la sensibilité.

 

Éric Vuillard a raconté dans L’Ordre du jour les coulisses de l’Anschluss un peu comme vous, en prenant un « second rôle », pour décrire toute une époque…

 

L’intérêt du second rôle est de ne pas occuper tout le champ de vision. En suivant sa trace, aussi précisément que possible, c’est toute une époque qui se révèle et voilà ce que je voulais faire : le tableau d’un temps où Paris était la patrie vivante et cosmopolite du spectacle.

 

Qui placeriez-vous aujourd’hui dans votre Musée personnel de la loufoquerie et de la frivolité ?

 

David Rochline, un merveilleux artiste doué de tous les talents, comme Ochsé, disparu bien trop tôt en 2015. Et des dessins de Sempé qui m’enchante par son humour et sa poésie. On y entendrait des chansons de Ray Ventura mais aussi quelques slows langoureux de Barry White. Et on y projetterait en alternance des films de Sacha Guitry, des comédies italiennes et des épisodes de South Park…

 

Vous êtes un écrivain de la nostalgie, un sentiment qui a très mauvaise presse dans notre période de brutalité optimiste. Quel genre d’anti-moderne êtes-vous ?

 

Paradoxalement, je ne suis pas un anti-moderne au sens où mes plus grandes admirations se situent dans le premier temps de la modernité : celui de Debussy, d’Apollinaire, du dadaïsme ou de Paul Klee. Je reste fasciné par cette aventure jubilatoire, bousculant les repères, qui allait se prolonger avec des génies comme Fellini ou Pina Bausch… Mais je déteste, inversement, le dogmatisme moderne. Que ce soit dans le domaine artistique, culturel, économique, notre époque fonce dans le mur au nom de cette supposée modernité, réduite à un système qui semble bégayer et se parodier à l’infini. J’essaie donc d’appliquer mon esprit critique à ce qu’est devenue la modernité. C’est pourquoi le monde contemporain est si présent dans mes romans avec sa comédie, ses situations, ses personnages qui m’ont inspiré des livres comme La Petite Fille et la cigarette ou L’Ordinateur du paradis. Mais je cultive aussi un penchant nostalgique – propre à beaucoup d’écrivains – qui m’attache aux mondes qui s’en vont, aux choses qui disparaissent, aux beautés devenues fragiles. C’est pourquoi j’écris sur la France disparue, ses mélanges de sérieux et de léger, de populaire et de sophistiqué : parce que ces horizons « en arrière », comme dit Marcel Aymé, sont aussi intéressants que la fuite en avant, et qu’ils méritent de nous inspirer…

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