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Lauréat du « Prix du Suicide littéraire » de L’Incorrect en novembre dernier, pour son roman L’Ivraie (Léo Scheer), Bruno Lafourcade nous revient plus résolu que jamais à en découdre. C’est par trois livres qu’il déclare la guerre aux imbéciles de son époque, et règle ses comptes avec ceux qui ont foutu sa jeunesse en l’air, et celle de tous ses comparses nés au cours des années soixante. Rencontre avec un écrivain-boxeur.
Pouvez-vous nous présenter chacun de ces trois livres que vous publiez dans une même salve ?
Les Dents serrées racontent les années quatre-vingt, et la conquête du pays par les jouisseurs sans entraves de 68, qui nous ont amenés, cinquante ans plus tard, dans la France de Raoul Ducourneau – qui précipite les Raoul Ducourneau eux-mêmes sur les ronds-points, avec leurs gilets jaunes. Le polar, lui, est une satire sociale inspirée par une affaire récente, et révoltante, de fac « bloquée » par des antifas, qui s’est finie par la radiation à vie d’un professeur d’université qui s’opposait à ce « blocage ».
Je suis surtout anarchiste : je me bats contre le pouvoir, celui des hors-sol, formés par la gauche au henné et la droite-hallal, qui ont remplacé l’ouvrier français par l’immigré chômeur, créant deux étrangers et deux ennemis ; et qui se présentent comme des vertueux parce qu’ils sont la gauche-compost et la droite-zéro émission, alors qu’ils sont des maîtres-censeurs, coupeurs de cous et réducteurs de têtes.
Avouez-le : vous n’êtes pas tout à fait un écrivain de gauche ?
Le dernier qui a voulu que j’« avoue » était flic. Vous vous fourvoyez doublement : je ne suis pas écrivain ; et je suis de gauche, parce que j’ai découvert les spartakistes à quatorze ans, qui ont décidé de ma vie. Je suis surtout anarchiste : je me bats contre le pouvoir, celui des hors-sol, formés par la gauche au henné et la droite-hallal, qui ont remplacé l’ouvrier français par l’immigré chômeur, créant deux étrangers et deux ennemis ; et qui se présentent comme des vertueux parce qu’ils sont la gauche-compost et la droite-zéro émission, alors qu’ils sont des maîtres-censeurs, coupeurs de cous et réducteurs de têtes. C’est précisément le sujet d’Une Jeunesse les dents serrées.
Et la place me manque pour dire ce que je dois à Richard Millet et à Renaud Camus, qui entretiennent, eux aussi, avec la nature et les animaux, des liens singuliers.
Parlons de Tombeau de Raoul Ducourneau. À travers l’histoire d’une famille de la France rurale, vous brossez sept magnifiques portraits de personnages que l’on pourrait croiser dans un roman de Balzac. Ce roman fait penser à certains livres de Pierre Michon ou de Marie-Hélène Lafon, qui ont connu le succès en évoquant ces figures de gens simples. Je suppose que vous cherchez le succès avant tout ?
Je ne cherche rien, sinon à composer des phrases correctes. Je ne suis pas un homme de lettres : l’édition, la critique, les prix littéraires et toutes ces fantaisies, ça ne représente rien pour moi. J’ai vécu plusieurs vies, le livre n’a occupé qu’une partie de celles-ci, pas forcément la plus passionnante. Je n’ai lu aucun livre de Mme Lafon, bien qu’on m’en ait toujours dit beaucoup de bien : je me rattraperai un jour ; en revanche, j’ai lu des livres de Michon, et j’en suis sorti ébloui par l’économie de sa phrase, sa précision, son jansénisme. Et la place me manque pour dire ce que je dois à Richard Millet et à Renaud Camus, qui entretiennent, eux aussi, avec la nature et les animaux, des liens singuliers. (J’ai même écrit un Millet et les Chiens, qui n’est jamais sorti de mon disque dur : c’était une variation sur un texte extraordinaire de Millet, précisément sur les chiens, qui a paru dans Arguments d’un désespoir contemporain, je crois… D’ailleurs, j’aurais pu tout aussi bien écrire un Camus et les Chiens…)
Ce que Ducourneau et moi trouvons odieux, chez eux, c’est la façon dont ils montrent le peuple, qui n’est pas celui que nous connaissons – qui peut être infiniment plus sombre et cruel. Mais je comprends que les jouisseurs sans entraves aient joui, aussi, de voir humilier ce peuple qu’ils ont voulu remplacer.
« Le plus répugnant, pour lui, était sans conteste Serge Gainsbourg […] Il trouvait Coluche vulgaire, Le Luron insipide, les humoristes en général, sinistres ». Si l’on rapproche ce que vous écrivez de Raoul Ducourneau de quelques flèches dirigées contre ces mêmes humoristes et chanteurs dans votre pamphlet, on peut se dire que Raoul Ducourneau, c’est Bruno Lafourcade. Pourtant, le portrait que vous faites de Raoul Ducourneau n’est pas des plus flatteurs…
Péguy parlait des gens qui « font le malin » : et en effet les deux livres évoquent les humoristes appointés pour « faire le malin ». Ce que Ducourneau et moi trouvons odieux, chez eux, c’est la façon dont ils montrent le peuple, qui n’est pas celui que nous connaissons – qui peut être infiniment plus sombre et cruel. Mais je comprends que les jouisseurs sans entraves aient joui, aussi, de voir humilier ce peuple qu’ils ont voulu remplacer.
Mais la périphérie, ce sont aussi les ronds-points, que cette France-là a commencé d’occuper. Elle a même touché aux ronds-points du Pouvoir, l’hiver dernier, et peut-être un jour ira-t-elle jusqu’au bout, dans sa vieille Renault diesel – on verra alors qui jouira sans entraves.
Dans ces livres, on retrouve les thèmes que vous abordiez, sous un autre biais, dans L’Ivraie : le délabrement des institutions, le pourrissement de l’éducation, la banlocalisation généralisée, la violence et la haine qui avancent toujours plus, sous les masques de la tolérance et de la solidarité. Tout va donc si mal, dans la France périphérique ?
Qu’est-ce que c’est la « France périphérique » ? La France rurale ? Et elle est à la périphérie de quel centre ? De Paris, des grandes villes et de leurs banlieues ? Pour moi, cette « France périphérique », c’est elle, le centre ; et les grands remuements urbains sont à sa périphérie. Elle n’est « périphérique » que pour les journalistes, les sociologues et les économistes qui se voient, eux, comme le centre. Mais c’est vrai, bien sûr, elle est à la périphérie, puisque c’est là qu’on l’a mise, à la périphérie d’elle-même, où on la fait crever : elle n’a plus d’école, plus de bureau de poste, plus d’autocar – elle n’est pas rentable, elle n’est pas Uber. Mais la périphérie, ce sont aussi les ronds-points, que cette France-là a commencé d’occuper. Elle a même touché aux ronds-points du Pouvoir, l’hiver dernier, et peut-être un jour ira-t-elle jusqu’au bout, dans sa vieille Renault diesel – on verra alors qui jouira sans entraves.
j’espère vivre assez vieux pour voir les Dépossédés pendre les derniers Possédants avec les couilles des derniers Macronistes
Que peut la littérature contre cela ?
Je ne sais pas : je ne suis pas écrivain – rien, je suppose, et c’est tant mieux : elle n’a pas été inventée pour ça. Mais je sais ce que des paysans qui ont commencé à travailler à treize ans et qui reçoivent sept cents euros de retraite, et la foule des rebuts et des poussés-à-bout peuvent faire : mal, d’abord ; peur, ensuite – et j’espère vivre assez vieux pour voir les Dépossédés pendre les derniers Possédants avec les couilles des derniers Macronistes. Cours, Cohn-Bendit, le vieux monde des Gilets jaunes est derrière toi… « Moi, aujourd’hui, dit un personnage de La Traversée de Paris, ce que je voudrais manger, c’est des rognons d’homme ». Me too, si j’ose dire, c’est même la dernière phrase de mon Hussard retrouve ses facultés. C’est en cela que je suis de gauche, puisque vous jouiez à me poser la question, et anarchiste, et violemment, et sans remords.
Propos recueillis par Matthieu Falcone

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